HISTOIRE – Les stratèges français de la guerre navale pendant la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783)

HISTOIRE – Les stratèges français de la guerre navale pendant la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783)

lediplomate.media — imprimé le 28/08/2026
François Souty, PhD
Intervenant en géopolitique à Excelia Business School, La Rochelle et Paris-Cachan
Intervenant en droit et politique de la concurrence de l’UE à la Faculté de droit de Nantes
Les stratèges français de la guerre navale
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Souty 

François Souty, PhD en histoire économique, ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions européennes et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.

Castries, d’Estaing, de Grasse, Suffren et la renaissance de la pensée stratégique navale française, leçons pour 2026 ?

« Ma maxime est de ne compter pour rien, de ne jamais penser qu’au bien de la chose, et de ne jamais le mettre dans la balance de déplaire ou d’être disgracié. »
Pierre André de Suffren de Saint-Tropez, le 4 juin 1783 en rade de Négapatam

Résumé exécutif

La guerre d’Indépendance américaine (1778-1783) constitue l’un des moments les plus remarquables de l’histoire navale française. Elle est généralement associée aux grandes batailles de la Dominique, de la Grenade, de la Chesapeake, de Trincomalee ou de Gondelour, ainsi qu’aux figures de d’Estaing, de Grasse et de Suffren. Mais la réduire à une succession de combats et de personnalités exceptionnelles conduirait à en manquer l’essentiel. La réussite de la Marine royale est d’abord celle d’un instrument patiemment reconstruit, méthodiquement organisé et servi par des hommes dont la formation et les compétences ont été profondément améliorées depuis la guerre de Sept Ans. La défaite de 1763 avait livré à la monarchie française une leçon stratégique majeure : une puissance continentale ne pouvait prétendre peser durablement dans les affaires européennes et mondiales sans disposer d’une capacité maritime à la hauteur de ses ambitions. La reconstruction engagée après la guerre de Sept Ans ne fut donc pas une simple politique de remplacement des vaisseaux perdus. Elle constitua une véritable politique industrielle, financière, administrative, scientifique et humaine, destinée à reconstituer un système naval cohérent.

Cette renaissance repose d’abord sur l’outil matériel. Les arsenaux sont modernisés, les constructions navales rationalisées, les types de bâtiments progressivement standardisés et les approvisionnements mieux organisés. Les vaisseaux français de 1778-1783 forment désormais un ensemble beaucoup plus homogène, performant et capable d’opérer sur de très longues distancesLa qualité de la flotte engagée pendant la guerre d’Indépendance est ainsi le produit direct d’une politique menée pendant près de quinze années de paix.

Mais l’outil matériel ne suffit pas. La véritable originalité de cette renaissance réside dans la qualité des ressources humaines qui le servent. Les officiers sont mieux formés à la navigation, à l’hydrographie, à la tactique et à la conduite des escadres. Une nouvelle génération — de Kersaint, d’Estaing, de Grasse, Suffren, mais aussi Bougainville, La Pérouse, La Motte-Picquet et bien d’autres — acquiert une expérience combinant navigation océanique, combat d’escadre, opérations amphibies, renseignement et coopération avec les forces terrestres.

La Marine devient ainsi progressivement une organisation apprenante : les expériences de la guerre de Sept Ans sont analysées, les insuffisances corrigées et les pratiques de navigation, de manœuvre et de commandement perfectionnées. À cette dimension technique s’ajoute une dimension intellectuelle. Kersaint et les réformateurs pensent la transformation de l’instrument ; avec un véritable génie politique, Castries comprend l’importance de son insertion dans une stratégie mondiale ; les officiers expérimentent ensuite, sur les différents théâtres, les modalités concrètes de son emploi. La victoire est ainsi pensée avant d’être un combat.

Les trois grands commandants principalement étudiés dans cet article illustrent cette maturation collective. D’Estaing montre comment préserver un instrument encore précieux tout en l’engageant avec discernement. De Grasse démontre la puissance stratégique de la concentration : à Chesapeake, la flotte française n’a pas besoin de détruire la Royal Navy, mais de l’empêcher d’accomplir sa mission décisive. Suffren pousse plus loin la logique de l’initiative : dans l’océan Indien, il transforme la mobilité, la répétition des engagements et la concentration locale des forces en moyens de compenser l’infériorité globale française.

Ces différences de style ne masquent donc pas une profonde unité. Les trois amiraux d’Estaing, de Grasse et Suffren disposent d’un même outil, d’une même culture professionnelle et d’une même conception générale de la liberté d’action maritime. La diversité de leurs méthodes est précisément rendue possible par la qualité de l’instrument dont ils disposent.

La guerre d’Indépendance américaine révèle ainsi une vérité stratégique essentielle : une victoire navale ne naît pas seulement sur le champ de bataille. Elle est préparée dans les arsenaux, les administrations, les écoles, les états-majors et les chaînes de commandement qui permettent à des forces dispersées sur plusieurs milliers de kilomètres d’agir de manière coordonnée. C’est cette combinaison — outil matériel, ressources humaines, formation, organisation, doctrine et commandement — qui permet à la France, en 1778-1783, de transformer une flotte reconstruite en véritable puissance stratégique.

La France ne devient certes pas durablement la première puissance maritime mondiale, que la Révolution française va saborder quelque temps après. Mais elle démontre qu’une puissance navale peut, par la qualité de son organisation et de son commandement, compenser une infériorité globale par une supériorité locale, temporaire et méthodiquement recherchéeLa leçon essentielle de la période est dès lors claire : les victoires de 1778-1783 ne sont pas seulement celles de quelques grands marins ; elles sont celles d’une politique navale qui, depuis 1763, a compris que l’efficacité opérationnelle devait être préparée par la construction patiente d’un système complet de puissance maritime. La Marine royale gagne en mer parce qu’elle a d’abord appris, pendant quinze années, à construire, former, organiser, coordonner et commander.

Introduction

Cette maxime de Pierre-André de Suffren placée en exergue pourrait presque servir de fil directeur à l’action des principaux acteurs de la renaissance navale française durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle éclaire le comportement d’hommes qui, de Kersaint à Castries, de d’Estaing à de Grasse et de Suffren, placèrent à des degrés divers mais toujours des plus élevés le service de l’État, la liberté d’action et l’efficacité de l’instrument naval au-dessus des routines institutionnelles et des intérêts de carrière.

Par ailleurs, la guerre d’Indépendance américaine constitue un moment singulier dans l’histoire de la puissance navale française. Après la défaite de la guerre de Sept Ans, la monarchie avait entrepris de reconstruire une Marine capable de retrouver son rang face à la Royal Navy. Lorsque la France entra en guerre aux côtés des Insurgents américains, en 1778, cette reconstruction avait déjà produit une flotte importante et un corps d’officiers dont plusieurs représentants allaient s’illustrer sur les principaux théâtres maritimes du conflit. Mais la réussite française ne saurait être réduite à l’accumulation de moyens matériels ni à quelques victoires prestigieuses. Elle résulte aussi d’une transformation de la manière de penser et de conduire la guerre navale, dont l’aboutissement le plus remarquable se situe autour de la campagne de 1781.[1]

Cette évolution ne peut être comprise sans revenir sur les réflexions et les expériences d’une génération d’officiers dont le comte de Kersaint constitue l’une des figures les plus originales. Marin expérimenté, technicien et même ingénieur du navire, réformateur, administrateur, chef militaire et auteur de nombreux mémoires et pamphlets, Kersaint avait développé avant même la guerre une conception de la puissance maritime qui associait la maîtrise des communications, la protection des colonies, la mobilité des forces navales et une utilisation plus rationnelle des ressources. Ses réflexions sur le rôle de la Marine dans la défense de l’espace colonial, opposée à une multiplication coûteuse des fortifications, apparaissent particulièrement prémonitoires.[2] Elles prennent un relief particulier lorsqu’on les rapproche de la politique mise en œuvre quelques années plus tard par Charles-Eugène-Gabriel de La Croix, marquis de Castries, devenu ministre de la Marine en 1780.[3]

La comparaison entre les deux hommes doit toutefois être maniée avec prudence. Kersaint fut avant tout un innovateur individuel, dont les idées circulèrent largement par l’écrit et dont plusieurs propositions se heurtèrent aux résistances de l’institution monarchique et ses bureaux de Versailles ; Castries, au contraire, disposa de l’autorité gouvernementale nécessaire pour transformer une conception de la puissance maritime en choix opérationnels. La documentation conservée montre l’étendue de son activité : correspondances avec les principaux chefs de la Marine, notes sur la manière de combattre des escadres françaises et britanniques, réflexions sur l’expédition de la Manche, les finances navales et les opérations de la guerre d’Amérique.[4] Il ne publia pas, à la manière de Kersaint, un système de pensée destiné à l’opinion publique : sa stratégie se lit principalement dans ses décisions, ses instructions et ses correspondances.

C’est dans cette articulation entre pensée, gouvernement et commandement que se situe le présent article. Il prolonge deux études consacrées respectivement à Kersaint et à Bougainville et La Pérouse, ainsi qu’une réflexion plus générale sur les quatre siècles de stratégie navale française, qui ont permis d’examiner les conditions intellectuelles, techniques et humaines de cette renaissance maritime.[5] Il ne s’agit donc pas de reprendre les biographies de ces officiers, mais de déterminer comment une génération de chefs put être mobilisée dans une stratégie d’ensemble et quels furent, parmi eux, ceux qui méritent véritablement le qualificatif de stratèges.

Deux figures dominent cette analyse. Le comte de Grasse incarne la capacité à concentrer une force navale considérable sur le théâtre où une décision politique et militaire devient possible ; le bailli de Suffren, opérant dans l’océan Indien, illustre au contraire une conception fondée sur l’initiative, la mobilité et la recherche permanente de l’affrontement.[6] Autour d’eux, d’Estaing, Guichen, La Motte-Picquet, Barras, Vaudreuil, Monteil et plusieurs autres officiers témoignent de la qualité exceptionnelle du vivier de commandement constitué par la Marine française.

La question est dès lors moins de savoir quels furent les amiraux les plus brillants que de comprendre comment la France parvint, pendant quelques années décisives, à transformer la reconstruction de sa Marine en une véritable capacité stratégique mondiale. La réussite de 1781 procède-t-elle du génie isolé de quelques commandants, ou révèle-t-elle l’existence d’un système associant une direction politique cohérente, des choix judicieux de commandement et une génération d’officiers capables d’exploiter avec une grande liberté les occasions offertes par la guerre ? Pour répondre à cette question, il convient d’abord d’étudier la conception de la puissance maritime et la direction de la guerre autour de Castries, puis d’analyser les formes majeures de conduite stratégique incarnées par de Grasse et Suffren sur le fondement de l’expérience préliminaire de l’amiral d’Estaing, mais accompagnés aussi par une génération de nouveaux officiers bien formés et souvent audacieux.

I.    De la pensée navale à la direction stratégique de la guerre

La victoire française de Yorktown ne saurait être réduite à la seule habileté de quelques commandants d’exception. Elle constitue l’aboutissement d’un mouvement plus profond engagé après les désastres de la guerre de Sept Ans, lorsque la monarchie entreprit de reconstruire progressivement sa puissance maritime. Cet effort ne porta pas uniquement sur les arsenaux, les escadres ou les finances. Il s’accompagna également d’une réflexion renouvelée sur les conditions mêmes de l’efficacité de la guerre navale : organisation des forces, qualité des bâtiments, formation des équipages, défense des colonies, articulation entre les opérations militaires et les objectifs diplomatiques.

Cette évolution ne fut cependant ni linéaire ni exclusivement institutionnelle. Elle s’élabora également grâce aux travaux, aux observations et aux initiatives d’officiers qui, forts de leur expérience de la mer, cherchèrent à dépasser la seule conduite des opérations pour proposer une véritable réflexion sur la puissance maritime. Parmi eux, le comte de Kersaint occupe une place singulière. Marin, technicien, administrateur, réformateur et auteur prolifique, il apparaît comme l’un des premiers officiers français à envisager la Marine dans toutes ses dimensions, depuis la conception du navire jusqu’à l’organisation des colonies et à la gestion des ressources humaines.

Quelques années plus tard, le maréchal de Castries devait donner à plusieurs de ces préoccupations une traduction gouvernementale. Sans qu’il soit possible, à ce stade, d’établir une filiation directe entre les deux hommes, hormis la série de rapports et notes adressées par le capitaine de vaisseau à son ministre, leurs réflexions présentent de remarquables convergences : même attention portée à la mobilité des forces, même volonté de préserver les ressources de la monarchie, même conviction que la maîtrise des communications maritimes importe davantage que la multiplication de coûteux systèmes défensifs isolés. Cette maturation intellectuelle conduit enfin à une transformation plus vaste encore : la France cesse progressivement de raisonner à l’échelle d’un théâtre d’opérations particulier pour conduire une guerre maritime mondiale, où l’Atlantique, les Antilles, l’Amérique du Nord, l’Afrique et l’océan Indien participent d’une même stratégie et d’une même très vaste entité. C’est cette évolution, depuis les premières réflexions individuelles jusqu’à la direction politique de la guerre, qu’il convient d’examiner avant d’étudier l’action des grands commandants qui lui donnèrent sa pleine efficacité.

Encadré n°1 — Le maréchal de Castries : un visionnaire politique de la puissance navale

Armand-Charles-Augustin de La Croix, maréchal de Castries (1756-1842), ministre de la Marine de 1780 à 1787, demeure l’une des grandes figures trop méconnues en 2026 de la renaissance navale française de la fin de l’Ancien Régime. Son importance tient moins à une réforme particulière qu’à une conception d’ensemble de la puissance, d’une remarquable actualité deux-cent-cinquante ans après la Guerre d’Indépendance américaine : la Marine ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans une politique d’État cohérente, dispose de moyens matériels et financiers suffisants et peut être employée en fonction d’objectifs stratégiques clairement définis.

Lorsqu’il prend le ministère de la Marine en 1780, la reconstruction entreprise depuis la guerre de Sept Ans a déjà profondément transformé l’outil naval français. C’est donc un moment décisif : la question n’est plus seulement de reconstruire la flotte, mais de savoir comment transformer cette capacité retrouvée en puissance politique et militaire.Son action s’inscrit dans une vision globale de la place de la France dans le système international et du rôle que doit y jouer la puissance maritime.

Castries comprend notamment que la Marine ne peut être pensée comme une administration isolée. Elle est directement liée à la politique extérieure, aux finances de la monarchie, aux capacités industrielles des arsenaux, aux approvisionnements, au recrutement et à la formation des hommes. La puissance navale est, pour lui, une construction d’ensemble dont le bâtiment de guerre n’est que l’élément le plus visible. Cette conception explique l’attention portée sous son ministère à l’organisation, à la préparation des escadres et à leur capacité à intervenir sur des théâtres éloignés. Sa vision est également profondément stratégique. La France ne peut espérer disposer partout d’une supériorité permanente face à la Grande-Bretagne. Elle doit donc être capable de choisir ses objectifs, de concentrer ses moyens, de coordonner ses différentes forces et de tirer parti des circonstances internationales. La Marine devient ainsi l’un des instruments essentiels de la politique de puissance française.

Cette conception explique aussi la dimension politique de Castries. Il ne considère pas les questions navales indépendamment de la situation générale du royaume. Il comprend que la puissance extérieure de la France repose en dernière analyse sur la solidité intérieure de l’État.Une flotte mondiale suppose des finances publiques capables de la construire et de l’entretenir ; des arsenaux efficaces supposent une administration compétente ; une politique étrangère ambitieuse suppose une monarchie capable de mobiliser durablement ses ressources. Cette lucidité apparaît avec une particulière netteté à la veille de la crise finale de l’Ancien Régime. En 1787, Castries mesure la gravité de la situation financière du royaume et propose à Louis XVI de remplacer le Contrôleur Général des Finances Calonne afin de contribuer au redressement des finances. Le roi ne retient pas cette proposition. La Marine, comme l’ensemble de la monarchie, se trouve alors confrontée à une contradiction fondamentale : des ambitions stratégiques mondiales reposant sur des finances publiques de plus en plus fragiles. C’est cette fragilité qui explique la modestie des moyens accordés à La Pérouse pour sa Circumnavigation en 1785, dont il ne reviendra pas.

Le parcours de Castries donne ainsi à la renaissance navale française une dimension qui dépasse largement la seule histoire maritime. Il appartient à cette génération de responsables qui ont compris que la puissance militaire ne peut être durable que lorsqu’elle repose sur une politique économique, financière, industrielle et administrative cohérente. Son action au ministère de la Marine entre 1780 et 1787 constitue, de ce point de vue, l’un des derniers moments où l’État monarchique parvient encore à articuler efficacement ambition diplomatique, puissance navale et politique de défense.

Cette dimension explique l’intérêt particulier de son personnage dans le présent article. Castries n’est pas seulement le ministre sous lequel la Marine française remporte ses principaux succès de la guerre d’Indépendance américaine ; il est l’un de ceux qui ont compris que ces succès n’auraient été possibles sans la construction préalable d’un instrument naval et sans une vision politique permettant de l’employer. Il surplombe ainsi la génération des grands commandants étudiés ici par la nature même de sa fonction : eux commandent les forces en mer ; lui contribue à définir les conditions politiques, administratives et stratégiques qui rendent leur action possible.

Source : René de la CroixDuc de Castries, de l’Académie française, Maréchal de Castries, serviteur de trois roisop.cit.

A. Kersaint, précurseur d’une nouvelle conception de la puissance maritime

Parmi les nombreux officiers qui contribuèrent au redressement de la Marine française au lendemain de la guerre de Sept Ans, peu présentent une personnalité aussi complète que le comte Armand-Guy Simon de Coëtnempren de Kersaint. Marin de guerre, ingénieur, expérimentateur, administrateur, propriétaire de plantations aux Antilles, réformateur et écrivain, il appartient à cette catégorie exceptionnelle d’hommes qui ne cherchent pas seulement à perfectionner un élément particulier de l’instrument naval, mais à en repenser l’ensemble. Son œuvre ne constitue pas un traité systématique de stratégie maritime ; elle dessine pourtant, par touches successives, une conception remarquablement cohérente de la puissance navale.[7]

L’originalité de Kersaint réside précisément dans cette approche globale. À ses yeux, la supériorité d’une flotte ne dépend ni exclusivement du nombre des vaisseaux, ni uniquement du courage de leurs équipages. Elle résulte d’un ensemble d’éléments interdépendants : qualité de la construction navale, performances nautiques des bâtiments, compétence des officiers et des marins, organisation administrative, disponibilité des ressources humaines, efficacité des communications maritimes, défense raisonnée des colonies et emploi judicieux des finances publiques. Chacune de ses propositions éclaire ainsi un aspect particulier d’une réflexion dont l’unité apparaît avec davantage de netteté lorsqu’on l’examine dans son ensemble.

Cette vision explique également le caractère très particulier de son activité intellectuelle. Contrairement à la plupart des officiers généraux de son temps, Kersaint ne limite pas ses observations aux mémoires administratifs destinés au ministre. Il publie, polémique, diffuse ses idées et cherche à convaincre un public plus large des réformes qu’il juge nécessaires. Cette volonté constante de faire partager son expérience constitue sans doute l’un des traits les plus originaux de sa personnalité. Elle explique également pourquoi son œuvre peut aujourd’hui être redécouverte comme l’une des expressions les plus précoces d’une pensée navale française moderne.

1. Le marin et le technicien : penser le navire à partir de l’expérience. Kersaint demeure d’abord un homme de mer. Les campagnes qu’il conduit durant la guerre d’Indépendance américaine ne lui fournissent pas seulement l’occasion de démontrer ses qualités de commandement ; elles nourrissent également une réflexion permanente sur les qualités et les insuffisances de l’outil naval. Son expérience de commandement de la Favorite, puis de l’Iphigénie, les captures de la HMS Lively et de la HMS Cérès, ainsi que sa participation aux opérations de l’escadre de Guichen, lui permettent d’observer dans des conditions réelles les performances comparées des bâtiments français et britanniques.[8]  De ce point de vue, la magnifique frégate commandée par Kersaint, L’Iphigénie, constitue le premier bâtiment de guerre français à expérimenter opérationnellement le doublage en cuivre à la suite de l’observation directe du procédé de doublage sur un bâtiment britannique capturé par Kersaint, le HMS Lively, le 10 juillet 1778, au large de la Martinique.

