DÉCRYPTAGE – La Libye recommence à brûler : Pétrole, voitures piégées et pouvoir sans État

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La raffinerie de Zawiya comme cible politique
La Libye ne recommence pas à exploser parce qu’elle aurait soudainement retrouvé une guerre oubliée. Elle explose de nouveau parce que cette guerre n’a jamais réellement pris fin. Elle est demeurée dissimulée dans les institutions divisées, les milices transformées en forces de sécurité, les budgets contestés et les revenus pétroliers distribués selon des rapports de force en évolution constante.
Les attaques, la semaine dernière, contre la raffinerie de Zawiya, située à cinquante kilomètres à l’ouest de Tripoli, montrent avec une brutalité particulière le fonctionnement du système libyen. La plus importante installation de raffinage du pays a été frappée à plusieurs reprises par des aéronefs sans pilote. L’incendie a provoqué l’effondrement du réservoir 402-T, qui contenait environ 4,5 millions de litres d’essence, tandis qu’une seconde attaque aurait touché un dépôt de gazole.
Il ne s’agit pas seulement d’un dommage industriel. Frapper Zawiya signifie intervenir au cœur de l’économie de la Libye occidentale, perturber l’approvisionnement intérieur en carburant et exercer une pression sur le gouvernement d’Abdulhamid Dbeibah. Le contrôle de la raffinerie permet de maîtriser les flux financiers, l’emploi, la distribution des combustibles et les trafics clandestins vers la Méditerranée.
Derrière les affrontements se trouvent deux formations théoriquement proches du gouvernement de Tripoli : la 103e brigade d’infanterie d’Othman al-Lahab et le Comité de lutte contre les menaces à la sécurité dirigé par Mohammed Bahroun. Alliées sur le papier, elles sont concurrentes dans la réalité. C’est la synthèse parfaite de la Libye actuelle : les institutions reconnaissent les milices parce qu’elles ne peuvent pas les désarmer, tandis que les milices ne reconnaissent les institutions que tant que celles-ci leur garantissent salaires et accès aux ressources.
La voiture piégée de Benghazi
Alors que Zawiya brûlait, Fawzi al-Mansouri, chef des services militaires de l’Armée nationale libyenne contrôlée par la famille Haftar, était tué à Benghazi. Un engin placé dans sa voiture aurait explosé alors qu’il revenait de la prière.
Al-Mansouri n’était pas un responsable secondaire. Il avait participé à l’Opération Dignité, lancée par Khalifa Haftar en 2014 contre les formations islamistes, et contribué à l’expansion des forces de Cyrénaïque dans le Fezzan. Il était également proche de Saddam Haftar, fils du général et principal candidat à sa succession militaire.
Son élimination peut répondre à plusieurs logiques. Il pourrait s’agir d’une vengeance menée par des formations adverses, d’un avertissement provenant de l’ouest ou d’un règlement de comptes interne à l’appareil oriental. L’absence même de revendication rend l’attentat encore plus significatif : dans la Libye des fidélités superposées, le commanditaire le plus efficace est celui qui oblige chacun à soupçonner tous les autres.
D’un point de vue militaire, l’assassinat affaiblit également la tentative d’établir des formes de coordination entre les armées de l’est et de l’ouest. Al-Mansouri participait au dialogue soutenu par les Nations unies, les États-Unis et le Royaume-Uni afin de rapprocher des structures armées qui continuent pourtant de répondre à des chaînes de commandement incompatibles.
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Une armée unifiée que personne ne contrôlerait réellement
La perspective d’unifier les forces armées libyennes est politiquement séduisante, mais stratégiquement beaucoup plus complexe. Il ne suffit pas de réunir quelques généraux ou d’organiser des exercices communs. Il faudrait déterminer qui nomme le commandement suprême, qui contrôle les bases, qui distribue les salaires et, surtout, qui dispose des armes lourdes.