Cette expérience explique son intérêt constant pour les innovations techniques avec un véritable talent d’ingénieur de marine. L’épisode du doublage en cuivre en constitue une illustration particulièrement révélatrice. Après les premières expérimentations conduites sur L’Iphigénie, Kersaint s’attache moins à célébrer une innovation qu’à en comprendre les imperfections afin d’en améliorer les procédés, dans une démarche typiquement scientifique. En 1785, après la guerre, Kersaint se rend en Angleterre avec l’autorisation du maréchal de Castries, dont il a gagné la confiance durant les opérations de 1780-1782. Il y étudie les méthodes employées par la Royal Navy, notamment la fixation des plaques de cuivre et plus généralement les techniques britanniques de construction et d’équipement naval, dans une démarche d’étude comparative destinée à éclairer la modernisation de la Marine française. À son retour, cette expérience contribue à sa désignation par Castries pour travailler à la réforme de l’équipement de la flotte et à ses expérimentations ultérieures à bord du vaisseau de ligne qu’il commande, Le Léopard. Il devient ainsi véritablement un agent de transfert technologique franco-britannique.[9]

Le même esprit préside à ses réflexions sur le gréement, les qualités nautiques des bâtiments et les conditions de vie à bord. Les « cuisines Kersaint », qui conserveront longtemps son nom dans la documentation de la Marine, témoignent de cette volonté d’améliorer concrètement le fonctionnement quotidien des navires. Loin de relever d’un souci anecdotique du confort, ces innovations participent d’une même logique : un équipage mieux servi, un bâtiment mieux entretenu et plus rapide constituent autant de facteurs d’efficacité militaire. Il va enfin moderniser l’inscription maritime qui remontait à Colbert en veillant à conserver l’activité des pêcheurs en temps de guerre pour l’alimentation des populations civiles.[10]

2. Les hommes, les ressources et les colonies : une conception élargie de la puissance maritime. Cette réflexion dépasse toutefois très largement les seules questions techniques. Kersaint comprend que la valeur d’une flotte dépend également de la permanence des compétences maritimes. Il accorde une importance particulière à la formation des équipages, au maintien d’une population maritime expérimentée et à l’organisation du recrutement. Sans prétendre remettre en cause les institutions existantes, il cherche constamment à mieux articuler les besoins de la Marine de guerre avec ceux de la navigation marchande et des pêches, convaincu que la vitalité de l’une conditionne la puissance de l’autre.[11]

Son expérience coloniale renforce encore cette vision d’ensemble. Les opérations conduites à Demerary, Essequibo et Berbice lui montrent que la conquête d’un territoire ne constitue jamais une fin en soi. Une colonie doit être administrée, développée, approvisionnée et reliée aux voies de communication maritimes qui assurent sa prospérité autant que sa sécurité. Les projets élaborés à cette occasion, notamment autour du développement de Longchamps, illustrent cette volonté de penser simultanément l’action militaire, l’administration et le développement économique.[12]

Cette approche éclaire également ses réflexions sur les fortifications coloniales. Kersaint ne nie nullement leur utilité ; il s’interroge en revanche sur le rapport entre leur coût et leur efficacité stratégique. Une colonie ne saurait être durablement préservée par ses seuls ouvrages défensifs si elle demeure privée d’une force navale capable de protéger les communications maritimes et d’intervenir rapidement en cas de menace. Cette intuition, d’une grande modernité, annonce plusieurs des principes que Castries appliquera bientôt à l’échelle de l’ensemble de la politique navale française.[13]

3. Le publiciste : diffuser une pensée navale en avance sur son temps. La dernière singularité de Kersaint tient sans doute à son activité d’auteur. Très peu d’officiers de son rang publièrent autant de mémoires, brochures et projets destinés à nourrir le débat public. Cette production ne répond pas seulement à un goût personnel pour l’écriture. Elle traduit la conviction que les réformes de la Marine supposent également une évolution des idées et qu’il appartient aux praticiens d’éclairer les décideurs comme l’opinion.[14]

Cette activité explique en partie le caractère longtemps méconnu de son œuvre. Faute d’avoir occupé durablement les plus hautes responsabilités ministérielles sous l’Ancien Régime, Kersaint ne put donner lui-même une traduction institutionnelle à l’ensemble de ses propositions. La Révolution lui offrit brièvement cette possibilité, avant que son indépendance d’esprit, son attachement à une certaine idée de l’honneur et son refus des excès politiques ne le conduisent à une fin tragique en refusant notamment de voter la mort de Louis XVI.[15]

L’influence de Kersaint ne doit pourtant pas être recherchée uniquement dans les réformes effectivement réalisées. Elle réside d’abord dans l’ampleur de sa réflexion et dans sa volonté constante d’appréhender la puissance maritime comme un ensemble cohérent où se rejoignent la technique, les hommes, les institutions, les colonies et la stratégie. À cet égard, il apparaît moins comme le fondateur d’une doctrine achevée que comme l’un des principaux précurseurs de la pensée navale française de la fin du XVIIIᵉ siècle. Sa postérité intellectuelle, prolongée sous d’autres formes par sa fille Claire, future duchesse de Duras, témoigne d’ailleurs de la permanence d’un héritage qui dépasse largement le seul domaine militaire.[16]

Cette œuvre demeurait cependant celle d’un officier réformateur. Elle ne pouvait acquérir toute sa portée qu’à la condition d’être relayée par un responsable politique capable de transformer des propositions individuelles en une véritable politique maritime. C’est précisément le rôle que devait jouer, à partir de 1780, le maréchal de Castries.

B. Castries, le ministre-stratège : transformer la Marine en instrument de puissance

Si Kersaint peut être considéré comme l’un des premiers officiers français à avoir formulé, à partir de son expérience de la mer et des limites de l’appareil naval de l’Ancien Régime, une réflexion cohérente sur les conditions matérielles et opérationnelles de la puissance maritime, le maréchal de Castries franchit un degré supplémentaire. Avec lui, la pensée navale cesse d’être seulement celle d’un officier de Marine ou d’un théoricien pour devenir celle d’un responsable politique disposant des moyens de l’État au plus haut niveau, avec la confiance personnelle du Roi de France. Nommé secrétaire d’État à la Marine le 13 octobre 1780, Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries ne reçoit pas une Marine royale à construire mais une Marine déjà profondément transformée depuis 1763, reconstituée sous Choiseul puis Sartine, et engagée depuis 1778 dans une guerre dont l’échelle excède désormais largement les espaces européens. Son originalité tient précisément à ce qu’il comprend que la question n’est plus seulement de disposer d’une flotte importante, mais de savoir où, quand et pour quel objectif politique cette flotte doit être employée.[17]

Cette inflexion est fondamentale. La Marine française de Louis XVI possède alors un outil naval considérablement supérieur à celui dont disposait la monarchie au lendemain de la guerre de Sept Ans. Les constructions, la modernisation des arsenaux, l’amélioration de la formation des officiers et les efforts consentis pour reconstituer les équipages ont rendu possible la mise en ligne de grandes escadres. Mais l’existence d’une flotte puissante ne saurait constituer en elle-même une stratégie. En 1778, la difficulté consiste à arbitrer entre des théâtres d’opérations éloignés, à articuler les intérêts coloniaux français avec ceux de l’Espagne alliée, à soutenir les Insurgents américains sans transformer nécessairement la guerre en une croisade idéologique pour leur indépendance, et surtout à déterminer les conditions dans lesquelles la supériorité britannique peut être temporairement remise en cause.[18]

Castries apparaît ainsi comme l’un des premiers responsables français à raisonner explicitement en termes de distribution mondiale des forces navales. Sa stratégie ne repose pas sur la recherche abstraite d’une bataille générale qui permettrait à la France de détruire la Royal Navy. Elle procède d’une appréciation beaucoup plus réaliste et pragmatique du rapport des forces. La puissance britannique demeure supérieure globalement par le nombre et les points d’appui ; la flotte française ne peut donc espérer obtenir partout et durablement la maîtrise des mers. En revanche, elle peut rechercher localement une supériorité temporaire, concentrer ses forces sur certains théâtres, menacer les communications britanniques, soutenir les opérations terrestres et, surtout, contraindre Londres à disperser ses propres escadres.[19]

Cette conception explique le déplacement progressif du centre de gravité de la guerre vers les théâtres périphériques. L’abandon des projets d’invasion de la Grande-Bretagne ne signifie nullement une renonciation à l’offensive. Il signifie au contraire que l’offensive française doit être recherchée là où la structure de l’empire britannique offre les prises les plus vulnérables : les Antilles, l’Amérique du Nord, les Indes, les lignes de communication et les possessions coloniales. La guerre navale cesse ainsi d’être pensée prioritairement comme une confrontation franco-britannique dans les eaux européennes ; elle devient une lutte mondiale pour la maîtrise des espaces impériaux.[20]

C’est dans cette perspective qu’il convient de comprendre le rôle personnel de Castries dans la campagne de 1781. Le ministre ne se contente pas d’administrer les arsenaux depuis Versailles. Il suit les préparatifs, intervient dans le choix des commandants de bâtiments et d’escadres ; il s’efforce de coordonner les informations provenant des différents théâtres. Sa correspondance révèle un ministre qui raisonne simultanément en termes de forces disponibles, de mouvements adverses, de coopération avec les alliés et d’opportunités opérationnelles. Les fonds conservés à la Bibliothèque nationale de France témoignent notamment de ses échanges avec La Pérouse, de Grasse, Guichen, Vaudreuil, Bouillé, Bussy-Castelnau et plusieurs autres responsables militaires et coloniaux. Ses propres annotations portent sur les méthodes de combat des vaisseaux français et anglais, l’expédition de la Manche de 1779, l’état des finances navales ou encore les opérations des escadres.[21]

Cette documentation est particulièrement précieuse parce qu’elle permet de dépasser l’image traditionnelle du ministre administrateur d’un simple Département ministériel. Castries ne pense pas seulement en termes de bâtiments disponibles ou de dépenses ; il cherche à établir une relation entre la nature du combat naval, la composition des forces et l’objectif politique poursuivi. Sa réflexion porte notamment sur la manière dont les Français combattent par rapport aux Britanniques. Elle révèle une attention constante aux conditions concrètes de l’engagement, à la concentration des forces et à la nécessité d’adapter les choix opérationnels au théâtre considéré.[22]

Le choix des hommes constitue dès lors l’un des instruments essentiels de cette politique. La nomination du comte de Grasse à la tête de la grande escadre destinée aux Antilles, puis l’envoi de Suffren dans l’océan Indien, ne sont pas de simples décisions de carrière. Ils participent d’une politique de commandement. Castries recherche des officiers capables d’exercer leur initiative dans des espaces où les communications avec la métropole sont lentes, aléatoires et parfois impossibles. La stratégie centrale doit donc définir des objectifs suffisamment précis pour orienter l’action tout en laissant aux commandants une marge d’appréciation considérable. [23]

La lettre adressée à Vergennes le 16 mars 1781 à propos de la mission confiée à de Grasse constitue, à cet égard, un document particulièrement révélateur. Castries y explique qu’il convient de laisser à de Grasse une réelle liberté quant au degré de force à employer, au choix de la zone d’opérations et à la coopération avec les forces espagnoles. Il envisage même explicitement la possibilité de réserver à l’escadre destinée à l’Amérique septentrionale une supériorité que les circonstances pourraient rendre nécessaire.[24] Cette conception est capitale : le ministre ne cherche pas à conduire à distance chacune des opérations ; il organise un cadre stratégique dans lequel le commandant en mer doit pouvoir exploiter les occasions offertes par la situation.

On retrouve ici une caractéristique essentielle de la pensée stratégique moderne : la distinction entre le but politique, la mission opérationnelle et les moyens tactiques. Castries ne peut évidemment pas connaître à Versailles la situation exacte dans laquelle se trouvera de Grasse plusieurs mois plus tard. Il doit donc concevoir des instructions suffisamment générales pour survivre aux incertitudes du temps, de l’espace et de l’information. La liberté laissée au commandant n’est pas une faiblesse de la direction politique mais elle est fondée sur une analyse fine et pragmatique; elle est la condition même de son efficacité dans une guerre maritime à très longue distance.[25]

La campagne de 1781 constitue la démonstration la plus spectaculaire de cette méthode. La grande escadre de de Grasse appareille de Brest le 22 mars et gagne les Antilles. Elle transporte des renforts et doit contribuer à la défense des possessions françaises tout en recherchant les occasions d’affaiblir le dispositif britannique. Lorsque la situation américaine évolue au cours de l’été, de Grasse accepte de porter son escadre vers la Chesapeake. Il ne s’agit pas alors de reproduire mécaniquement un plan élaboré à Versailles : la décision de concentrer les forces autour de la baie de Chesapeake procède d’un dialogue entre les commandements français et américains et de l’appréciation de la situation par le commandant en mer.[26]

C’est précisément cette articulation entre une direction stratégique centrale et une initiative opérationnelle décentraliséequi donne toute sa portée à l’action de Castries. Yorktown n’est pas le résultat d’un ordre unique venu de Versailles ; il est l’aboutissement d’une chaîne de décisions dans laquelle le ministre de la Marine a rendu possible la concentration de forces, désigné le commandant, défini un cadre général et organisé les moyens permettant ensuite à de Grasse d’agir. Le 30 août 1781, les forces françaises entrent dans la Chesapeake ; le 5 septembre, elles affrontent l’escadre britannique de l’amiral Graves. La victoire navale, même si elle ne prend pas la forme d’une destruction complète de la flotte adverse, suffit à empêcher celle-ci de reprendre le contrôle de la baie. Le dispositif franco-américain peut alors enfermer Cornwallis à Yorktown, dont la capitulation du 19 octobre transforme le succès naval en victoire stratégique essentielle.[27]

L’enseignement de la Chesapeake est considérable. Une flotte n’a pas nécessairement besoin de détruire la flotte adverse pour remporter une victoire décisive. Il lui suffit parfois de l’empêcher d’accomplir la mission qui conditionne le succès de l’adversaire. De Grasse protège ainsi la Chesapeake, interdit l’arrivée des secours britanniques et permet à l’armée franco-américaine de mener à son terme le siège de Yorktown. La bataille navale doit donc être appréciée dans sa perspective géopolitique systémique, non seulement à partir des pertes infligées aux bâtiments ennemis, mais à partir de ses conséquences sur l’ensemble du système de forces.[28]

Cette conception donne également à Castries une place particulière dans l’histoire de la pensée navale française. Il ne théorise pas, comme Kersaint, à partir d’une réflexion relativement personnelle sur les conditions de la puissance maritime. Il ne commande pas lui-même une escadre, comme de Grasse ou Suffren. Il occupe un niveau différent : celui de lastratégie politico-militaire, où doivent être articulés les ressources de l’État, la préparation de l’instrument naval, la sélection des chefs, la définition des théâtres d’opérations et l’objectif diplomatique de la guerre.

Cette position explique aussi son intérêt pour l’océan Indien. La campagne de Suffren ne constitue pas une initiative isolée sans rapport avec la stratégie générale du ministère. Castries comprend que la puissance britannique repose sur un système impérial dont les différents espaces sont interdépendants. Porter la guerre dans l’océan Indien revient donc à menacer l’un des centres de gravité économiques et politiques de l’Empire britannique. Les instructions données à Suffren et le soutien que le ministre cherche ensuite à apporter à son escadre témoignent de cette volonté d’utiliser la Marine comme un instrument de pression à l’échelle mondiale.[29]

Le paradoxe est que cette stratégie se heurte aux limites mêmes de la puissance française. La monarchie peut reconstituer une flotte, l’armer et la projeter très loin ; elle ne peut cependant multiplier indéfiniment les escadres, les équipages, les approvisionnements et les transports. La dispersion mondiale des forces est donc à la fois l’une des conditions de l’offensive française et l’une de ses principales vulnérabilités. Castries en a conscience. Son action vise moins à rechercher une supériorité permanente qu’à provoquer, sur des points déterminés, des concentrations temporaires de puissance capables de produire un effet disproportionné sur le cours général de la guerre.[30]

La logique est particulièrement visible en 1781 : alors que la Royal Navy demeure globalement plus nombreuse, la France parvient à créer localement les conditions d’une supériorité navale décisive autour de la Chesapeake. Les travaux contemporains consacrés à de Grasse ont montré l’ampleur exceptionnelle de cette projection de forces, ainsi que la complexité de la coopération entre les forces navales et terrestres.[31] Ce qui importe ici n’est donc pas seulement le génie tactique de de Grasse, mais l’existence préalable d’une organisation stratégique permettant à une escadre française de quitter les Antilles, de traverser l’Atlantique, de transporter des troupes et des ressources, puis de se concentrer avec d’autres forces alliées sur un théâtre éloigné.

Castries apparaît ainsi comme le maillon stratégique intermédiaire entre la reconstruction de la Marine entreprise depuis la guerre de Sept Ans et les succès opérationnels de 1781-1783. Il transforme progressivement une flotte rénovée en véritable instrument de puissance. La Marine n’est plus seulement conçue comme un ensemble de bâtiments destinés à livrer bataille ; elle devient un système de forces destiné à produire des effets politiques à plusieurs milliers de kilomètres de Versailles. La guerre d’Amérique constitue, de ce point de vue, un laboratoire de la stratégie maritime française.

Son action présente toutefois une autre dimension, plus durable encore. Castries comprend que l’efficacité opérationnelle suppose une administration capable de soutenir dans la durée l’effort naval. Son œuvre de réorganisation des ports et arsenaux, de rationalisation des procédures, d’encadrement des officiers, d’amélioration de la gestion des personnels et des approvisionnements prolonge directement son action stratégique. La réforme administrative n’est donc pas extérieure à la stratégie : elle en constitue l’infrastructure. Les travaux consacrés à l’administration maritime sous Louis XVI soulignent à juste titre l’importance de la collecte de l’information, de l’inspection des amirautés et de la capacité du ministère à connaître l’état réel des ressources maritimes.[32]

C’est pourquoi la figure de Castries mérite d’être réévaluée dans une histoire de la pensée navale française. Il ne fut ni un théoricien au sens classique, ni un amiral opérant en mer. Il fut quelque chose de plus rare : un ministre capable de penser simultanément l’outil, le théâtre et l’objectif politique. À travers lui, la stratégie navale française franchit un seuil. Elle passe de la reconstruction matérielle de la flotte à la conception d’un emploi global de la puissance maritime.

L’année 1781 représente l’aboutissement le plus spectaculaire de cette évolution. Chesapeake et Yorktown montrent qu’une Marine française reconstruite depuis 1763 peut désormais contribuer à une victoire politique majeure en combinant mobilité, concentration, projection de forces, coopération interarmées et initiative des commandants. Mais cette réussite ne doit pas conduire à une lecture téléologique de la guerre. Les Saintes, en avril 1782, rappelleront brutalement que la supériorité locale ne signifie pas maîtrise durable de la mer. La stratégie de Castries aura permis de créer les conditions d’une victoire décisive ; elle n’aura pas supprimé les contraintes structurelles qui continuent de peser sur la puissance française.[33]

C’est précisément cette tension entre ambition mondiale et ressources limitées qui donne son intérêt historique à l’expérience de Castries. Elle annonce déjà les grandes questions de la pensée navale française des siècles suivants : comment compenser une infériorité quantitative par la qualité de l’instrument ? Comment choisir les théâtres sur lesquels concentrer l’effort ? Comment articuler la puissance navale avec les opérations terrestres et les objectifs diplomatiques ? Et surtout, comment transformer une flotte en instrument de puissance sans disposer de la maîtrise permanente des mers ?

Kersaint avait posé certaines de ces questions à partir de l’expérience de la mer et de la réflexion sur l’instrument naval. Castries leur apporte une première réponse gouvernementale. Avec lui, la pensée navale devient politique de puissance. Il reste alors à voir comment cette stratégie va se traduire, sur les théâtres d’opérations, par une conception renouvelée de la guerre maritime elle-même : concentration des escadres, choix du théâtre décisif, articulation entre forces navales et forces terrestres, et mondialisation effective du conflit. C’est cette transformation de l’espace de la guerre qui va être désormais examinée.

C. Changer d’échelle : penser la guerre navale comme un conflit mondial

L’apport essentiel de la guerre d’Indépendance américaine à la pensée navale française tient peut-être moins à l’invention d’une doctrine nouvelle qu’à un changement d’échelle, avec une dimension géostratégique. Pour la première fois depuis la guerre de Sept Ans, la Marine française est engagée dans un conflit où la question décisive n’est plus seulement celle de la confrontation entre deux flottes dans un espace déterminé, mais celle de la capacité d’un État à projeter simultanément sa puissance sur plusieurs océans et à transformer la géographie mondiale en instrument stratégique. De la Manche aux Antilles, de la Chesapeake à Gibraltar, du Cap de Bonne-Espérance aux côtes de l’Inde, la guerre impose aux responsables français de raisonner en termes de théâtres interdépendants.[34]

Cette transformation est capitale. La Marine de Louis XVI ne combat pas seulement la Royal Navy ; elle affronte un système impérial dont la cohérence repose précisément sur la capacité britannique à relier ses possessions, ses bases, ses escadres, ses troupes et ses flux commerciaux. La réponse française ne peut donc être simplement symétrique. Il ne s’agit pas de reproduire partout le dispositif britannique, ce qui serait impossible, mais de rechercher les points sur lesquels une intervention française peut produire un effet supérieur à l’importance apparente des forces engagées. La guerre navale devient ainsi une guerre des communications impériales, des bases et des concentrations temporaires de forces.[35]

Le changement est d’autant plus important que la France n’entre pas seule dans le conflit. L’Espagne rejoint la guerre en 1779, tandis que les Provinces-Unies y sont entraînées en 1780. La guerre d’Indépendance américaine devient alors, à proprement parler, une guerre internationale et maritime. Toutes les grandes puissances navales et coloniales européennes, à l’exception du Portugal, se trouvent impliquées.[36] Versailles et la Marine française doivent donc intégrer dans leurs calculs non seulement la puissance britannique, mais aussi les capacités et les objectifs parfois divergents de leurs alliés.

Cette donnée modifie profondément la notion même de supériorité navale. La France ne peut espérer obtenir une maîtrise générale et permanente des mers. Elle peut, en revanche, chercher à créer localement une supériorité de concentration, en évitant autant que possible de disperser inutilement ses escadres, en choisissant le moment et le lieu de leur engagement, en exploitant la distance qui sépare les différents théâtres britanniques et en contraignant l’adversaire à effectuer lui-même des choix de dispersion. Cette logique n’est pas entièrement nouvelle dans la pensée navale française, qui avait déjà été confrontée, au cours des guerres précédentes, à la capacité britannique de préserver une force navale comme menace permanente. Mais la guerre d’Indépendance américaine lui donne une portée nouvelle : la dispersion mondiale de la Royal Navypeut désormais devenir une vulnérabilité que la France cherche systématiquement à exploiter.[37]

Cette conception rapproche ainsi, paradoxalement, la pensée navale française de certaines intuitions développées par les Britanniques autour de la notion de fleet in being. L’expression est associée au comte de Torrington après la bataille de Bévéziers en 1690 : une flotte qui n’est pas engagée dans une bataille décisive n’est pas pour autant inactive, car sa seule existence peut empêcher l’adversaire de disposer librement de ses propres forces. Le concept ne constitue donc pas une « stratégie britannique » apparue soudainement en 1778 ; il désigne plutôt une pratique ancienne de la guerre navale, progressivement théorisée, dans laquelle la conservation d’une flotte en état d’agir devient elle-même un moyen de peser sur les décisions de l’adversaire.[38] La guerre navale devient ainsi aussi une guerre de menace, de mouvement et de contrainte. Une escadre peut produire un effet stratégique considérable sans remporter de bataille spectaculaire, simplement en obligeant l’adversaire à la surveiller, à la poursuivre ou à maintenir autour d’elle une partie de ses forces.

La France connaît cette logique avant 1778, mais elle ne la transforme pas pour autant en doctrine systématique. C’est précisément l’expérience de la guerre d’Indépendance qui conduit ses responsables à en faire un élément plus conscient du raisonnement opérationnel : la conservation d’une escadre, sa mobilité et la possibilité de son intervention deviennent des instruments permettant de fixer, détourner ou disperser les forces britanniques. La question n’est donc plus seulement de savoir quelle flotte est la plus nombreuse ou laquelle remporte la bataille, mais quelle flotte conserve la plus grande liberté d’action et parvient à réduire celle de son adversaire. La France peut ainsi retourner contre la Royal Navy une partie de l’avantage que celle-ci tirait traditionnellement de sa supériorité numérique et de son réseau mondial de bases.

La pensée française de la période n’est certes pas encore formulée dans le langage doctrinal des XIXe et XXe siècles. Mais la pratique de la guerre conduit les responsables politiques et navals français à raisonner implicitement selon des catégories qui deviendront centrales dans la stratégie maritime moderne : concentration des forces, mobilité, profondeur géographique, protection des communications, interdiction des mouvements ennemis, choix du théâtre décisif et articulation entre la puissance navale et l’action terrestre.[39] La véritable innovation de 1778-1783 réside donc moins dans l’invention d’une théorie nouvelle que dans la combinaison opérationnelle de ces différents principes au sein d’une stratégie mondiale de contestation de la puissance britannique.

La campagne de 1778 fournit une première illustration de cette nouvelle situation. La France dispose désormais d’une flotte suffisamment importante pour porter la guerre jusque dans les eaux européennes et pour contraindre la flotte britannique à une vigilance accrue. Pendant plusieurs jours, les deux armées navales manœuvrent à l’ouest d’Ouessant à la recherche d’une position favorable, chacune cherchant à conserver ou à reprendre l’avantage du vent avant d’engager l’action. Le combat du 27 juillet à Ouessant (« the battle of Ushant » en anglais) oppose ainsi, pour la première fois depuis la guerre de Sept Ans, deux flottes de ligne d’effectifs comparables dans un affrontement général au large des côtes européennes.[40] L’affrontement d’Ouessant ne produit pas le résultat décisif que certains avaient pu espérer. Aucun vaisseau n’est perdu, mais les dommages infligés à la flotte britannique, les controverses qui s’ensuivent outre-Manche et la cour martiale engagée contre l’amiral Keppel témoignent de l’impact moral et politique considérable de cette rencontre.[41] Son importance dépasse donc largement son bilan tactique. Il montre que la Marine française reconstruite depuis 1763 est désormais capable de se mesurer directement à la Royal Navy dans l’Atlantique européen. La période où celle-ci pouvait prétendre à une incontestable supériorité psychologique sur mer apparaît désormais révolue. Le rapport psychologique entre les deux marines a changé.[42]

Cependant, l’enseignement principal d’Ouessant est précisément l’absence de décision stratégique. Les deux flottes demeurent en mesure de poursuivre la guerre. La bataille ne détruit pas l’adversaire et ne permet pas de prendre durablement le contrôle de l’Atlantique. Cette expérience contribue à déplacer l’attention française vers les théâtres où la puissance navale peut être convertie plus directement en gains territoriaux ou politiques. La logique impériale reprend alors ses droits.[43]

Les Antilles constituent à cet égard un théâtre privilégié. Elles concentrent des territoires de grande valeur économique et constituent des positions avancées permettant d’agir sur les communications britanniques. La prise de la Dominique en 1778, puis les opérations ultérieures dans les Petites Antilles, montrent que la guerre navale peut être immédiatement reliée à la conquête territoriale. Une escadre n’est plus seulement un instrument destiné à rechercher une bataille : elle devient la condition de possibilité d’une opération amphibie, de l’occupation d’une île et de la modification temporaire du rapport des forces impérial.[44]

L’expérience du comte d’Estaing est ici révélatrice des difficultés auxquelles se heurte cette nouvelle stratégie. Son escadre doit à la fois combattre les forces britanniques, protéger les possessions françaises, soutenir les opérations terrestres et exploiter les occasions de conquête. La campagne des Antilles de 1778-1779 démontre que ces objectifs peuvent entrer en contradiction. Une flotte qui reste trop longtemps devant une place forte risque de perdre l’avantage de sa mobilité ; une flotte qui recherche trop systématiquement la bataille peut compromettre une opération terrestre ; une escadre qui protège prioritairement les possessions françaises laisse à l’adversaire la possibilité de reprendre l’initiative ailleurs.[45]

Le problème fondamental devient donc celui de la hiérarchisation des objectifs. C’est précisément à ce niveau que la guerre américaine constitue un apprentissage stratégique. Il ne suffit pas de posséder une flotte puissante ; il faut déterminer ce que l’on veut obtenir avec elle. Or les réponses possibles sont multiples : défendre les colonies françaises, conquérir celles de l’ennemi, soutenir les Insurgents américains, menacer le commerce britannique, protéger les convois, favoriser les opérations terrestres ou rechercher la bataille générale. La difficulté réside dans le fait que ces objectifs ne peuvent être poursuivis simultanément avec la même intensité.[46]

Le système français cherche progressivement à résoudre cette difficulté par une division des théâtres et des missions. Aux Antilles, il faut préserver et accroître la présence française ; en Amérique septentrionale, il faut empêcher la Royal Navy de soutenir efficacement les forces britanniques ; dans l’océan Indien, il faut menacer les intérêts britanniques en Inde et leurs communications ; dans l’Atlantique oriental, enfin, il faut empêcher la flotte britannique de concentrer librement ses forces. La Marine française fonctionne ainsi comme unréseau d’escadres spécialisées par théâtre, mais dont les mouvements peuvent modifier l’équilibre général de la guerre.[47]

Cette conception explique l’importance croissante des distances. Dans une guerre terrestre européenne, la concentration des forces peut s’effectuer en quelques semaines, parfois en quelques jours. En mer, une escadre française destinée aux Antilles ou à l’Inde doit franchir des milliers de kilomètres soit des semaines voire des mois de navigation, avec des équipages exposés aux maladies, aux tempêtes et aux contraintes du ravitaillement. La stratégie maritime est donc inséparable de la logistique. Une décision prise à Versailles peut ne produire ses effets que plusieurs mois plus tard. Entre-temps, la situation politique et militaire peut avoir changé radicalement.[48]

La mer impose ainsi à la pensée stratégique une forme particulière d’incertitude. Le ministre ne connaît jamais exactement la position de l’ennemi ; l’amiral ne connaît pas nécessairement la situation des autres escadres françaises ; les informations circulent avec retard ; les vents et les courants peuvent modifier les calendriers ; les maladies peuvent réduire les équipages ; les avaries peuvent immobiliser des bâtiments. Dans ces conditions, la stratégie ne peut être conçue comme l’exécution mécanique d’un plan. Elle doit fournir aux commandants des objectifs et des marges de décision suffisamment larges pour leur permettre d’adapter l’action aux circonstances.[49]

C’est ici que la pensée navale française commence à rejoindre une conception véritablement opérationnellede la guerre. Entre la stratégie politique définie à Versailles et le combat livré par les vaisseaux existe désormais un niveau intermédiaire : celui de la conduite des forces sur un théâtre donné. L’amiral doit déterminer où concentrer ses bâtiments, quand accepter ou refuser le combat, quelles opérations terrestres soutenir, quelles bases protéger et quelles communications menacer. La campagne devient alors une unité de raisonnement distincte de la bataille.[50]

Cette évolution est particulièrement nette dans la campagne des Indes de 1782-1783. L’action de Suffren contre Edward Hughes ne se réduit pas à une succession de combats tactiques. Les cinq principaux affrontements navals livrés dans l’océan Indien témoignent d’une véritable lutte pour la maîtrise d’un théâtre, dans laquelle chaque commandant cherche à préserver ses propres communications et à empêcher celles de son adversaire. La distance par rapport à l’Europe donne à Suffren une liberté d’action exceptionnelle, mais elle l’oblige aussi à résoudre localement des problèmes que Versailles ne peut plus traiter directement.[51]

L’océan Indien constitue ainsi une sorte de laboratoire de la pensée navale française. Suffren y découvre, ou plutôt y met en pratique, les limites d’une stratégie fondée sur la recherche systématique de la bataille. Son tempérament offensif l’amène à multiplier les engagements contre Hughes, mais son véritable objectif est plus large : maintenir une escadre française capable de soutenir l’action française aux Indes, préserver les communications avec les bases françaises et empêcher les Britanniques de concentrer leurs forces contre les possessions françaises ou leurs alliés.[52]

La campagne révèle également une autre caractéristique essentielle de la guerre maritime la valeur stratégique d’une flotte peut résider dans sa capacité à durer. Une escadre détruite dans une victoire tactique peut être stratégiquement inutile ; une escadre qui demeure opérationnelle après plusieurs engagements peut continuer à imposer une contrainte à l’ennemi. Le maintien de la flotte en état de combattre devient donc un objectif stratégique en lui-même. La guerre navale ne se réduit pas à la destruction des bâtiments adverses ; elle est aussi une lutte pour préserver son propre potentiel de combat.[53]

Cette logique permet de mieux comprendre pourquoi les batailles navales de la période donnent si souvent des résultats tactiquement indécis. Le système de combat à voile, les difficultés de communication entre les bâtiments, les contraintes du vent et la nécessité de conserver la formation rendent extrêmement difficile et aléatoire la destruction complète d’une flotte ennemie. La bataille peut donc produire un résultat stratégique sans produire une victoire tactique écrasante. Inversement, une victoire tactique peut demeurer sans lendemain si elle ne permet pas de modifier la situation générale du théâtre.[54]

Le cas de la Chesapeake est ici particulièrement éclairant. De Grasse ne détruit pas la flotte de Graves. Pourtant, son action suffit à modifier radicalement la situation à terre. En empêchant la Royal Navy de reprendre la maîtrise de la baie, il rend possible l’achèvement du siège de Yorktown. La victoire navale est donc mesurée à l’aune de son effet stratégique terrestre. La Marine n’est plus un instrument autonome : elle devient l’un des éléments d’un système de guerre combinant forces navales, armées de terre, transports, bases et diplomatie.[55]

Cette interdépendance constitue probablement l’un des enseignements les plus modernes de la guerre d’Indépendance américaine. La puissance navale ne se définit plus seulement par le nombre de vaisseaux ou la qualité de leur artillerie. Elle se mesure à la capacité de produire, à partir de la mer, des effets politiques et militaires sur la terre. Une escadre peut sauver une colonie, permettre un débarquement, couper une communication, protéger une armée, ravitailler une garnison ou empêcher une intervention ennemie. La bataille n’est qu’un des moyens permettant d’obtenir ces effets.[56]

La guerre révèle en même temps les limites de cette conception. La France ne dispose pas des ressources nécessaires pour maintenir partout une supériorité permanente. Elle doit donc choisir. Or chaque concentration crée une faiblesse ailleurs. Lorsque de Grasse quitte les Antilles pour rejoindre la Chesapeake, les forces françaises doivent accepter un risque accru dans les Caraïbes. Lorsque Suffren concentre son effort dans l’océan Indien, les forces françaises sont moins disponibles sur d’autres théâtres. La stratégie mondiale est ainsi une stratégie de renoncement autant que de concentration : choisir un théâtre signifie nécessairement accepter de ne pas être partout.[57]

Cette contrainte est au cœur de la pensée navale française. Elle explique pourquoi la notion de ligne intérieure est particulièrement difficile à appliquer à une puissance maritime française dispersée entre plusieurs océans. La Grande-Bretagne bénéficie de la profondeur de son réseau impérial, de ses ports et de ses relais ; la France doit projeter ses escadres depuis l’Europe vers des espaces éloignés, en maintenant des lignes logistiques beaucoup plus longues. La recherche d’une supériorité locale doit donc être constamment mise en balance avec le risque de dispersion stratégique.[58]

La coopération avec l’Espagne complique encore cette équation. Les intérêts français et espagnols convergent contre la Grande-Bretagne, mais ils ne sont pas identiques. L’Espagne poursuit prioritairement ses propres objectifs, notamment autour de Gibraltar et dans le monde colonial. La France doit donc coordonner des opérations sans disposer d’un commandement naval interallié véritablement unifié. Cette expérience constitue un autre enseignement important : la stratégie maritime en coalition suppose non seulement une compatibilité des objectifs, mais aussi des mécanismes permettant de coordonner des forces qui restent politiquement distinctes.[59]

La bataille des Saintes, le 12 avril 1782, largement évoqué dans notre précédent article consacré au rôle de Louis-Antoine de Bougainville,[60]constitue à cet égard un avertissement majeur. Après la victoire de la Chesapeake, le succès français n’est pas durablement transformé en maîtrise des mers. La défaite de de Grasse face à Rodney montre que la concentration ponctuelle des forces ne suffit pas à inverser durablement le rapport global des puissances navales. La Royal Navy conserve une capacité de récupération et de concentration supérieure. La France peut gagner une bataille décisive sur un théâtre sans parvenir à transformer ce succès en supériorité maritime générale.[61]

Mais les Saintes ne doivent pas être interprétées comme une réfutation de la stratégie française. Elles en révèlent plutôt les limites structurelles. La stratégie de concentration locale reste valide ; ce qui lui manque est une capacité suffisante à renouveler et soutenir cette concentration dans le temps. La question devient donc celle de la masse critique nécessaire pour transformer des succès locaux en avantage durable. C’est une interrogation qui dépassera largement la guerre d’Indépendance américaine et qui réapparaîtra régulièrement dans la pensée navale française.

Il faut enfin souligner que cette mondialisation de la guerre transforme aussi la perception française de la puissance britannique. Celle-ci n’est plus seulement celle d’une flotte supérieure ; elle apparaît comme un système maritime mondial. Les ports, les colonies, les compagnies commerciales, les convois, les bases et les escadres sont interdépendants. Attaquer l’un de ces éléments peut contraindre l’ensemble du système. La guerre maritime française acquiert ainsi une dimension économique et impériale qui dépasse largement la seule confrontation entre bâtiments de guerre.[62]

La Marine française découvre donc, à travers la guerre d’Indépendance américaine, qu’elle peut exercer une influence stratégique mondiale sans disposer elle-même d’un empire maritime comparable à celui de la Grande-Bretagne. Sa force réside dans la mobilité, la concentration temporaire et la capacité à exploiter les vulnérabilités d’un adversaire géographiquement dispersé. Cette conception n’est pas encore une doctrine au sens moderne du terme. Elle constitue cependant un ensemble cohérent de pratiques, de raisonnements et d’expériences qui vont nourrir durablement la pensée navale française.

De Kersaint à Castries, puis de Castries aux grands commandants d’escadre, une évolution se dessine doncKersaint pense l’instrument ; Castries pense son emploi ; les amiraux apprennent à penser la campagne. La guerre d’Indépendance américaine transforme ainsi la Marine française en une école grandeur nature de la stratégie maritime. Elle oblige ses responsables à raisonner simultanément en termes de flotte, de théâtre, de distance, de logistique, d’alliance, de projection et d’effet politique.

Cette évolution explique la place particulière de cette guerre dans l’histoire de la pensée navale française. La Marine sortie de 1763 n’est plus seulement une Marine reconstruite ; celle qui sort de 1783 est une Marine qui a expérimenté la guerre mondiale, ses possibilités comme ses limites. Elle possède désormais une génération d’officiers — de Grasse, Suffren, d’Estaing, mais aussi Guichen, La Motte-Picquet, Bougainville et La Pérouse — dont l’expérience associe le combat naval, la projection outre-mer, la coopération interarmées et la connaissance concrète des espaces océaniques.[63]

C’est précisément à ce niveau qu’apparaît la spécificité des « stratèges » français de la guerre d’Indépendance américaine. Tous ne sont pas des théoriciens. Certains pensent par l’écriture, d’autres par l’administration, d’autres encore par l’action. Mais tous contribuent à une même transformation : faire de la Marine royale française non plus seulement un instrument de bataille, mais un instrument de stratégie. La véritable originalité de cette génération tient ainsi à la circulation permanente entre la pensée et l’expérience, entre Versailles et les océans, entre la décision politique et l’initiative du commandant.

La deuxième partie pourra dès lors changer de focale. Après avoir étudié les hommes qui ont contribué à penser la puissance navale française, il faudra examiner un échantillon principal de ceux qui ont dû la mettre en œuvre sur les théâtres décisifs de la guerre. D’Estaing, de Grasse et Suffren ne seront plus seulement considérés comme des chefs de flotte : ils apparaîtront comme les représentants de trois manières différentes de concevoir l’emploi de la puissance maritime française, trois rapports différents entre stratégie, opération et tactique, et trois réponses à la même question fondamentale : que peut réellement faire une Marine lorsque la maîtrise générale de la mer lui échappe ?

II. Les grands stratèges à l’épreuve de la guerre : d’Estaing, de Grasse et Suffren et la génération de la renaissance navale française

La première partie a permis de dégager les conditions intellectuelles, institutionnelles et politiques du renouveau naval français. Kersaint a contribué à penser la réforme de l’instrument ; Castries a cherché à transformer cet instrument en moyen de puissance et à organiser son emploi à l’échelle mondiale. Mais une stratégie ne prend véritablement son sens que lorsqu’elle est confrontée à l’incertitude de la guerre. Entre les instructions de Versailles et la réalité des océans s’interpose en effet le commandement : celui des escadres, des hommes et des bâtiments, soumis aux vents, aux distances, aux maladies, aux avaries, aux retards de l’information et aux initiatives de l’adversaire.