Haftar n’entend pas remettre l’appareil militaire construit en Cyrénaïque à un gouvernement national susceptible de réduire le pouvoir de sa famille. Les milices occidentales, de leur côté, ne souhaitent pas être absorbées par une armée dans laquelle les hommes de l’est pourraient acquérir une position dominante.
Le risque est donc que l’unification produise une structure seulement formelle, derrière laquelle continueraient d’opérer des commandements autonomes : une armée nationale de nom et une fédération de milices dans les faits.
L’assassinat d’al-Mansouri adresse un message précis : celui qui travaille à la réunification des appareils peut devenir un obstacle pour ceux qui prospèrent grâce à la division.
La Banque centrale et la guerre du budget
Le troisième coup est intervenu sur le terrain financier. Le gouverneur de la Banque centrale, Naji Issa, a présenté sa démission en dénonçant, selon des sources proches de lui, le manque de coopération entre les factions dans la gestion des dépenses publiques et le transfert des revenus pétroliers.
Son départ pourrait avoir des conséquences encore plus graves que les affrontements armés. La Banque centrale constitue l’une des rares institutions capables de relier, au moins financièrement, les deux Libyes. Par son intermédiaire transitent les recettes des exportations énergétiques, les salaires publics, les subventions aux carburants et le financement des administrations rivales.
Le budget unifié obtenu sous la direction d’Issa semblait ouvrir une voie vers la recomposition nationale. Mais un budget commun rend précisément visibles les recettes et les dépenses, réduisant ainsi les possibilités de distribution opaque des fonds. Dans un système où la fragmentation produit des rentes, la transparence peut être perçue comme une menace.
Si le mécanisme financier venait à se bloquer, la Libye risquerait des retards dans le paiement des salaires, des difficultés pour financer ses importations et de nouvelles tensions sur le dinar. La destruction des dépôts de carburant aggraverait également sa dépendance à l’égard des produits raffinés importés, bien que le pays possède les plus importantes réserves pétrolières d’Afrique.
Pétrole, migrations et intérêts étrangers
La crise de Zawiya ne concerne pas seulement la Libye. Une diminution des capacités de raffinage intérieur pourrait alimenter les pénuries, la hausse des prix et la contrebande. Si les affrontements atteignaient les terminaux et les gisements, les exportations vers l’Europe pourraient également être affectées.
Pour l’Italie, la stabilité libyenne demeure liée à l’énergie, aux flux migratoires et à la sécurité de la Méditerranée centrale. Mais Rome et l’Europe continuent de devoir traiter non pas avec un État, mais avec une mosaïque de gouvernements, de familles militaires, d’autorités municipales et de groupes armés.
Les puissances extérieures contribuent elles aussi à cette paralysie. Chaque acteur libyen entretient des relations avec des protecteurs étrangers intéressés par les bases militaires, l’énergie, la reconstruction et l’influence régionale. La Turquie défend sa présence dans l’ouest ; la Russie, l’Égypte et les Émirats arabes unis conservent des relations solides avec la Cyrénaïque ; le Qatar, les États-Unis et les pays européens recherchent des espaces d’influence différents. Aucun ne souhaite l’effondrement complet du pays, mais peu sont disposés à renoncer aux instruments qui empêchent une véritable réunification.
Le système de la crise permanente
L’incendie de la raffinerie, l’assassinat d’al-Mansouri et la démission du gouverneur de la Banque centrale ne sont pas trois événements séparés. Ils frappent respectivement l’énergie, la sécurité et les finances : les trois piliers sur lesquels un État libyen devrait être reconstruit.
La Libye reste prisonnière d’un équilibre pervers. Les factions sont trop faibles pour conquérir l’ensemble du pays, mais suffisamment puissantes pour empêcher qu’un autre acteur puisse le gouverner. Le pétrole finance les institutions, les institutions financent les groupes armés et les groupes armés protègent ou soumettent les institutions à leur chantage.
Ce n’est pas encore nécessairement le début d’une nouvelle guerre générale. C’est peut-être quelque chose de plus insidieux : le retour à la normalité libyenne, où la paix dure tant que personne ne tente sérieusement de construire l’État.
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