La guerre d’Indépendance américaine offre à cet égard une situation exceptionnelle. Pour la première fois depuis la guerre de Sept Ans, la France dispose d’un instrument naval suffisamment puissant pour conduire des opérations de grande ampleur sur plusieurs théâtres simultanément. Elle ne peut cependant prétendre à une maîtrise générale des mers. Elle doit donc apprendre à combiner mobilité, concentration, surprise, coopération avec les armées de terre et coordination avec ses alliés. La question n’est plus seulement de savoir si la Marine française est capable de combattre la Royal Navy : il faut déterminer dans quelles conditions, sur quel théâtre et au service de quel objectif politique elle doit accepter le combat.[64]

C’est cette interrogation qui donne leur unité aux trois grandes figures principales, mais aussi à la génération d’officiers de la renaissance navale française qui les accompagnent, étudiées dans cette partie. Le comte d’Estaing, le comte de Grasse et le bailli de Suffren ne constituent pas une école homogène, de même que les chefs d’escadres ou capitaines de vaisseaux sous leurs ordres. Leurs tempéraments, leurs parcours et leurs conceptions du commandement diffèrent profondément. D’Estaing est l’homme d’une Marine encore en apprentissage, confrontée à la difficulté de transformer une puissance nouvellement reconstituée en succès décisif. De Grasse représente davantage la capacité à concentrer méthodiquement une force supérieure sur un point déterminant et à articuler la guerre navale avec une opération terrestre. Suffren, enfin, pousse beaucoup plus loin la logique offensive et l’autonomie du commandement sur un théâtre éloigné, jusqu’à faire avec succès de l’océan Indien un véritable laboratoire de la guerre d’escadre.[65]

Leur comparaison permet ainsi de dépasser une histoire purement événementielle des batailles. Il ne s’agit pas seulement de raconter Ouessant, la Grenade, Savannah, Chesapeake, les Saintes ou les cinq affrontements de Suffren contre Hughes. Il faut comprendre ce que ces campagnes révèlent des différentes manières de penser et de conduire la guerre navale. La bataille n’est qu’un moment de la campagne ; la campagne elle-même n’est qu’un instrument de la stratégie ; et la stratégie doit enfin être rapportée à l’objectif politique poursuivi par la monarchie.

Cette distinction est particulièrement importante pour apprécier la carrière de d’Estaing. Sa première grande mission de 1778-1779 montre que la Marine française peut désormais projeter une force considérable à l’autre bout de l’Atlantique, menacer directement les possessions britanniques et coopérer avec les Insurgents américains. Mais elle révèle également les limites de cette puissance : difficultés de coordination, contraintes géographiques, hésitations devant les objectifs fortement défendus et impossibilité de transformer chaque avantage naval en décision politique.[66]

D’Estaing constitue ainsi le premier véritable test grandeur nature de la Marine reconstruite après 1763. Avec de Grasse, la Marine apprendra à transformer la concentration des forces en décision stratégique ; avec Suffren, elle expérimentera une forme encore plus autonome et agressive de commandement sur un théâtre mondial. La progression de cette partie sera donc celle d’un apprentissage : d’Estaing découvre les difficultés de la guerre d’escadre ; de Grasse maîtrise l’art de la concentration stratégique ; Suffren pousse jusqu’à ses limites la liberté offensive du commandant en mer.

A. D’Estaing : l’apprentissage difficile de la guerre d’escadre, 1778-1779

Charles-Henri, comte d’Estaing, occupe une place singulière dans cette histoire. Il n’est ni le théoricien naval que fut, à certains égards, Kersaint, ni le ministre-stratège qu’incarna Castries, ni le grand vainqueur de la Chesapeake ou le chef d’escadre offensif des Indes que seront respectivement de Grasse et Suffren. Son importance tient ailleurs : il est le premier grand commandant français à devoir mettre en œuvre, à l’échelle d’une guerre mondiale, l’instrument naval considérablement reconstruit depuis 1763. Son parcours permet ainsi de mesurer la distance qui sépare la possession d’une flotte puissante de la capacité à en tirer un avantage stratégique décisif.[67]

Son profil est d’ailleurs révélateur des transformations de la Marine royale française. Issu de l’armée de terre et de la cavalerie, un point commun avec son cadet Bougainville colonel de Dragons avant d’être capitaine de vaisseau, d’Estaing passe dans la Marine au milieu du XVIIIe siècle et acquiert une expérience particulièrement originale dans la guerre contre les Britanniques, notamment dans les espaces coloniaux. Cette double culture, terrestre et maritime, constitue à la fois un atout et une singularité. Elle contribue à expliquer son intérêt constant pour les opérations combinées, mais aussi certaines difficultés dans l’exercice du commandement naval pur. Sa promotion au rang de vice-amiral des mers d’Asie et d’Amérique en 1778 ouvre la voie à une responsabilité exceptionnelle : conduire l’une des premières grandes escadres françaises destinées à soutenir directement l’insurrection américaine.[68]

Lorsque la France entre officiellement en guerre contre la Grande-Bretagne en 1778, l’objectif de l’expédition confiée à d’Estaing est multiple. Il doit soutenir les Insurgents, menacer les possessions britanniques, protéger les intérêts français et rechercher les occasions d’affaiblir la Royal Navy. Cette pluralité des missions est importante : elle place immédiatement le chef d’escadre devant le problème que nous avons identifié dans la première partie, celui de la hiérarchisation des objectifs stratégiques. Une escadre ne peut simultanément protéger toutes les possessions, rechercher partout la bataille et conduire toutes les opérations offensives souhaitables.[69]

L’escadre appareille de Toulon le 13 avril 1778. Elle comprend douze vaisseaux de ligne, accompagnés de bâtiments auxiliaires et de transports. La traversée de l’Atlantique est longue et difficile. Lorsque d’Estaing atteint les côtes américaines, l’effet stratégique recherché par Versailles est déjà affecté par le temps écoulé. L’amiral se présente devant New York, mais les conditions nautiques, les défenses britanniques et la difficulté d’une attaque combinée l’empêchent de forcer l’entrée du port. La puissance navale française est bien présente ; elle ne peut cependant être convertie immédiatement en victoire.[70]

Cette première expérience est riche d’enseignements. La possession de douze vaisseaux de ligne ne suffit pas à faire tomber New York. La puissance navale doit être combinée à des forces terrestres considérables, à une connaissance précise des passes et des fonds, à une coordination parfaite avec l’armée américaine et à des conditions météorologiques favorables. L’escadre française possède une capacité de menace supérieure à celle dont disposent les Insurgents, mais elle ne peut à elle seule produire la décision politique espérée.

L’épisode de Sandy Hook illustre ainsi une première limite de la stratégie navale française : l’escadre peut parvenir devant l’objectif sans être en mesure de l’attaquer dans les conditions nécessaires. Le passage de la supériorité navale à la décision exige un ensemble de conditions qui ne relèvent pas du seul commandement de la flotte. La géographie, les défenses côtières et la coopération avec les forces terrestres deviennent des variables déterminantes[71]

Cette difficulté ne signifie pourtant pas l’échec de l’expédition. La présence de l’escadre française oblige les Britanniques à concentrer des forces importantes autour de New York et modifie leur liberté d’action sur la côte américaine. Elle apporte également un soutien politique et militaire considérable aux Insurgents. La guerre navale produit donc un effet stratégique même lorsqu’elle ne débouche pas sur une bataille décisive. C’est précisément l’un des enseignements que la Marine française tirera progressivement de la campagne.[72]

Le départ de d’Estaing vers les Antilles à l’automne 1778 marque une nouvelle étape. La décision correspond à la logique mondiale de la guerre : les possessions britanniques des Caraïbes constituent des objectifs de première importance au regard de leur densité de production économique à l’époque, et leur vulnérabilité apparaît supérieure à celle des grandes places continentales d’Amérique du Nord. L’escadre française se déplace donc vers un théâtre où la mobilité navale peut être plus directement convertie en gains territoriaux.[73]

La prise de la Dominique, en septembre 1778, constitue le premier succès majeur de cette nouvelle phase. Elle démontre ce que peut produire la combinaison entre puissance navale et action terrestre. La flotte permet le transport et la protection des troupes ; la maîtrise des approches interdit à l’adversaire de concentrer immédiatement ses forces ; la conquête de l’île transforme enfin la supériorité maritime en avantage territorial. La Marine devient ainsi un instrument de conquête impériale.[74]

Mais l’expérience de d’Estaing montre aussi combien il est difficile de prolonger un succès local. La Royal Navy conserve des capacités importantes dans les Caraïbes et peut rapidement reconstituer ses forces. La prise d’une île ne suffit donc pas à bouleverser l’équilibre général. Pour produire une décision, il faudrait pouvoir exploiter immédiatement la supériorité acquise et empêcher l’adversaire de reprendre l’initiative. C’est précisément cette seconde étape qui s’avère difficile.

La campagne de 1779 autour de Grenade est à cet égard beaucoup plus révélatrice encore. L’île est attaquée par les Français et tombe rapidement aux mains de d’Estaing. La victoire est importante, car elle intervient alors que les Français cherchent à exploiter leur supériorité dans les Antilles. Mais la rencontre avec l’escadre britannique de l’amiral Byron conduit à une bataille qui demeure tactiquement confuse et stratégiquement incomplète. D’Estaing ne parvient pas à détruire la force britannique ni à transformer immédiatement son avantage en maîtrise durable du théâtre.[75]

Le problème est désormais clairement posé : comment passer de la concentration à la décision ? La Marine française sait concentrer une escadre ; elle sait traverser l’Atlantique ; elle sait soutenir une opération amphibie ; elle sait même obtenir localement une supériorité numérique. Mais elle ne possède pas encore la doctrine ni l’expérience nécessaires pour transformer systématiquement cette supériorité en destruction de l’ennemi ou en conquête durable.

Cette difficulté apparaît de manière dramatique lors du siège de Savannah, en septembre-octobre 1779. D’Estaing rejoint les forces américaines avec l’intention de reprendre la place aux Britanniques. La situation semble d’abord favorable : les forces navales françaises peuvent contrôler la côte et permettre le débarquement des troupes. Mais l’opération terrestre s’enlise. Les difficultés du terrain, les fortifications britanniques, la coordination imparfaite entre les différents contingents et la pression du temps réduisent progressivement les chances de succès. L’assaut du 9 octobre échoue et entraîne de lourdes pertes.[76]

Savannah constitue l’un des épisodes les plus instructifs de la campagne de d’Estaing parce qu’il montre que la puissance navale, même importante, ne suffit pas à imposer une décision lorsqu’elle n’est pas parfaitement articulée à l’opération terrestre. La flotte peut contrôler les communications maritimes, protéger le débarquement et empêcher l’intervention immédiate de certaines forces britanniques ; elle ne peut cependant prendre une place fortifiée sans l’action coordonnée de l’armée. La guerre d’escadre apparaît ainsi inséparable de la guerre amphibie.

D’Estaing lui-même est blessé au cours de l’assaut. Son retour en France marque la fin d’une première phase de l’engagement naval français en Amérique. Le bilan est contrasté. La Marine a démontré une capacité de projection qui n’avait plus été observée depuis la guerre de Sept Ans. Elle a menacé New York, participé à la défense de la cause américaine, conquis des positions britanniques dans les Antilles et remporté le succès de Grenade. Mais elle n’a pas obtenu la grande victoire navale ou territoriale susceptible de modifier radicalement l’issue du conflit.[77]

Il serait pourtant injuste de réduire d’Estaing à une série d’occasions manquées. Son commandement révèle précisément les problèmes nouveaux que la Marine française doit apprendre à résoudre. La traversée de l’Atlantique démontre que la flotte peut désormais être projetée à grande distance ; les opérations antillaises montrent qu’elle peut soutenir une guerre de conquête ; New York et Savannah révèlent les difficultés de la coopération interarmées ; Grenade démontre que l’affrontement direct avec la Royal Navy est possible mais que la bataille ne produit pas nécessairement la décision.

D’Estaing est ainsi moins le stratège de la victoire que celui de l’apprentissage stratégique. Il expérimente les possibilités et les limites de l’instrument rénové. Son expérience permet à ses successeurs de comprendre que la puissance navale française doit être employée avec davantage de concentration, de précision dans le choix du théâtre et de coordination avec les forces terrestres. En ce sens, ses campagnes préparent indirectement celles de de Grasse et de Suffren.[78]

Cette dimension expérimentale est d’autant plus importante que la guerre maritime française de 1778-1779 reste encore marquée par une conception de la bataille héritée du siècle précédent. L’enjeu n’est pas seulement de combattre l’ennemi, mais de déterminer les circonstances dans lesquelles il faut accepter le combat. D’Estaing apparaît parfois trop prudent aux yeux de ses contemporains, parfois au contraire trop audacieux. Mais cette apparente contradiction traduit surtout l’incertitude d’une Marine qui doit réapprendre à manier de grandes forces sur des théâtres éloignés.

La question du combat à outrance devient ici centrale. Face à une Royal Navy qui dispose d’une expérience opérationnelle supérieure et d’un système mondial de bases et de ravitaillement, la Marine française doit éviter de gaspiller l’instrument qu’elle vient de reconstituer. La prudence de certains commandants peut donc être interprétée non comme une faiblesse personnelle, mais comme la conséquence d’un raisonnement stratégique : une escadre française détruite ou gravement endommagée ne peut être facilement remplacée à des milliers de kilomètres de la métropole.[79]

Mais cette prudence possède également un coût. Une flotte qui refuse trop souvent la bataille risque de laisser l’initiative à l’adversaire. Toute la difficulté consiste donc à trouver le point d’équilibre entre préservation de la force et recherche de la décision. C’est précisément ce problème que de Grasse résoudra plus efficacement à la Chesapeake, tandis que Suffren adoptera une réponse presque inverse en privilégiant l’offensive répétée dans l’océan Indien.

L’expérience de d’Estaing permet ainsi de comprendre l’évolution de la pensée navale française entre 1778 et 1783. Au début du conflit, la priorité est encore de démontrer que la France possède de nouveau une flotte capable de tenir tête à la Grande-Bretagne. À mesure que la guerre progresse, l’ambition devient plus précise : il faut employer cette flotte de manière à obtenir, sur un théâtre déterminé, un résultat politique irréversible. La Marine passe donc progressivement de la démonstration de puissance à la recherche de l’effet stratégique.

D’Estaing joue, dans cette évolution, le rôle d’un pionnier. Ses campagnes ne fournissent pas le modèle définitif de la guerre navale française ; elles constituent plutôt le premier grand banc d’essai de ce modèle. Il montre que la projection océanique est possible, que la coopération franco-américaine peut être organisée, que les Antilles constituent un théâtre décisif et que les opérations navales doivent être pensées conjointement avec les opérations terrestres. Mais il révèle également que la supériorité navale ne devient stratégique que lorsqu’elle est concentrée autour d’un objectif suffisamment important et exploitable.

Cette dernière leçon est essentielle pour comprendre la suite du conflit. En 1781, lorsque de Grasse quittera les Antilles pour gagner la Chesapeake, la question ne sera plus simplement de savoir où la flotte française peut intervenir. Il s’agira de déterminer où son intervention peut produire le maximum d’effet sur l’ensemble de la guerre. Le passage de d’Estaing à de Grasse marque ainsi une véritable maturation de la pensée opérationnelle française : de la présence navale mondiale à la concentration stratégique sur le point décisif.

D’Estaing demeure donc une figure de transition. Son mérite historique n’est pas d’avoir remporté la bataille qui aurait changé le cours de la guerre, mais d’avoir contribué à démontrer que la Marine française reconstruite depuis 1763 pouvait désormais soutenir une guerre océanique offensive. Ses succès comme ses échecs fournirent à ses successeurs une expérience irremplaçable. La génération qui prendra la relève en 1780-1781 disposera ainsi non seulement d’une flotte plus puissante, mais d’une compréhension plus fine de ce qu’il était possible — et de ce qu’il était dangereux — d’en attendre.

L’histoire de d’Estaing doit donc être replacée dans cette continuité. Kersaint avait contribué à penser l’instrument ; Castries avait organisé son emploi ; d’Estaing en éprouva les possibilités réelles sur les océans. Il restait désormais à trouver le commandant capable de transformer cette puissance nouvellement acquise en décision stratégique. Ce sera le rôle de de Grasse en 1781.

B. De Grasse : la concentration stratégique et la recherche du « point décisif », 1781-1783

Avec le comte de Grasse, la Marine française franchit une étape décisive dans l’apprentissage de la guerre d’escadre. Là où d’Estaing avait surtout démontré les possibilités et les limites d’une projection navale française à grande distance, de Grasse parvient, en 1781, à transformer la mobilité d’une grande escadre en supériorité locale décisive, puis cette supériorité navale en victoire politique et militaire. Chesapeake et Yorktown constituent à cet égard beaucoup plus qu’un épisode glorieux de l’histoire navale française : ils représentent l’aboutissement d’une évolution engagée depuis 1763 et progressivement théorisée de manière pratique par Kersaint sur le terrain (qu’il ne décrira vraiment dans ses lettres à Castries vers 1781 seulement), organisée par Castries et expérimentée par les premiers commandants d’escadre.[80]

La singularité de de Grasse tient d’abord à sa capacité à raisonner en termes de concentration stratégique. Il ne cherche pas à être partout. Il accepte au contraire de quitter momentanément un théâtre pour porter l’essentiel de ses forces vers celui qui lui paraît susceptible de produire le plus grand effet sur la guerre. Cette décision suppose une conception déjà relativement moderne de la puissance maritime : la valeur d’une flotte ne réside pas seulement dans son tonnage, son nombre de vaisseaux ou son aptitude au combat, mais dans sa capacité à apparaître au moment décisif là où l’adversaire ne peut réunir suffisamment de forces pour lui résister.[81]

Cette conception n’est évidemment pas née avec de Grasse. Elle est inscrite dans les instructions ministérielles et dans l’évolution générale de la stratégie française depuis le début du conflit. Mais de Grasse lui donne une traduction opérationnelle particulièrement efficace. La campagne de 1781 montre ainsi comment une politique définie à Versailles peut être transformée par un commandant en mer en une opération cohérente, adaptée aux circonstances et susceptible de produire un résultat supérieur aux moyens engagés.[82]

Le contexte de son commandement est cependant extrêmement complexe. En prenant la tête de l’escadre de Brest destinée aux Antilles, de Grasse reçoit une mission qui demeure prioritairement liée à la défense et à la consolidation des intérêts français dans la région. Les Antilles avec leurs îles à sucre représentent alors l’un des principaux enjeux économiques et stratégiques de la guerre, pour les Français comme pour les Britanniques. La France doit y protéger ses propres possessions, menacer celles de la Grande-Bretagne et empêcher la Royal Navy de concentrer ses forces contre les îles françaises.[83]

De Grasse appareille de Brest le 22 mars 1781 à la tête d’une force considérable. L’escadre compte vingt-six vaisseaux de ligne et plusieurs bâtiments auxiliaires ; elle transporte également des troupes et des ressources. Cette concentration témoigne des progrès accomplis depuis 1778. La France est désormais capable de projeter outre-Atlantique une force de combat suffisamment importante pour modifier le rapport des forces dans les Antilles.[84]

L’arrivée de l’escadre à la Martinique, le 28 avril, produit immédiatement un effet stratégique. Le 29 avril, de Grasse affronte l’escadre britannique de l’amiral Samuel Hood au large de la Martinique. L’engagement ne débouche pas sur une destruction de la flotte britannique, mais il démontre que les Français peuvent désormais maintenir une importante concentration de forces dans les Caraïbes. L’objectif essentiel n’est pas tant d’obtenir une bataille annihilatrice que de conserver l’initiative et de protéger le dispositif français.[85]

La campagne antillaise de l’été 1781 est néanmoins déterminante pour la suite. La prise de Tobago, la coopération avec les forces espagnoles et les contacts avec les autorités américaines montrent que la flotte de de Grasse constitue désormais une réserve stratégique mobile. Son véritable avantage réside moins dans une victoire navale isolée que dans sa capacité à se déplacer rapidement d’un théâtre à un autre. C’est cette mobilité rapide qui permettra à la France de jouer un rôle décisif en Amérique du Nord.[86]

L’été 1781 constitue ainsi le moment où la stratégie française change de nature. Washington et Rochambeau cherchent à concentrer leurs forces contre l’armée britannique de Cornwallis en Virginie. Ils comprennent rapidement que leur entreprise ne peut réussir que si la Royal Navy est empêchée d’assurer le ravitaillement et l’évacuation de l’armée britannique. Ils se tournent donc vers de Grasse, dont l’escadre représente la seule force capable de leur apporter cette garantie. La correspondance entre Washington, Rochambeau et de Grasse transforme alors une escadre antillaise en instrument de décision de la guerre continentale.[87]

Le point essentiel réside dans la rencontre entre deux conceptions de la guerre : celle des forces terrestres américaines et françaises, qui cherchent un point où concentrer leur effort, et celle de la Marine française, qui dispose de la mobilité nécessaire pour empêcher l’adversaire de répondre. Le choix de la Chesapeake est donc un choix stratégique avant d’être un choix tactique. De Grasse ne cherche pas simplement un endroit où combattre la marine britannique ; il cherche un espace dans lequel la présence de sa flotte pourra interdire à l’ennemi toute intervention efficace.[88]

La lettre de Washington du 17 août 1781 joue ici un rôle important. Le général américain expose à de Grasse les avantages d’une concentration des forces autour de la baie de Chesapeake et insiste sur les conséquences qu’aurait l’arrivée d’une escadre française dans cette région. La réponse de de Grasse est favorable, mais il conserve une marge d’appréciation liée à ses propres obligations aux Antilles et à la saison. Le choix final résulte donc d’une convergence entre les informations américaines, les instructions françaises et l’appréciation personnelle du commandant de l’escadre.[89]

Cette convergence est l’une des caractéristiques les plus modernes de la campagne. La stratégie n’est pas imposée mécaniquement par une autorité unique. Elle résulte d’un dialogue entre les niveaux de commandement. Versailles définit un cadre général ; Washington et Rochambeau identifient une opportunité terrestre ; de Grasse apprécie les possibilités navales et décide de déplacer son escadre. La victoire de Yorktown est ainsi le produit d’une stratégie combinée, dans laquelle aucune composante ne peut à elle seule produire la décision : elle est bien le fruit d’une intelligence et d’une synthèse stratégique.[90]

Le 5 septembre 1781, au large de la Chesapeake, de Grasse rencontre l’escadre britannique commandée par l’amiral Thomas Graves. La bataille, connue sous le nom de bataille de la Chesapeake ou du cap Henry, est tactiquement complexe et ne conduit pas à la destruction de la flotte britannique. Elle n’en constitue pas moins une victoire stratégique française majeure. Graves ne parvient pas à pénétrer dans la baie ; après plusieurs jours de manœuvres, l’escadre britannique abandonne la zone et se retire vers New York.[91]

C’est ici que se trouve probablement la contribution la plus importante de de Grasse à la pensée navale : il comprend qu’une flotte peut gagner stratégiquement sans détruire la flotte ennemie. Le résultat recherché n’est pas nécessairement l’anéantissement de la Royal Navy, mais l’empêchement de son intervention au moment précis où cette intervention conditionne le sort d’une armée britannique. La bataille navale doit donc être évaluée à partir de l’effet qu’elle produit sur le système général des forces.[92]

Cette conception rompt avec une lecture purement tactique de la guerre navale. Si l’on mesure Chesapeake uniquement au nombre de bâtiments coulés ou capturés, la victoire française peut sembler limitée. Si on la mesure à son effet sur Cornwallis, elle devient décisive. L’escadre française a obtenu ce qui importait réellement la maîtrise temporaire de l’espace maritime nécessaire à l’opération terrestre. L’escadre britannique n’a pas été détruite ; elle a été empêchée d’accomplir sa mission.[93]

La conséquence est immédiate. Cornwallis, enfermé dans Yorktown, ne peut recevoir les secours qu’il attend de New York. Les forces terrestres franco-américaines achèvent leur investissement. Le 19 octobre, la capitulation britannique intervient. La bataille navale et le siège terrestre forment donc un ensemble stratégique indissociable. La victoire de de Grasse n’est pas une victoire navale isolée : elle est la condition maritime de la victoire de Yorktown.[94]

Cette articulation entre mer et terre mérite d’être soulignée car elle annonce une conception fondamentale de la stratégie maritime moderne. Une flotte peut agir directement sur la terre sans nécessairement débarquer elle-même des troupes. En contrôlant une baie, en protégeant un convoi, en interdisant une ligne de ravitaillement ou en empêchant l’arrivée d’une escadre ennemie, elle peut modifier radicalement la situation d’une armée terrestre. La puissance navale devient ainsi un multiplicateur de puissance terrestre.[95]

De Grasse ne se contente d’ailleurs pas de défendre la baie. Il comprend que la durée de la présence française est déterminante. Une victoire navale sans maintien de la flotte sur zone aurait été insuffisante. Il faut rester, ravitailler, réparer et conserver la capacité de combattre jusqu’à la capitulation de Cornwallis. Cette dimension logistique est essentielle : la stratégie navale ne consiste pas uniquement à déplacer rapidement une escadre ; elle consiste aussi à maintenir sa disponibilité opérationnelle au moment où son effet est requis.[96]

La campagne de la Chesapeake révèle donc une remarquable combinaison de mobilité et de permanence. La flotte française quitte les Antilles, traverse la mer des Caraïbes, remonte vers la Chesapeake, livre bataille puis reste suffisamment longtemps sur place pour permettre à l’armée franco-américaine d’achever son opération. Cette capacité de projection constitue un progrès considérable par rapport aux expériences de 1778-1779. La Marine française n’est plus simplement capable de traverser l’Atlantique : elle est capable d’utiliser cette mobilité pour intervenir au moment critique d’une campagne terrestre.[97]

La victoire de Yorktown est également le produit d’une bonne appréciation du centre de gravité britannique. Cornwallis constitue, à l’été 1781, une force avancée dont la sécurité dépend entièrement de la capacité de la Royal Navy à assurer ses communications. En coupant cette relation entre l’armée britannique et sa base, de Grasse contribue à isoler Cornwallis. La flotte française agit donc moins contre les forces britanniques directement que contre le système qui leur permet de combattre.[98]

Cette logique peut être rapprochée de la conception générale élaborée par Castries : plutôt que de chercher une victoire navale partout, il faut frapper le dispositif adverse là où une perturbation locale produit un effet général. De Grasse devient ainsi l’instrument opérationnel d’une stratégie de concentration. Mais son mérite propre est d’avoir compris la nécessité de transformer rapidement une information politique et militaire en décision navale.[99]

La campagne révèle également l’importance du renseignement. Washington, Rochambeau, de Grasse et les autres responsables doivent constamment évaluer la position des forces britanniques, leurs mouvements, leurs renforts éventuels et leurs intentions. La victoire dépend en partie de la capacité française à arriver avant que la Royal Navy ne puisse concentrer une force supérieure. Dans une guerre océanique où les communications sont lentes, l’information devient une composante de la puissance navale.[100]

Cette dimension est d’autant plus remarquable que la décision de de Grasse est prise dans un environnement d’incertitude. Il ne dispose pas d’une connaissance complète de la situation britannique. Il sait que Graves peut recevoir des renforts ; il ignore la date exacte de leur arrivée et leur importance. Il doit donc accepter un risque calculé. Le stratège naval n’est pas celui qui supprime l’incertitude, mais celui qui sait décider malgré elle.[101]

La victoire de Chesapeake ne doit toutefois pas conduire à une idéalisation de de Grasse. Son commandement présente également des tensions. Ses relations avec les responsables terrestres et avec certains officiers navals ne sont pas toujours simples. La concentration de forces suppose une coordination complexe entre des personnalités fortes, des chaînes de commandement différentes et des objectifs parfois divergents. La campagne montre donc que la stratégie combinée repose autant sur la capacité de coopération des chefs que sur la qualité des plans.[102]

La suite de la carrière de de Grasse confirme d’ailleurs que la victoire de Chesapeake ne constitue pas un modèle automatiquement reproductible. En 1782, il revient dans les Antilles avec une mission qui reste largement offensive. La confrontation avec Rodney aboutit à la bataille des Saintes, le 12 avril. Cette fois, la concentration française ne produit pas la décision espérée, elle doit reculer en perdant plusieurs unités dont le navire amiral. Sur les trente vaisseaux de ligne engagés, quatre sont capturés (La Ville de ParisLe GlorieuxL’Hector et Le César), ce dernier étant détruit par l’explosion accidentelle de sa soute après sa prise, tandis qu’aucun vaisseau britannique n’est perdu. Le bilan humain est aussi très lourd au détriment de la marine française : la Royal Navy déplore environ 243 tués et 816 blessés (soit un peu plus de 1 000 hommes hors de combat), alors que les pertes françaises sont généralement évaluées à près de 3 000 tués ou blessés, auxquelles s’ajoutent environ 5 000 prisonniers, parmi lesquels le comte de Grasse lui-même. Les estimations varient toutefois selon les auteurs en raison des difficultés de décompte des équipages capturés et dispersés après le combat.[103] Ce combat constitue une victoire tactique majeure de l’amiral Rodney, mais non la destruction de la puissance navale française dans les Antilles. En effet, l’essentiel de l’escadre française — vingt-cinq vaisseaux — parvient néanmoins à se replier sous la conduite de Louis-Antoine de Bougainville puis du marquis de Vaudreuil, ce qui permet à la France de conserver une force navale significative jusqu’à la conclusion de la paix de 1783. Les Saintes apparaissent ainsi comme une défaite opérationnelle décisive, sans constituer pour autant un anéantissement de la Marine royale comparable à celui que représentera Trafalgar en 1805.

Les Saintes sont particulièrement intéressantes parce qu’elles permettent de mesurer les limites du succès de 1781. Chesapeake avait démontré qu’une concentration navale locale pouvait produire un effet stratégique considérable. Les Saintes montrent qu’une concentration identique ne garantit pas la victoire. Le rapport des forces, la disposition des escadres, les conditions tactiques, les choix de commandement et les circonstances météorologiques demeurent déterminants. La stratégie peut créer les conditions de la victoire ; elle ne peut jamais abolir le hasard et la friction du combat.[104]

Il serait cependant erroné de voir dans les Saintes une contradiction absolue avec Chesapeake. Les deux batailles répondent à des problèmes différents. À Chesapeake, l’objectif essentiel est d’interdire une intervention britannique dans un espace maritime précis. Aux Saintes, l’enjeu est davantage lié au maintien de la position française dans les Antilles et à la possibilité d’imposer une décision à la flotte britannique. Dans le premier cas, l’interdiction suffit ; dans le second, la bataille devient beaucoup plus directement décisive. De Grasse montre ainsi, par contraste, combien la nature de l’objectif politique détermine la manière dont une flotte doit combattre.[105]

Cette distinction est essentielle pour une histoire de la pensée navale. Elle permet de sortir de l’opposition simpliste entre « offensive » et « défensive ». Une flotte peut adopter une posture offensive tout en cherchant principalement à empêcher l’adversaire d’agir. Elle peut également accepter une bataille défensive pour protéger un théâtre ou une opération. La stratégie de de Grasse est donc moins caractérisée par un goût particulier pour l’offensive que par la recherche d’une adéquation entre l’emploi de la flotte et l’effet stratégique recherché.

La comparaison avec d’Estaing est ici particulièrement éclairante. D’Estaing avait souvent disposé d’une supériorité locale sans parvenir à l’exploiter jusqu’à la décision. De Grasse bénéficie certes de circonstances plus favorables, mais il dispose également d’une conception plus claire de la concentration et de la coordination. Il accepte de quitter les Antilles pour la Chesapeake parce qu’il comprend que le résultat de la guerre américaine peut dépendre davantage de la côte de Virginie que de la possession immédiate de telle ou telle île antillaise.[106]

C’est cette capacité à hiérarchiser les théâtres qui fait de de Grasse un véritable stratège. Il ne considère pas la flotte comme attachée à une zone géographique déterminée. Il la conçoit comme une force mobile dont la valeur augmente lorsqu’elle est concentrée au point où elle peut modifier l’équilibre général. La mobilité devient donc une forme de puissance en soi.[107]

La portée historique de cette conception dépasse d’ailleurs 1781. La Marine française découvre qu’une flotte peut produire un résultat stratégique majeur sans posséder durablement la maîtrise de l’océan. Elle peut intervenir à un moment précis, obtenir une supériorité locale, accomplir une mission déterminante puis se retirer. Cette conception de la supériorité temporaire et localisée deviendra une constante de nombreuses réflexions ultérieures sur la stratégie maritime française, confrontée à la difficulté structurelle de rivaliser quantitativement avec la Royal Navy puis, au XIXe siècle, avec d’autres puissances navales, ou même aux XXe et XXIe siècles.

De Grasse apparaît ainsi comme le premier des grands commandants français de la guerre d’Indépendance à avoir pleinement réalisé la synthèse entre stratégie politique et conduite opérationnelle. Son génie ne réside pas seulement dans la manière de manœuvrer ses vaisseaux le 5 septembre 1781. Il réside dans la compréhension du fait que la bataille navale n’est qu’un moyen au service d’une décision politique. La Chesapeake n’est donc pas une victoire parce que les Français ont infligé davantage de dommages aux Britanniques ; elle est une victoire parce que la Royal Navy a été empêchée d’accomplir la mission dont dépendait le sort de Cornwallis à terre.

Cette leçon est probablement la plus importante que la guerre d’Indépendance américaine lègue à la pensée navale française. La flotte n’a pas nécessairement besoin d’être maîtresse de la mer ; elle doit être maîtresse du moment stratégique. La supériorité navale absolue est remplacée par une conception plus souple de la supériorité : concentration, mobilité, information, coopération et capacité à maintenir la force sur zone jusqu’à l’obtention de l’effet recherché.

De Grasse n’est donc pas seulement l’homme de Yorktown. Il est le symbole d’une Marine française qui, après quinze années de reconstruction et plusieurs campagnes d’apprentissage, découvre enfin comment convertir son potentiel matériel en effet stratégique. Kersaint a contribué à penser l’instrument ; Castries a organisé sa projection ; d’Estaing a éprouvé ses limites ; de Grasse démontre qu’il peut, dans certaines circonstances, devenir l’instrument d’une décision majeure.

Mais son succès révèle aussi une autre question. Si de Grasse obtient la décision en concentrant une force importante sur un théâtre déterminant, que peut accomplir un commandant placé encore plus loin de la métropole, disposant d’une autonomie plus grande et confronté à un adversaire britannique solidement implanté dans l’océan Indien ? La réponse sera apportée par le bailli de Suffren. Avec lui, la pensée navale française va passer de la concentration stratégique à une conception beaucoup plus personnelle et agressive de la guerre d’escadre.

C. Suffren : l’offensive navale et l’autonomie du commandement

Avec Pierre André de Suffren de Saint-Tropez, la Marine française atteint, pendant la guerre d’Indépendance américaine, une forme particulièrement aboutie de commandement naval offensif. Là où d’Estaing avait expérimenté les possibilités et les limites de la projection française outre-Atlantique, et où de Grasse avait démontré la puissance de la concentration stratégique, Suffren pousse plus loin encore la logique de l’initiative : il cherche à imposer son rythme à l’adversaire, à rechercher systématiquement le combat et à transformer chaque rencontre d’escadres en occasion de désorganiser la force ennemie.

Son théâtre d’opérations est pourtant celui où la France pouvait le moins espérer une décision rapide. L’océan Indien est éloigné de Versailles, des grands arsenaux métropolitains et du principal théâtre américain. Les communications y sont lentes, les renforts rares, les conditions climatiques et de navigation souvent difficiles, les possibilités de réparation limitées et les Britanniques disposent d’un réseau de positions qui leur confère une profondeur stratégique considérable. Suffren doit donc agir avec une autonomie beaucoup plus grande que ses homologues engagés dans l’Atlantique.[108]

Cette autonomie constitue l’un des traits essentiels de son commandement. Le bailli ne reçoit pas de Versailles un plan suffisamment détaillé pour déterminer chacune de ses opérations. Il doit interpréter des instructions générales, apprécier la situation locale et décider rapidement. Sa campagne révèle ainsi une transformation importante de la fonction de chef d’escadre : plus le théâtre est éloigné, plus le chef naval devient lui-même producteur de stratégie.

1. L’autonomie du commandement sur un théâtre éloigné. Suffren n’est d’ailleurs pas un homme apparu soudainement en 1781. Son parcours antérieur explique largement son comportement. Né en 1729 dans une famille de la noblesse provençale, il entre en 1743 dans la Marine à l’âge de quatorze ans (dans le corps des élèves officier du corps des Gardes Marine) puis participe à plusieurs campagnes de la guerre de Succession d’Autriche et de la guerre de Sept Ans. Il acquiert surtout une réputation d’officier énergique, attaché à l’offensive et peu disposé à accepter passivement les contraintes d’une guerre navale conduite selon des règles trop prudentes.[109]

La guerre d’Indépendance américaine lui fournit l’occasion de donner à cette conception toute son ampleur. Il sert d’abord sous d’Estaing dans l’escadre envoyée en Amérique. Cette expérience est importante : elle lui permet d’observer directement les difficultés rencontrées par la première grande escadre française engagée outre-mer. Mais c’est dans l’océan Indien qu’il va véritablement révéler son talent stratégique.

En 1781, la France cherche à renforcer sa position dans l’océan Indien afin de soutenir les intérêts de ses possessions de l’Inde et de combattre les Britanniques sur un théâtre où ceux-ci disposent de positions essentielles, notamment Madras. Suffren reçoit le commandement d’une division destinée à rejoindre l’escadre française de l’océan Indien. Il quitte Brest à la fin de 1781 avec cinq vaisseaux de ligne et quelques bâtiments auxiliaires.[110]

La mission paraît, à première vue, moins spectaculaire que celle de de Grasse. Il ne s’agit pas de conduire une armée alliée vers un objectif terrestre susceptible de décider immédiatement de la guerre. Il s’agit de disputer aux Britanniques le contrôle d’un espace maritime immense, de protéger les possessions françaises et d’empêcher la Royal Navy de disposer librement de ses forces.

Mais Suffren comprend rapidement que cette mission défensive ne peut être remplie efficacement qu’en adoptant une attitude offensive. Il ne suffit pas de protéger Pondichéry ou l’île de France : il faut contraindre l’ennemi à se défendre lui-même. La meilleure défense des intérêts français consiste donc à porter le combat vers les positions britanniques.[111]

Cette conception donne son unité à toute la campagne. Suffren recherche systématiquement l’escadre britannique commandée par l’amiral Edward Hughes. Les deux hommes vont s’affronter à plusieurs reprises en 1782 et 1783. Aucun de ces combats ne produit une victoire navale totale comparable à Trafalgar ; mais leur répétition révèle quelque chose de beaucoup plus intéressant pour l’histoire de la pensée stratégique : Suffren considère que l’initiative elle-même constitue un avantage stratégique.

2. L’initiative offensive comme principe de conduite de la guerre. La première grande rencontre se produit au large de Sadras, le 17 février 1782. Suffren tente d’envelopper l’arrière de l’escadre britannique. La manœuvre ne produit pas tous les résultats espérés, notamment en raison de difficultés dans l’exécution des ordres par plusieurs de ses capitaines. Néanmoins, Hughes doit se retirer vers Madras. Suffren a démontré qu’il est possible d’attaquer une escadre britannique dans son propre théâtre et de lui imposer une réaction.[112]

Sadras révèle déjà l’une des caractéristiques fondamentales du commandement de Suffren : il accepte une complexité tactique supérieure en échange de la possibilité d’obtenir une décision plus importante. Il cherche à concentrer plusieurs de ses bâtiments contre une partie de la ligne adverse plutôt qu’à maintenir mécaniquement une ligne de bataille parfaitement régulière. Cette volonté d’adapter la formation à l’objectif rappelle certaines réflexions antérieures sur la concentration des forces, mais elle est ici poussée beaucoup plus loin dans la pratique.

La difficulté vient de ce que l’initiative d’un amiral ne suffit pas. Une flotte n’est pas un instrument abstrait : elle est composée de capitaines, d’officiers et d’équipages qui doivent comprendre et exécuter les intentions du commandant. Suffren rencontre précisément ici l’une des principales limites de son système. Plusieurs de ses subordonnés ne partagent pas son goût pour l’offensive et n’exécutent pas toujours ses ordres avec la rapidité souhaitée.[113]

Ce conflit entre centralisation de l’intention et autonomie de l’exécution est au cœur du problème de commandement posé par Suffren. Il veut laisser à ses capitaines suffisamment d’initiative pour exploiter les circonstances, mais il exige en même temps une discipline tactique permettant de concentrer les attaques au moment décisif. Lorsque ces deux exigences ne sont pas conciliées, l’avantage numérique ou tactique potentiel de l’escadre française se dissipe.

Après Sadras, Suffren poursuit son offensive. Il intervient notamment à l’île de Ceylan et participe à la prise de Trincomalee en septembre 1782. La conquête de cette base est stratégiquement essentielle : elle fournit aux Français une position permettant de contrôler plus efficacement les communications et les opérations navales dans la région. Suffren démontre ici que son offensive n’est pas une recherche de bataille pour la bataille. Le combat naval doit servir la conquête ou la conservation des positions qui donnent à la flotte une profondeur opérationnelle, principe particulièrement bien maîtrisé et appliqué par la Marine britannique, avant et après Suffren.[114]

La bataille de Provédien, le 12 avril 1782, puis celle de Negapatam, le 6 juillet, confirment cependant les difficultés de son commandement. Les combats sont violents, les occasions de destruction nombreuses, mais la Royal Navy conserve son escadre. Suffren obtient des résultats opérationnels sans parvenir à imposer une victoire annihilatrice.[115]

C’est précisément ce qui rend sa campagne intéressante. Une lecture traditionnelle pourrait considérer ces affrontements comme autant de « victoires manquées ». Une lecture stratégique conduit à une autre conclusion : Suffren réussit à empêcher Hughes de disposer librement de la mer, à l’obliger à rester constamment en alerte et à maintenir une force française qui, malgré des ressources inférieures, demeure capable de contester les communications britanniques.

La logique est donc différente de celle de la Chesapeake. De Grasse obtient un effet stratégique majeur par une concentration temporaire et ciblée. Suffren cherche à obtenir un effet comparable par la pression continue. Il ne dispose pas d’un unique moment décisif ; il construit progressivement une situation dans laquelle l’adversaire doit constamment réagir.

Cette différence est fondamentale pour notre analyse. Elle montre que la pensée navale française de la guerre d’Indépendance n’est pas un système doctrinal unique. Elle expérimente plusieurs modalités de la puissance maritime. De Grasse privilégie la concentration ; Suffren privilégie la continuité de l’offensive. Tous deux cherchent cependant à obtenir le même résultat fondamental : réduire la liberté d’action de l’adversaire.

La bataille de Trincomalee, le 3 septembre 1782, constitue le point culminant de cette stratégie. Suffren tente d’exploiter son avantage en manœuvrant contre Hughes et en recherchant une rupture de la ligne britannique. Le combat est extrêmement violent. Les Français infligent de sérieux dommages à l’escadre britannique et conservent l’initiative. Pourtant, là encore, ils ne parviennent pas à détruire suffisamment de bâtiments pour obtenir la maîtrise incontestée de la mer.[116]

Cette répétition des occasions incomplètement exploitées conduit Suffren à renforcer encore son exigence envers ses capitaines. Ses instructions et sa correspondance témoignent d’une volonté croissante de faire comprendre que la bataille navale ne doit pas être conduite uniquement selon des règles formelles de positionnement, mais en fonction d’un objectif tactique précis : concentrer le feu sur une partie de la ligne ennemie et la mettre hors de combat.[117]

Suffren apparaît ainsi comme un chef d’escadre qui cherche à dépasser la guerre de ligne traditionnelle sans disposer encore des moyens doctrinaux permettant de la remplacer. Il ne renonce pas à la ligne de bataille ; il cherche à l’utiliser de manière plus agressive. Son objectif est de transformer la ligne en instrument de concentration locale plutôt qu’en simple dispositif symétrique.

Cette conception explique en partie les tensions qu’il entretient avec plusieurs de ses capitaines de vaisseaux. L’amiral reproche à certains d’entre eux leur prudence, leur éloignement du combat ou leur incapacité à exploiter les ouvertures offertes par l’adversaire. Ces critiques ne relèvent pas seulement du tempérament. Elles correspondent à une conception précise du commandement : un chef d’escadre doit rechercher activement la destruction de la force ennemie lorsque les circonstances la rendent possible.[118]

La comparaison avec de Grasse devient ici particulièrement éclairante. De Grasse avait compris qu’une bataille pouvait être gagnée stratégiquement sans destruction de la flotte ennemie. Suffren, lui, estime que certaines situations exigent au contraire de pousser l’avantage jusqu’à la destruction partielle de l’escadre adverse. Le premier privilégie l’effet stratégique ; le second veut parfois obtenir cet effet par une victoire tactique décisive.

Il ne faut cependant pas opposer artificiellement les deux hommes. Suffren reste lui aussi un stratège. La prise de Trincomalee montre qu’il comprend l’importance des bases et des communications. Sa volonté de maintenir une présence française dans l’océan Indien répond à un objectif politique plus large : empêcher les Britanniques de disposer sans entrave de leur puissance maritime en Inde et préserver la capacité française à négocier à l’issue de la guerre.[119]

La question logistique est d’ailleurs au cœur de sa campagne. Dans l’océan Indien, la flotte française est extrêmement éloignée de ses arsenaux métropolitains. Les réparations, le ravitaillement, le renouvellement des équipages et l’entretien des bâtiments deviennent des problèmes stratégiques. La conquête de Trincomalee doit précisément être comprise aussi comme une tentative de résoudre ce problème : une flotte offensive ne peut l’être durablement sans disposer de points d’appui.[120]

Suffren révèle ainsi une dimension de la pensée navale française que les campagnes américaines avaient moins mise en évidence : la puissance maritime est indissociable d’un réseau de bases, de ports et de relais logistiques. La bataille ne constitue qu’un élément d’un système beaucoup plus vaste. Pour maintenir une escadre en opération à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole, il faut contrôler des espaces permettant de réparer, ravitailler et reconstituer la force.

Cette dimension explique également pourquoi le théâtre indien est si important pour l’histoire de la stratégie française. Suffren n’y combat pas simplement Hughes ; il cherche à construire les conditions matérielles d’une présence française durable. Son commandement est donc à la fois tactique, opérationnel et stratégique.

La bataille de Gondelour, le 20 juin 1783, constitue enfin le dernier grand affrontement de la campagne. Suffren y rencontre une nouvelle fois Hughes. Le combat confirme la capacité française à maintenir la pression jusqu’à la fin du conflit. Lorsque la nouvelle de la paix arrive, les deux escadres demeurent en état de combattre.[121]

Cette situation est révélatrice. Suffren n’a pas obtenu la destruction de l’escadre britannique ; mais il a réussi à empêcher les Britanniques d’obtenir une supériorité incontestée dans l’océan Indien. Son bilan doit donc être évalué à partir de l’objectif réel de la campagne : maintenir la présence française, protéger les possessions françaises, soutenir les alliés locaux et empêcher la Royal Navy de disposer librement de ses forces.

3. Une pensée navale annonciatrice de la guerre maritime moderne. L’expérience de Suffren pose ainsi la question fondamentale de l’autonomie stratégique. Plus son escadre est éloignée de Versailles, moins les instructions ministérielles peuvent déterminer concrètement son comportement. Le chef naval devient nécessairement l’interprète des intérêts français. Cette autonomie n’est pas seulement une conséquence géographique ; elle devient une compétence stratégique.

Le paradoxe est remarquable. La centralisation monarchique, qui avait permis de reconstruire la Marine après 1763 et de concentrer des ressources considérables, conduit finalement à déléguer à ses commandants éloignés une liberté d’action considérable. La puissance navale française repose donc sur une combinaison de centralisation des moyens et décentralisation des décisions opérationnelles.

Suffren pousse cette logique beaucoup plus loin que d’Estaing ou de Grasse. De Grasse, malgré la distance, intervient dans un théâtre où les relations avec Washington et Rochambeau et la proximité relative de la côte américaine permettent une coordination étroite. Suffren, lui, évolue dans un environnement où les nouvelles mettent plusieurs mois à parvenir en Europe. Son autonomie est donc structurelle.

C’est pourquoi sa correspondance constitue une source particulièrement précieuse pour comprendre la pensée navale française de la fin de l’Ancien Régime. Ses lettres ne forment pas un traité systématique de stratégie ; elles révèlent néanmoins une conception cohérente de l’emploi de la flotte : rechercher l’ennemi, concentrer les forces, exploiter les occasions, maintenir la pression et utiliser les bases pour prolonger l’action.[122]

Suffren est ainsi moins un théoricien qu’un praticien réflexif de la stratégie. Il pense à partir de l’expérience. Ses observations sur les manœuvres, les capitaines, les équipages et les conditions de combat montrent une volonté constante de tirer des enseignements des engagements précédents. La guerre devient pour lui un processus d’apprentissage continu.

Cette caractéristique rapproche d’ailleurs Suffren de Kersaint, malgré leurs différences profondes, notamment en âge et en commandements durant la Guerre d’Indépendance. En effet, tous deux refusent de considérer la Marine comme un instrument purement technique. Ils s’interrogent sur les conditions dans lesquelles elle peut produire un avantage politique. Mais Kersaint raisonne principalement sur la réforme et l’organisation de l’instrument ; Suffren raisonne à partir de son emploi effectif. Le premier contribue à la pensée de l’outil ; le second à la pensée de son utilisation offensive.

Avec Suffren, la Marine française découvre donc une autre manière de compenser son infériorité structurelle face à la Royal Navy. Elle ne peut pas toujours espérer disposer de davantage de vaisseaux ; elle peut en revanche chercher à disposer d’une meilleure concentration locale, d’une plus grande initiative et d’une plus forte agressivité opérationnelle. Cette conception annonce, au moins partiellement, certaines réflexions françaises ultérieures sur la guerre de course, la guerre d’escadre et la recherche de la supériorité locale.

Il faut néanmoins éviter toute lecture téléologique. Suffren n’annonce pas simplement les doctrines navales du XIXe siècle. Son comportement demeure profondément inscrit dans les contraintes de la guerre de ligne du XVIIIe siècle, dans la culture de la Marine royale et dans les conditions techniques de son temps. Ses difficultés à faire exécuter ses ordres par ses capitaines de vaisseaux montrent d’ailleurs les limites de cette conception offensive dans une organisation où les communications entre les bâtiments restent lentes et où l’initiative individuelle des capitaines peut facilement désarticuler la manœuvre générale.

Son mérite est précisément d’avoir identifié cette contradiction. La flotte moderne exige à la fois discipline collective et initiative individuelle. Le chef doit donner une intention suffisamment claire pour que ses subordonnés puissent agir, mais suffisamment souple pour qu’ils puissent exploiter les circonstances. Suffren ne résout pas entièrement ce problème ; il le pose avec une acuité exceptionnelle.

C’est également pourquoi sa réputation dépasse rapidement les frontières de la Marine française. Ses adversaires eux-mêmes reconnaissent ses qualités de commandement. L’affrontement répété avec Hughes produit une forme de duel stratégique dans lequel chacun apprend progressivement à anticiper les mouvements de l’autre. La campagne devient ainsi une confrontation entre deux conceptions du commandement naval : la prudence méthodique de Hughes et l’agressivité de Suffren.[123]

Au terme de cette expérience, Suffren apparaît comme le plus personnel des trois grands commandants étudiés dans cette partie. D’Estaing avait surtout expérimenté ; de Grasse a concentré ; Suffren attaque. Cette simplification ne doit pas être prise au pied de la lettre, mais elle permet de saisir la progression intellectuelle de la Marine française pendant la guerre. Cette progression pourrait être résumée en trois mouvements. Avec d’Estaing, la France redécouvre qu’elle peut projeter une flotte. Avec de Grasse, elle découvre qu’elle peut concentrer cette flotte pour obtenir une décision stratégique. Avec Suffren, elle démontre qu’elle peut maintenir une guerre navale offensive sur un théâtre éloigné en laissant au commandant une large autonomie d’action.

Ces trois expériences constituent ensemble l’un des moments les plus importants de la pensée navale française du XVIIIe siècle. Elles montrent que le renouveau de la Marine ne fut pas seulement matériel. Il fut également intellectuel et opérationnel. La France apprit à penser sa flotte comme un instrument mobile, concentrable, projetable et capable d’agir sur plusieurs théâtres simultanément. La guerre d’Indépendance américaine apparaît ainsi comme un véritable laboratoire de la stratégie maritime française. Kersaint en a formulé certaines interrogations ; Castries avait contribué à définir l’emploi politique de l’instrument ; d’Estaing, de Grasse et Suffren en expérimentèrent les différentes modalités. Aucun ne fournit à lui seul une doctrine complète. Mais leurs expériences combinées permettent de dégager les principaux éléments d’une pensée navale française renouvelée : concentration des forces, mobilité, recherche du point décisif, coopération interarmées, maîtrise des bases, autonomie du commandement et adaptation permanente aux circonstances.

C’est précisément cette synthèse qui permettra de comprendre, dans la troisième partie, les différents styles de commandement développés par ces hommes. Car si leurs objectifs convergent, leurs manières de conduire la guerre diffèrent profondément. D’Estaing demeure marqué par l’héritage d’une Marine qui cherche encore ses nouveaux repères ; de Grasse incarne le commandement méthodique d’une force concentrée au service d’un objectif politique clairement identifié ; Suffren représente, enfin, la figure du chef d’escadre qui entend imposer sa volonté à l’adversaire par l’initiative et l’offensive. La pensée navale française de la guerre d’Indépendance ne se réduit donc pas à une doctrine : elle se manifeste aussi dans des styles de commandement, dont la comparaison constitue l’ultime clé de lecture de cette renaissance navale.

D. Une génération d’officiers au service de la renaissance navale française

Si les campagnes de la guerre d’Indépendance américaine demeurent naturellement associées aux figures de d’Estaing, de Grasse et de Suffren, elles ne sauraient être comprises sans prendre en considération l’ensemble des officiers généraux qui les entourent et constituent un véritable réseau de ressources et de compétences construit sur une matrice assez remarquablement homogène. Autour de ces trois grands chefs servent notamment le Lieutenant général des armées navales Louis Guillouet, comte d’Orvilliersle Lieutenant généralLuc Urbain de Bouëxic, comte de Guichenle Lieutenant général Toussaint-Guillaume Picquet de La Mottedit La Motte-Picquetles chefs d’escadre Jacques-Melchior de Barras de Saint-LaurentFrançois Joseph Paul, comte de Grasseavant son élévation au grade supérieur,François-Aymar de MonteilLouis-Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, ainsi que plusieurs capitaines de vaisseau appelés à un brillant avenir, parmi lesquels Louis-René de Latouche-Tréville, de la génération de Kersaint ou La Pérouse. Cette concentration de talents ne relève nullement du hasard ; elle constitue l’un des résultats les plus visibles de la politique de reconstruction engagée après 1763 et de formation des jeunes élèves officiers de Marine.[124]

L’originalité de cette génération tient moins à l’éclat de quelques individualités qu’à la complémentarité des compétences qu’elle met au service de la monarchie. La Marine royale dispose désormais d’officiers capables d’exercer les fonctions les plus diverses : commandement de grandes armées navales, direction d’escadres indépendantes, protection des convois océaniques, coopération avec les armées de terre, opérations amphibies, reconnaissance lointaine, commandement de bâtiments de tous types, capacités d’engagement autonome, escortes commerciales ou encore maintien des communications entre les différents théâtres d’opérations. Cette spécialisation fonctionnelle n’altère jamais la cohésion du commandement, parce que tous ces officiers partagent une même culture professionnelle issue des réformes conduites sous Choiseul, Sartine puis Castries.[125]

Le comte d’Orvilliers, vainqueur moral de la bataille d’Ouessant du 27 juillet 1778, apparaît avant tout comme un remarquable organisateur des grandes escadres. Son commandement met en évidence les progrès accomplis par la Marine française dans la conduite d’armées navales nombreuses et dans la coordination des mouvements collectifs. Sans rechercher systématiquement la destruction de la flotte britannique, il contribue à restaurer la confiance d’une marine encore marquée par les défaites de la guerre de Sept Ans.[126]

À ses côtés, Guichen, Lieutenant général des armées navales, conduit en 1780 la célèbre campagne des Antilles contre Rodney. Les trois combats livrés au large de la Dominique, les 17 avril, 15 et 19 mai 1780, témoignent de son exceptionnelle maîtrise de la manœuvre d’escadre en réussissant à préserver son escadre, à conserver l’avantage du vent et surtout à empêcher la Royal Navy de transformer sa supériorité en liberté d’action dans les Antilles. Sans obtenir la bataille décisive recherchée, il parvient néanmoins à préserver son armée navale, à couvrir les intérêts français dans les Antilles et à contenir l’une des meilleures escadres britanniques du moment. Rodney lui-même reconnaît la qualité de son adversaire.[127] En ralliant Brest comme Commandant de la Marine, Guichen ne va pas cesser de démontrer qu’il a été un grand commandant d’escadre ; il va passer à une fonction territoriale et administrative majeure, au cœur du principal arsenal de la façade atlantique.

Parmi les chefs d’escadre, La Motte-Picquet occupe une place particulière. Marin d’une expérience exceptionnelle, formé dans les combats navals de la guerre de Sept Ans, blessé à plusieurs reprises au combat, il illustre parfaitement la combinaison de l’audace tactique et de la prudence opérationnelle. Son action au combat de Fort-Royal (18 décembre 1779), où il protège un important convoi marchand contre des forces britanniques supérieures, demeure l’un des plus beaux exemples de l’emploi offensif d’une escadre en infériorité numérique. En avril 1781, il intercepte encore le riche convoi britannique revenant de Saint-Eustache et capture pas moins de vingt-deux bâtiments marchands escortés, privant ainsi la Grande-Bretagne d’importantes ressources financières. Même ses adversaires britanniques, notamment Hyde Parker, saluent la qualité de son commandement.[128]

Barras de Saint-Laurent, assez peu souvent cité ou mentionné, représente quant à lui une autre forme d’excellence. Chef d’escadre davantage porté vers la coordination stratégique que vers la recherche du combat décisif, il joue un rôle essentiel dans la campagne de 1781 en assurant, depuis Newport, l’acheminement de l’artillerie de siège indispensable aux opérations de Yorktown. Son habileté à échapper à la surveillance britannique afin de rejoindre la baie de Chesapeake constitue un élément décisif du succès franco-américain.[129]

Monteil illustre également cette polyvalence du commandement français. Après avoir combattu à Ouessant puis sous les ordres de Guichen, il reçoit le commandement de l’escadre laissée aux Antilles lorsque Guichen rentre en France en 1780. Cette responsabilité montre la confiance que lui accorde Castries et ses conseillers. Sa carrière témoigne de la capacité de la Marine royale à disposer de chefs susceptibles d’assurer la continuité du commandement sur des théâtres éloignés sans rupture de doctrine ni d’efficacité.[130]

Le marquis de Vaudreuil, fils du dernier Gouverneur général du Canada français, qui succède au comte de Grasse après la bataille des Saintes, manifeste pour sa part de remarquables qualités de sang-froid. Dans une situation extrêmement compromise, il parvient à rallier une partie importante des bâtiments français et à préserver l’essentiel des forces restantes, évitant ainsi que la défaite tactique ne se transforme en catastrophe stratégique. Cette aptitude à sauvegarder l’instrument naval constitue l’un des aspects les moins étudiés, mais non les moins importants, du commandement maritime de la Marine royale durant la Guerre d’Indépendance.[131]

Enfin, La Touche-Tréville, encore capitaine de vaisseau pendant la guerre d’Indépendance, annonce déjà les qualités qui feront de lui l’un des plus grands marins de la Révolution française et du Premier Empire. Aux commandes successivement de L’Hermione puis de L’Aigle, il se distingue par la hardiesse de ses croisières, ses prises contre le commerce britannique et son sens de l’initiative. Après son retour d’Amérique, il est promu capitaine de vaisseau en juin 1781 et reçoit en 1782 le commandement d’une division formée des deux frégates de 38 canons L’Aigle et de La Gloire, chargée de transporter des fonds et du matériel destinés aux forces américaines et à l’escadre de Vaudreuil. Au cours de cette nouvelle mission, avec ses simples frégates, il affronte et coule le HMS Hector, vaisseau britannique de premier rang de 74 canons anciennement français, avant d’être capturé avec L’Aigle en septembre 1782. Rentré en France en 1783, il est nommé directeur du port de Rochefort, puis, dès 1784, directeur adjoint des ports et arsenaux au ministère de la Marine. Cette rapide transition du commandement en mer à la direction d’un grand arsenal est particulièrement révélatrice de la polyvalence de cette nouvelle génération d’officiers : la guerre d’Indépendance constitue pour eux tout autant une école du combat qu’une école de commandement et d’administration navale. [132]

Cette qualité du corps des officiers ne se mesure toutefois pas seulement aux carrières et aux responsabilités exercées après 1778. Elle se vérifie également dans la multiplicité des engagements auxquels participent les commandants français, qu’il s’agisse de combats individuels entre bâtiments, de combats d’escadre ou d’opérations combinées. De la prise de bâtiments britanniques par les frégates françaises aux affrontements majeurs mettant aux prises plusieurs dizaines de vaisseaux de ligne, ces opérations révèlent une Marine désormais capable de rechercher, de soutenir et d’exploiter le combat dans des configurations très diverses. La comparaison des bâtiments engagés, de leur armement, de leurs commandants et des rapports de forces permet ainsi de mesurer plus concrètement la qualité de l’instrument naval reconstruit depuis 1763. Les principaux engagements collectifs durant la période de participation de la Marine Royale française à la guerre d’Indépendance américaine sont récapitulés dans le tableau de l’annexe 5, tandis que l’annexe 6 présente les principaux combats individuels entre bâtiments français et britanniques, avec leurs commandants, leurs caractéristiques et leur issue.[133]

L’intérêt de cette remarquable concentration d’officiers ne réside donc pas seulement dans leurs succès individuels. Elle révèle l’existence d’une véritable élite professionnelle, capable de conduire simultanément des opérations sur tous les océans. Tous ont connu les enseignements de la guerre de Sept Ans ; tous maîtrisent la navigation hauturière, la tactique de ligne, la coopération avec les armées de terre et les contraintes logistiques des campagnes lointaines. Leurs styles diffèrent parfois profondément, mais ils partagent une même conception du service, de la discipline et de la responsabilité du commandement.

Cette diversité ne traduit nullement une dispersion doctrinale. Elle constitue au contraire le signe d’une maturité institutionnellerarement atteinte jusque-là par la Marine royale. Une puissance maritime mondiale ne peut reposer sur le seul génie d’un chef exceptionnel ; elle doit disposer d’un corps d’officiers suffisamment nombreux, expérimentés et homogènes pour conduire simultanément des missions très différentes, depuis les grandes batailles d’escadres jusqu’à l’escorte des convois, les débarquements, les blocus ou la protection des communications océaniques.[134]

La guerre d’Indépendance américaine ne révèle donc pas pour la Marine royale seulement l’émergence de trois grands chefs d’escadres ou de flottes ; elle révèle une génération entière de chefs de mer, polyvalents et stratèges confirmés. C’est sans doute là le résultat le plus durable de la politique conduite depuis 1763 : avoir reconstitué non seulement une flotte, mais un corps d’officiers capable de penser, de conduire et de coordonner une guerre maritime à l’échelle mondiale. C’est un rare moment particulièrement rayonnant de l’Histoire de France et de sa Marine.

Conclusion

La guerre d’Indépendance américaine constitue ainsi bien davantage, pour la Marine française, qu’une succession de campagnes victorieuses ou de combats indécis. Elle représente un laboratoire stratégique grandeur nature, au terme duquel la France retrouve, après le traumatisme de la guerre de Sept Ans, la capacité de penser, de construire et d’employer une puissance navale de premier rang. Entre 1778 et 1783, la Marine royale ne se contente pas de reconstituer une flotte : elle expérimente les conditions dans lesquelles cette flotte peut devenir un véritable instrument de puissance.

Le premier enseignement de cette période est institutionnel et matériel. La victoire navale commence bien avant la bataille. Elle suppose des choix politiques, budgétaires, industriels et administratifs qui rendent possible l’existence même de l’instrument naval. La reconstruction entreprise après 1763, la réorganisation des arsenaux, l’amélioration des constructions, la formation des officiers et des équipages, ainsi que l’effort financier consenti par la monarchie qui l’emportera, constituent le socle sans lequel les campagnes de 1778-1783 auraient été impossibles.

Mais cette reconstruction matérielle ne suffit pas. C’est précisément ce que montre la deuxième dimension de la renaissance navale française : la transformation de l’instrument en pensée stratégique. Kersaint, Castries et les autres réformateurs avaient compris que la Marine ne pouvait plus être considérée comme une simple force auxiliaire de l’armée ou comme un instrument destiné à protéger les côtes et le commerce. Elle devait participer directement à la politique de puissance du royaume. La guerre d’Indépendance américaine donne à cette conception l’épreuve du réel. Elle révèle d’abord les contraintes persistantes de la puissance française. La Royal Navy demeure supérieure par son expérience, son réseau de bases, ses capacités logistiques et l’ampleur de ses ressources. La France ne peut donc espérer imposer partout et durablement une maîtrise générale des mers. Mais elle découvre progressivement qu’une telle supériorité absolue n’est pas nécessaire pour obtenir un résultat stratégique majeur. La véritable réponse française à la supériorité britannique consiste à rechercher la supériorité locale, temporaire et mobile. C’est probablement la leçon stratégique centrale de la guerre.

D’Estaing en fournit une première formulation, encore prudente. Sa priorité demeure la conservation d’un instrument naval dont la monarchie ne peut se permettre la destruction. Son expérience révèle cependant les limites d’une stratégie fondée principalement sur la préservation de la flotte : une force intacte ne devient réellement stratégique que si elle peut être engagée au moment et au lieu où son action produit un effet décisif.

De Grasse franchit une étape supplémentaire. Avec lui, la puissance navale devient un instrument de concentration stratégique. La question n’est plus seulement de conserver la flotte, mais de savoir où elle doit être présente pour modifier le rapport général des forces. Chesapeake démontre que la flotte française peut créer une supériorité locale suffisamment forte pour empêcher la Royal Navy de remplir sa mission essentielle. La bataille navale devient alors un moyen d’obtenir une décision terrestre et politique.

Suffren pousse encore plus loin cette logique. Dans l’océan Indien, il montre qu’une puissance globalement inférieure peut préserver sa liberté d’action en refusant la passivité. L’initiative devient elle-même une forme de supériorité. La multiplication des engagements, la recherche de concentrations locales, la volonté de désorganiser l’ennemi et l’autonomie du commandement constituent autant de réponses à l’asymétrie des forces.

Les trois hommes ne représentent donc pas trois doctrines contradictoires. Ils correspondent plutôt à trois degrés d’une même maturation stratégique: préserver la force, la concentrer, puis l’employer offensivement. Cette progression permet donc de répondre à la question centrale de cet article. La France n’a pas élaboré pendant la guerre d’Indépendance une doctrine navale unique et formalisée comparable à une théorie générale de la guerre maritime. Elle a fait quelque chose de différent : elle a constitué une culture stratégique navale. Cette culture repose sur quelques principes qui se dégagent de l’expérience de 1778-1783 : la nécessité d’un instrument naval suffisamment puissant ; la concentration des forces ; la mobilité stratégique ; la recherche de la supériorité locale ; l’articulation entre opérations navales et opérations terrestres ; la maîtrise des communications maritimes ; enfin, l’importance de l’initiative et de l’autonomie du commandement. La notion de liberté d’action permet peut-être de résumer l’ensemble de ces enseignements.

Une flotte n’est pas seulement destinée à détruire les navires ennemis. Elle doit permettre à son propre gouvernement et à ses armées de conserver des choix tout en réduisant ceux de l’adversaire. Elle protège les communications, ouvre des théâtres d’opérations, interdit certains mouvements ennemis, permet la concentration des forces et, lorsque les circonstances le permettent, recherche la bataille dans des conditions favorables. C’est exactement ce que les campagnes de 1778-1783 démontrent.

La Marine royale française ne parvient pas à remplacer la Royal Navy comme puissance maritime dominante. Elle réussit néanmoins à contester suffisamment sa liberté d’action pour modifier l’issue d’une guerre mondiale. Cette nuance est capitale. La victoire française ne réside pas dans l’établissement d’une suprématie maritime française durable ; elle réside dans la capacité à rendre temporairement impossible l’exercice efficace de la suprématie britannique sur certains théâtres décisifs. Yorktown en constitue l’exemple emblématique. La flotte française n’a pas détruit la Royal Navy à la Chesapeake. Elle a fait en sorte que celle-ci ne puisse pas secourir Cornwallis au moment où son intervention était décisive. C’est donc une victoire stratégique de position, de mobilité et de concentration, autant qu’une victoire de combat.

L’expérience de Suffren conduit à une conclusion analogue par une autre voie. L’escadre française ne détruit pas l’escadre de Hughes ; elle empêche celle-ci de transformer sa supériorité générale en domination incontestée de l’océan Indien. La France conserve ainsi une capacité d’action jusqu’à la fin du conflit. La guerre révèle donc une transformation importante de la notion même de victoire navale. Gagner sur mer ne signifie pas nécessairement détruire la flotte ennemie ; cela peut signifier empêcher celle-ci d’accomplir sa mission. Cette conception possède une portée qui dépasse largement 1783.

Elle annonce en effet une caractéristique durable de la stratégie maritime française qui se manifeste encore en 2026, l’année du 400e anniversaire de la Marine : la recherche d’une puissance navale suffisamment crédible pour compenser l’infériorité globale par la concentration, la mobilité, la dissuasion et la capacité d’intervention. Dans cette perspective, la guerre d’Indépendance américaine constitue moins l’apogée ponctuelle de la Marine royale qu’une matrice intellectuelle dont les effets se prolongeront aux XIXe, XXe et XXIe siècles.

Il serait cependant excessif de transformer cette expérience en récit linéaire de progrès. La Révolution française va donc bientôt bouleverser les cadres institutionnels, les corps d’officiers et les structures de la Marine. Les guerres révolutionnaires et impériales montreront combien il est difficile de conserver dans la durée les compétences accumulées sous l’Ancien Régime. La victoire de 1783 ne débouche donc pas sur une domination maritime française. Mais elle laisse un héritage essentiel : la conviction qu’une puissance navale française peut, à condition de disposer d’un instrument adapté et d’un commandement capable, contraindre une puissance maritime supérieure à combattre selon ses propres contraintes. C’est là que réside peut-être le véritable apport des stratèges de la guerre d’Indépendance américaine.

Kersaint avait contribué à penser la réforme et la transformation de l’instrument naval. Castries avait compris la nécessité d’inscrire la Marine dans une stratégie générale de puissance et dans une politique extérieure mondiale. D’Estaing avait expérimenté les limites et les possibilités d’une flotte encore considérée comme un capital précieux. De Grasse avait démontré la puissance de la concentration au point décisif. Suffren avait montré que l’initiative offensive pouvait permettre à une flotte inférieure de conserver sa liberté d’action. Leur œuvre collective est donc supérieure à la somme de leurs victoires et de leurs échecs individuels. Elle dessine une véritable grammaire stratégique de la puissance navale française : penser l’instrument, le reconstruire, le concentrer, choisir le théâtre décisif, conserver la liberté d’action, puis imposer à l’adversaire sa propre incertitude.

La guerre d’Indépendance américaine apparaît ainsi comme le moment où la Marine française cesse de penser uniquement en termes de revanche sur 1759 et commence à penser en termes de puissance maritime globale. La France ne cherche plus seulement à effacer le souvenir des défaites de la guerre de Sept Ans ; elle apprend à utiliser la mer comme un espace de manœuvre stratégique, capable de relier les théâtres, de déplacer la puissance et de produire des effets politiques à des milliers de kilomètres du royaume. Le paradoxe de cette renaissance est alors évident : la France gagne la guerre mondiale navale sans devenir la première puissance maritime du monde. Elle démontre cependant qu’une puissance navale peut être stratégiquement décisive sans être hégémonique.

C’est probablement cette leçon qui conserve aujourd’hui la plus grande actualité. La puissance maritime ne se mesure pas uniquement au tonnage, au nombre de bâtiments ou à la taille d’une flotte. Elle se mesure aussi à la capacité de choisir où engager ses forces, à quel moment, contre quel objectif et avec quel effet politique recherché. De ce point de vue, les stratèges français de la guerre d’Indépendance américaine ont laissé une leçon qui dépasse leur siècle : la puissance navale n’est pas seulement une accumulation de moyens ; elle est une capacité organisée de choix, de mouvement et de décision. Et c’est peut-être pourquoi la guerre d’Indépendance américaine constitue, pour la Marine française, bien davantage qu’une parenthèse victorieuse entre deux périodes de rivalité franco-britannique. Elle fut l’acte fondateur d’une pensée stratégique navale moderne, née de la nécessité de compenser une infériorité globale par la qualité de l’instrument, l’intelligence du commandement et la concentration de la puissance au moment décisif.

Annexe 1
La renaissance de la Marine royale (1763-1778) : chronologie des réformes et évolution des moyens navals

Le traité de Paris du 10 février 1763 marque un profond recul de la puissance maritime française. La perte d’une partie de l’empire colonial et les lourdes destructions subies pendant la guerre de Sept Ans conduisent la monarchie à engager un vaste programme de reconstruction destiné à rendre à la France une capacité d’action sur tous les océans. De Choiseul à Castries, en passant par Praslin, Boynes et Sartine, cette politique associe réformes administratives, investissements industriels, modernisation des arsenaux, renouvellement des bâtiments et professionnalisation du corps des officiers. Quinze années plus tard, la Marine royale est redevenue un instrument capable de soutenir une guerre navale mondiale contre la Royal Navy

I. Les principales étapes de la reconstruction
DatePrincipales mesuresResponsable
1763Après le traité de Paris, la reconstruction de la Marine devient une priorité de la monarchie ; lancement d’un vaste programme de constructions navales et de réorganisation des arsenaux.Étienne-François de Choiseul
1763-1770Construction de nombreux vaisseaux et frégates ; modernisation des arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon ; amélioration de la formation des officiers ; développement de l’hydrographie et de la cartographie.Choiseul
1770-1771Poursuite des programmes engagés et consolidation des réformes.Duc de Praslin
1771-1774Ralentissement des réformes, sans remise en cause des acquis de la décennie précédente.Pierre-Étienne Bourgeois de Boynes
1774Avènement de Louis XVI ; nomination d’Antoine de Sartine comme secrétaire d’État de la Marine ; relance des investissements et accélération des constructions.Sartine
1775-1777Réorganisation des arsenaux ; amélioration de l’administration maritime ; développement des fonderies d’Indret et de Ruelle ; renforcement de l’artillerie et des approvisionnements.Sartine
1776Grandes ordonnances réorganisant les ports, la discipline, l’entraînement des équipages et l’administration de la Marine.Sartine
1778Entrée de la France dans la guerre d’Indépendance américaine. La Marine est de nouveau en mesure de conduire simultanément des opérations en Atlantique, aux Antilles, en Méditerranée et dans l’océan Indien.Sartine
1780Castries succède à Sartine et poursuit l’effort de guerre, notamment en perfectionnant l’organisation du commandement et de la logistique des grandes escadres.Maréchal de Castries
II. L’évolution des moyens navals

Les effectifs de la flotte varient selon que l’on retient les bâtiments effectivement armés ou les bâtiments inscrits aux états de la Marine (y compris ceux en achèvement ou immédiatement mobilisables). Ils traduisent néanmoins l’ampleur de l’effort accompli entre la fin de la guerre de Sept Ans et la guerre d’Indépendance américaine.

AnnéeVaisseaux de ligneFrégates
1765    59    21
1770    68    35
1775    59    36
1780    70    57

Les états administratifs du ministère de la Marine retiennent des effectifs plus élevés, faisant apparaître une progression d’environ 66 à 82 vaisseaux de ligne et de 37 à 71 frégates entre 1774 et 1780, selon les critères de comptabilisation retenus. Cette montée en puissance permet à la France d’armer plusieurs escadres océaniques simultanément et de soutenir une guerre navale sur plusieurs théâtres d’opérations. 

Cet effort matériel s’accompagne d’une augmentation spectaculaire des crédits consacrés à la Marine. Le budget ordinaire, voisin de 20 à 25 millions de livres tournois au milieu des années 1770, connaît une croissance très rapide avec l’entrée en guerre : il atteint environ 74 millions de livres en 1778, dépasse 120 millions en 1780 et avoisine 185 à 190 millions de livres en 1782, avant de diminuer après la paix de 1783. Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, les dépenses effectives excédant fréquemment les crédits initialement décidés, notamment sous Sartine puis Castries. Ils témoignent néanmoins de l’effort financier sans précédent consenti par la monarchie pour restaurer la puissance navale française.

Annexe 2
Le maréchal de Castries (1727-1800) : le ministre-stratège et l’architecte politique de la renaissance navale
DateCarrière, fonction ou événement
1727Naissance de Charles Eugène Gabriel de La Croix de Castries à Montpellier le 25 février 1727.
1739Entre dans la carrière militaire.
1742-1748Participe aux campagnes de la guerre de Succession d’Autriche.
1744Participe notamment aux opérations d’Italie et acquiert une première expérience importante du commandement.
1756-1763Participe à la guerre de Sept Ans.
1758Se distingue notamment lors de la bataille de Krefeld.
1762Participe à la campagne d’Espagne et aux opérations contre les Britanniques.
1763La défaite française dans la guerre de Sept Ans renforce chez lui la conviction de la nécessité d’une reconstruction militaire et maritime.
1763-1774Poursuit sa carrière militaire et diplomatique ; exerce notamment des responsabilités importantes dans l’appareil militaire de la monarchie.
1774Louis XVI accède au trône ; Castries devient progressivement l’un des hommes influents de l’entourage royal.
1778Début de la guerre d’Indépendance américaine. Castries participe à la définition des orientations militaires et navales françaises.
1779DevientMinistre de la Marinesuccédant à Antoine de Sartine.
1779-1780Réorganise l’administration de la Marine, suit les opérations et travaille à l’amélioration de l’efficacité des arsenaux et des forces navales.
1780-1781Participe à la définition de la stratégie française sur les différents théâtres : Atlantique, Antilles, Amérique du Nord, Méditerranée et océan Indien.
1781Soutient la concentration des moyens permettant la campagne décisive qui conduira à la victoire de Chesapeake et à Yorktown.
1781-1782Suit directement les opérations et entretient une correspondance étroite avec de Grasse, Suffren, Guichen, Vaudreuil, Bouillé, Bussy-Castelnau et les principaux responsables militaires et navals.
1782Après les Saintes, participe à la réorientation de l’effort français et au maintien de la pression sur les différents théâtres.
1783Fin de la guerre d’Indépendance américaine ; la France a démontré sa capacité à projeter et soutenir des forces navales sur plusieurs théâtres mondiaux.
1783Castries quitte le ministère de la Marine après quatre années d’exercice.
1783Est élevé à la dignité de maréchal de France.
1787Participe aux assemblées des notables ; intervient dans les débats sur les difficultés financières et politiques de la monarchie.
1787-1788Se préoccupe de plus en plus directement de la crise financière et politique du royaume ; ses positions le rapprochent d’une conception réformatrice de l’État monarchique.
1789Au début de la Révolution, émigre et rejoint les milieux contre-révolutionnaires.
1790-1795Vit principalement en exil ; demeure lié aux milieux émigrés et aux projets de restauration monarchique.
1795Participe à l’expédition de Quiberon comme l’un des responsables militaires de l’émigration.
1797-1800Poursuit son exil en Allemagne.
1800Meurt à Wolfenbüttel, en Allemagne, le 11 janvier 1800.
Annexe 3
Le comte d’Estaing (1729-1794) : de l’armée de terre au commandement des escadres
DateCarrière, grade ou événement
1729Naissance de Charles-Henri d’Estaing, au château de Ravel le 24 novembre 1729. 
1746-1758Carrière initiale dans l’armée de terre ; participation aux campagnes de la guerre de Succession d’Autriche puis de la guerre de Sept Ans.
1757Fait prisonnier par les Britanniques pendant la guerre de Sept Ans.
1759Entre véritablement dans la carrière navale après son retour en France.
1763À la fin de la guerre de Sept Ans, poursuit sa carrière dans la Marine royale.
1772Nommé lieutenant général des armées navales, l’un des plus hauts grades de la Marine.
1778Au début de la guerre d’Indépendance américaine, reçoit le commandement d’une importante escadre.
11 avril 1778Quitte Toulon avec son escadre pour rejoindre le théâtre américain.
juillet 1778Opérations devant New York ; affrontement avec la flotte britannique de Howe.
11 août 1778Combat naval au large de Rhode Island ; difficultés liées notamment aux conditions météorologiques.
1779Campagne des Antilles ; prise de Grenadeen juillet.
6 juillet 1779Victoire tactique française dans la bataille navale de Grenade contre l’escadre de Byron.
sept.-oct. 1779Expédition de Savannah avec les forces américaines ; échec de l’assaut contre les positions britanniques.
1780Retour en France ; poursuit sa carrière et conserve une place importante dans la Marine.
1783Fin de la guerre d’Indépendance américaine.
1784Élu à l’Académie française.
1787Participe aux assemblées de notables.
1789Se rallie initialement à la Révolution et siège à l’Assemblée des notables puis dans la Garde nationale.
1792Devient amiral et conserve des responsabilités militaires dans la Marine révolutionnaire.
1793Arrêté pendant la Terreur.
1794Condamné par le Tribunal révolutionnaire et guillotiné à Paris le 28 avril 1794.
Annexe 4
Le comte de Grasse (1722-1788) : de l’officier de Marine à l’artisan de la décision de Chesapeake
DateCarrière, grade ou événement
1722Naissance de François-Joseph-Paul de Grasse au Bar-sur-Loup (Provence) le 13 septembre 1722.
1734Entre dans la Marine de l’Ordre de Malte ; première formation maritime.
1740Entre dans la Marine royale française.
1740-1763Participe à de nombreuses campagnes pendant les guerres de Succession d’Autriche et de Sept Ans.
1747Participe au combat du cap Lizard.
1756-1763Participe aux opérations navales de la guerre de Sept Ans.
1762Commande notamment le Protée.
1778Reçoit le grade de chef d’escadre ; participe aux opérations navales de la guerre d’Indépendance américaine.
1779Participe aux opérations françaises dans les Antilles.
1779-1780Commande dans les opérations contre les Britanniques aux Antilles.
1781Reçoit le commandement de l’armée navale destinée au théâtre américain.
22 mars 1781Appareille de Brestavec une importante force navale.
avril 1781Arrive aux Antilles ; opérations contre les Britanniques et renforcement de l’armée navale française.
5 juillet 1781Quitte les Antilles pour gagner la Chesapeake.
30 août 1781Arrive dans la baie de Chesapeake avec son armée navale.
5 septembre 1781Bataille de la Chesapeake contre l’escadre britannique de Graves.
19 octobre 1781Capitulation de Cornwallis à Yorktown ; la maîtrise française de la mer a contribué à empêcher le ravitaillement et le secours britanniques.
1782Retour aux Antilles ; reprend les opérations contre les forces britanniques.
12 avril 1782Bataille des Saintes ; défaite française face à Rodney.
1782Rentre en France après la campagne.
1782-1783Défend sa conduite dans l’affaire des Saintes et fait l’objet de critiques.
1784Publie ses mémoires et défend son action.
1788Meurt au Tilly, près de Paris, le 11 janvier 1788.
Annexe 5
Le bailli de Suffren (1729-1788) : l’offensive permanente et la recherche de la supériorité locale
DateCarrière, grade ou événement
1729Naissance dans une famille provençale de Pierre André de Suffren de Saint-Tropez, le 17 juillet 1729 au château de Saint-Cannat, près d’Aix-en-Provence
1743Entre dans la Marine royale comme garde-marine.
1744-1748Participe aux campagnes de la guerre de Succession d’Autriche.
1747Participe au combat du cap Lizard.
1756-1763Participe à la guerre de Sept Ans ; acquiert une expérience importante de la guerre navale.
1759Participe notamment au combat de Lagos.
1772Devient capitaine de vaisseau.
1778Participe aux opérations de la guerre d’Indépendance américaine.
1779Commande le Fantasque dans l’escadre du comte d’Estaing ; participe aux opérations des Antilles.
1780Commande le Zélé dans l’escadre de Guichen ; participe aux combats contre Rodney.
1781Reçoit le commandement de l’escadre destinée à renforcer les forces françaises dans l’océan Indien.
nov.-déc. 1781Quitte Brest et gagne l’océan Indien avec l’escadre française.
17 février 1782Bataille de Sadras contre l’escadre britannique d’Edward Hughes.
12 avril 1782Bataille de Provédien.
6 juillet 1782Bataille de Negapatam.
3 septembre 1782Bataille de Trincomalee ; les Français s’emparent ensuite de la base britannique.
1782-1783Maintient la pression sur l’escadre britannique de Hughes et consolide la présence française dans l’océan Indien.
20 juin 1783Bataille de Gondelour, dernier grand affrontement naval de la campagne.
1783Retour en France après la conclusion des hostilités.
1784Reçoit le titre de bailli de Suffren et devient l’une des figures les plus prestigieuses de la Marine française.
1787Est élevé au grade de vice-amiral.
1788Meurt à Paris le 8 décembre 1788 au cours d’un duel.
Annexe 6 
 Principaux combats et engagements navals de la Marine royale française, 1778-1783
BatailleCommand. françaisForces françaises engagéesAdversaire britanniqueForces britanniques engagéesRésultat / portée
27 juill. 1778 – OuessantLouis Guillouet d’Orvilliersenv27 vaisseaux de ligne, dont LaBretagne (110), Ville de Paris (90), plusieurs 80 et 74Keppel30 vaisseaux de ligneCombat indécis, mais la Royal Navy ne parvient pas à obtenir la décision ; première grande confrontation de la guerre. 
6 juill. 1779 –  GrenadeCharles-Henri d’Estaing25 vaisseaux de ligne + 2 frégatesJohn Byron21 vaisseaux de ligne + bâtiments auxiliairesVictoire française ; Byron est sévèrement battu et doit se retirer. 
17 avr. 1780 – Dominique / MartiniqueLuc Urbain du Bouëxic, comte de Guichenenv. 23 vaisseaux de ligneGeorge Rodneyenv. 20 vaisseaux de ligneCombat indécis ; Guichen conserve l’initiative tactique et empêche Rodney de rompre la ligne française.
15 et 19 mai 1780 – AntillesGuichenenv. 23 vaisseauxRodneyenv. 20 vaisseauxDeux nouveaux combats indécis ; la flotte française conserve son potentiel opérationnel. Les trois affrontements constituent un succès opérationnel français sans victoire tactique décisive. 
16 mars 1781 – Cap HenryCharles René Dominique Sochet, chevalier des Touches8 vaisseaux de ligne Mariot Arbuthnot8 vaisseaux de ligneCombat indécis ; l’escadre française ne parvient pas à forcer l’accès de la Chesapeake. 
16 avr. 1781 – La PrayaPierre André de Suffren5 vaisseaux de ligne Héros (74), Annibal (74), Artésien (64), Vengeur (64), Sphinx (64) George Johnstone5 vaisseaux de lignenotamment Hero (74), Monmouth (64)Combat tactiquement indécis, mais succès stratégique français: Suffren atteint le Cap avant Johnstone. 
2 mai 1781 – Western ApproachesToussaint-Guillaume Picquet de la MotteDivision française de 6 vaisseauxConvoi britannique protégéNavires de guerre d’escorte + bâtiments marchandsLa Motte-Picquet reprend une partie du butin britannique de Saint-Eustache : remarquable opération de croisière et d’interception. 
5 sept. 1781 – ChesapeakeFrançois Joseph Paul, comte de Grasse24 vaisseaux de ligne, dont Ville de Paris(104), Auguste et Saint-Esprit (80) + nombreux 74 Thomas Graves19 vaisseaux de ligneVictoire stratégique décisive française : 24 bâtiments contre 19 ; env. 1 542 canons français contre 1 410britanniques. La Royal Navy ne peut secourir Yorktown. 
17 févr. 1782 – SadrasSuffren11 vaisseaux de ligne, notamment Héros (74), Annibal (74), Orient(74), plusieurs 64 Edward Hughes9 vaisseaux de ligneCombat indécis ; dommages britanniques supérieurs ; Suffren protège le débarquement français. 
12 avr. 1782 – ProvédienSuffren12 vaisseaux de ligneHughes11 vaisseaux de ligneAvantage tactique français, sans destruction de l’escadre britannique. 
12 avr. 1782 – Les Saintesde Grasse30-33 vaisseaux de ligneAmiral George Rodneyenv. 36 vaisseaux de ligneVictoire britannique décisive ; Ville de Paris (110) capturée avec de Grasse ; plusieurs vaisseaux français capturés ou perdus. 
6 juill. 1782 – NégapatamSuffren11 vaisseaux de ligneHughes11 vaisseaux de ligneCombat extrêmement violent mais indécis ; Suffren impose progressivement son style offensif.
3 sept. 1782 – TrincomaléSuffren14 vaisseaux de ligneHughes12 vaisseaux de ligneCombat indécis ; la flotte française conserve l’initiative et la maîtrise de Trincomalé. 
20 oct. 1782 – Cap SpartelToussaint-Guillaume Picquet de La MotteDivision comprenant Bretagne (110), Royal Louis (110), Majestueux (110), Actif (74), etc.Richard Howeimportante escadre britanniqueCombat indécis ; La Motte-Picquet participe à l’affrontement de l’escadre de Howe après le secours de Gibraltar. 
20 juin 1783 – GondelourSuffren15 vaisseaux de ligneHughes18 vaisseaux de ligneVictoire française : malgré son infériorité numérique, Suffren oblige Hughes à se retirer. Dernière grande bataille navale de la guerre. 

Nota : les nombres de canons correspondent à l’armement nominal des bâtiments et non nécessairement au nombre de pièces effectivement employées au combat. Pour les grandes batailles, les totaux sont donnés lorsque les sources permettent une comparaison homogène ; ils peuvent varier légèrement selon que l’on compte ou non les bâtiments non engagés ou les frégates.

Annexe 7
Les principaux combats de bâtiment à bâtiment
DateCommandant françaisBâtiment françaisAdversaire britanniqueAction
1778Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de KersaintL’IphigénieHMS Lively (20)Capture du bâtiment britannique ; l’un des premiers grands succès de Kersaint.
1778KersaintL’IphigénieHMS CérèsCapture de la frégate britannique ; remarquable exemple de combat de frégates.
1781La Touche-TrévilleL’Hermionebâtiments et corsaires britanniquesPlusieurs captures au cours de sa croisière américaine ; affirmation de ses qualités de commandant de frégate.
1782La Touche-TrévilleL’AigleHMS Hector (74)L’Aigle contribue à la capture du Hector ; l’action s’inscrit dans la mission de transport et de protection du convoi français.
1782KersaintDivision de six bâtiments dont Iphigénie et deux autres frégatesUne douzaine de bâtiments britanniques légers dans les eaux de GuyaneOpérations contre les positions britanniques des colonies néerlandaise de Demerary, Essequibo et Berbice occupées 
1782-1783SuffrenLe Héros (74)HMS SuperbHeroMonarca, etc.Le Héros sert de bâtiment-amiral dans les cinq grands engagements contre Hughes.

[1] Jean Meyer et Martine Acerra, Histoire de la marine française. Des origines à nos jours, Rennes, Éd. Ouest-France, 1994, 427 p., spéc. la synthèse consacrée à la Marine française du XVIIIᵉ siècle ; Michel Vergé-Franceschi, La Marine française au XVIIIᵉ siècle. Les espaces maritimes, Paris, SEDES, 1996 ; pour la guerre d’Indépendance américaine, v. également Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les Marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, L’opérationnel naval, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013, notamment Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », p. 295-314, et John R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », p. 315-328.

[2] Armand Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint, Plan général de défense pour les colonies de Demerari, Essequibo et Barbice relativement aux fortifications, 21 mars 1782, Archives nationales, fonds des Colonies, série C, Antilles étrangères, 175. Sur la réflexion plus générale de Kersaint concernant l’organisation maritime, les colonies et la défense, v. également A.-G.-S. de Coëtnempren, comte de Kersaint, Opinion de M. de Kersaint sur la marine, lue à la Société des amis de la Constitution, le 1er mars 1790, Archives nationales, Amérique du Sud, C7, f° 106-107. Kersaint évoque ses idées sur l’inutilité des fortifications et la nécessité d’une Marine adaptée aux circonstances locales dès ses mémoires au Ministre de la Marine dans les années 1780-1782.

[3] René de La Croix, duc de CastriesLe Maréchal de Castries (1727-1800), Paris, Fayard, 1956, 283 p. id., Le Maréchal de Castries, serviteur de trois Rois (1727-1800), Paris, Albatros, 1979, 248 p. ; Jean Tarrade, « Le maréchal de Castries et la politique française dans l’océan Indien à la fin de l’Ancien Régime », dans Claude Wanquet et Benoît Jullien (dir.), Révolution française et océan Indien. Prémices, paroxysmes, héritages et déviances, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 39-48 ; Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., p. 315-328.

[4] François Souty, « Le comte de Kersaint (1742-1793), officier de Marine, réformateur naval et penseur stratégique à la veille de la Révolution française », Le Diplomate Média, 2026 ; Id., « Bougainville et La Pérouse dans la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783) : deux officiers de Marine entre les deux grandes circumnavigations françaises du XVIIIᵉ siècle », Le Diplomate Média, 2026 ; Id., « Les quatre cents ans de stratégie navale française », Le Diplomate Média, 2026. Ces trois études constituent l’arrière-plan direct du présent article, consacré non plus à la pensée d’un réformateur ou à l’expérience de deux officiers, mais à la direction stratégique et au commandement de la guerre navale.

[5] Op. cit. à note 4.

[6] Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », in Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., p. 295-314 ; Jonathan R. DullThe French Navy and American Independence. A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, spéc. sur la conduite des opérations navales françaises pendant la guerre d’Indépendance. Sur Pierre-André de Suffren et la campagne des Indes, v. notamment le remarquable ouvrage de Roger GlachantSuffren et le temps de Vergennes, Paris, France-Empire, 1976, 432 p., longtemps grand archiviste des Affaires étrangères qui a exploité notamment la correspondance échangée entre Suffren et Vergennes de 1780 à 1783 ; Jean FigarellaSuffren ou les caprices de la gloire. Épisodes de la rivalité franco-anglaise sur mer au XVIIIe siècle, Avignon, Aubanel, 1984, 266 p. ; v. également les développements consacrés aux opérations de l’océan Indien dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. L’opposition entre concentration décisive chez de Grasse et initiative offensive chez Suffren constitue ici une hypothèse directrice de l’article, qui sera démontrée dans la deuxième partie.

[7] François Souty, op.cit. ; Sylviane Llinares, « Les campagnes du comte de Kersaint aux Antilles et en Guyane (1778-1782) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., p. 91-108 ; Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, 2002, v° « Kersaint (Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de) ».

[8] S. Llinares, op.cit., p. 92-107 ; E. Taillemite, op. cit., v° « Kersaint ». Sur les captures de la HMS Lively et de la HMS Cérès, ainsi que sur les campagnes de 1778 à 1782, nous nous permettons de renvoyer également à notre précédente étude consacrée à Kersaint, qui mentionne ces opérations.

[9] O. Chaline, Ph. Bonnichon et Ch.-Ph. de Vergennes (dir.),  t. II, op. cit., p. 96 ; S. Llinares, op.cit., p. 96-99. Sur les conditions exactes de l’introduction du doublage en cuivre et de sa diffusion dans la Marine française, S. Llinares, « Les mémoires et les correspondances des marins voyageurs en Angleterre (1750-1790) », in Patrice Bret, Irina Gouzévitch et Liliane Pérez (dir.), Les techniques et la technologie entre France et Grande-Bretagne (XVIe-XIXe siècle)Documents pour l’histoire des techniques, hors-série n° 1, mai 2010, p. 145-153, spéc. sur le voyage de Kersaint en Angleterre en 1785 ; v. également S. LlinaresMarine, propulsion et technique. L’évolution du système technologique du navire de guerre français au XVIIIe siècle, thèse de doctorat sous la dir. de Jean Meyer, Paris, Librairie de l’Inde, 1994, 2 vol. V. également Larrie D. Ferreiro, « Développements et avantages tactiques du doublage en cuivre des coques dans les marines française, britannique et espagnole », in Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), t. II, op.cit. , p. 17-44, spéc. p. 40-41 ; v. également Patrick Villiers, La Marine de Louis XVI, Nice, ANCRE, 2020, p. 293. Les premiers essais français avaient précédé la guerre, notamment sur la Belle Poule, mais la capture par l’Iphigénie, commandée par Kersaint, du cutter britannique Lively, le 10 juillet 1778, fournit à Brest un modèle directement observable de bâtiment doublé en cuivre et conduit à expérimenter dès le même mois le procédé sur l’Iphigénie. L’expérience se révèle toutefois imparfaite : le doublage posé sur la frégate française s’altère rapidement pendant sa campagne américaine, ce qui conduit Kersaint à adresser au ministre un mémoire critique sur les procédés employés et sur les conditions techniques de mise en œuvre. Cette expérience constitue ainsi un exemple particulièrement éclairant de transfert technologique par capture, suivi d’une phase d’adaptation et d’apprentissage par la Marine française. Sur les premières expériences françaises et les difficultés techniques rencontrées, v. enfin les documents techniques contemporains relatifs aux procédés de doublage conservés dans les collections du ministère de la Marine.

[10] Service historique de la Défense, Rochefort, MR 1 S 35, Cuisines à la Kersaint, dossier comprenant notamment les plans et descriptions des cuisines installées à bord du Léopard et de plusieurs frégates (1810-1811). La permanence de cette appellation plusieurs décennies après les premières expérimentations témoigne de la postérité des innovations techniques attribuées à Kersaint.

[11] Annie Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 71-89 ; Thibaut Poirot, « La marine à la tribune. Les députés et la guerre navale pendant la Législative », dans Anne de Mathan, Pierrick Pourchasse et Philippe Jarnoux (dir.), La mer, la guerre et les affaires. Enjeux et réalités maritimes de la Révolution française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018, p. 85-98.

 Concernant l’inscription maritime, Kersaint travaille plus précisément sur l’articulation entre recrutement, populations maritimes – notamment des pêcheurs – et le maintien constant de toute la palette des compétences nautiques en temps de guerre comme en temps de paix.

[12] Algemeen Rijksarchief (La Haye), Archives de Demerary, Essequibo et Berbice, inv. 1.05.21 ; S. Llinares, art. préc., p. 101-108 ; F. Souty, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamp en Guyane néerlandaise (1750-1810) », dans Laurent Vidal et Émilie d’Orgeix (dir.), Les villes françaises du Nouveau Monde : des premiers fondateurs aux ingénieurs du roi (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Somogy Éditions d’Art, 1999, p. 130-135. Les archives néerlandaises mettent notamment en évidence la réorganisation administrative conduite pendant l’occupation française ainsi que le projet de développement de Longchamp.

[13] Archives nationales, fonds des Colonies, série C, Demerary-Essequibo-Berbice, mémoire du comte de Kersaint intitulé Plan général de défense pour les colonies de Demerary, Essequibo et Berbice relativement aux fortifications, 21 mars 1782.

[14] Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité « Armand-Guy Simon de Coëtnempren, comte de Kersaint », recensant les principaux mémoires, brochures et ouvrages publiés par l’auteur ; Thibaut Poirotop.cit.. Cette abondante production distingue Kersaint de la plupart des officiers supérieurs de son temps et explique la place particulière qu’il mérite d’occuper dans l’histoire de la pensée navale française, largement sous-évaluée jusqu’ici.

[15] Sur le rôle politique de Kersaint pendant la Révolution, voir notamment Discours de M. Kersaint sur l’organisation de l’artillerie et de l’infanterie de la Marine, Assemblée législative, séance du 6 avril 1792 ; Opinion de M. Kersaint sur l’artillerie de la Marine, séance du 12 mai 1792 ; P.-Y. Beaurepaire, op.cit. L’ensemble de cette activité parlementaire éclaire la continuité de sa réflexion sur la réforme de la Marine et sera étudié plus largement dans une recherche ultérieure.

[16] Sur Claire de Kersaint, future duchesse de Duras, romancière et femme de lettres de la Restauration, nous nous bornerons ici à signaler qu’elle prolongea, dans un registre différent, le rayonnement intellectuel de sa famille. Les rapports qu’elle entretint avec Chateaubriand, Mme de Staël et plusieurs grandes figures littéraires de son temps seront examinés dans une étude spécifique, cette question dépassant l’objet du présent article

[17] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), t. Iop.cit. notamment l’introduction d’Olivier Chaline, p. 7 s. ; Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. p. 315-328. La recherche contemporaine identifie expressément Castries comme l’un des responsables de la transformation de la stratégie navale française.

[18] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., spécialement les contributions consacrées aux missions de la Marine française, aux constructions navales et aux officiers généraux.

[19] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », op.cit., p. 315-328 ; John B. Hattendorf, « Fleet in being. Le concept de fleet in being et la Royal Navy dans la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit.  t. II, L’opérationnel naval, p. 329-344.

[20] Sur le passage d’une stratégie principalement européenne à une stratégie davantage périphérique et mondiale, v. notamment Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), t. II, op. cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », ibid., p. 375-412.

[21] Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, ms. G 165, Lettres et mémoires originaux des ministres de la Marine… et de Charles-Eugène-Gabriel de La Croix de Castries, 1779-1783, notamment les lettres et mémoires adressés à La Pérouse, de Grasse, Guichen, Vaudreuil, Bouillé, Bussy-Castelnau et autres responsables ; v. également le « Mémoire sur la navigation française » et les notes autographes de Castries sur la manière dont combattent les vaisseaux anglais et français, l’expédition de la Manche de 1779 et la guerre d’Amérique.

[22] Ibid. Les annotations personnelles de Castries constituent à cet égard une source particulièrement intéressante pour saisir sa conception du combat naval et son suivi direct des opérations.

[23] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », op.cit., p. 315-328 ; Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.),  t. I,  op. cit.

[24] Lettre de Castries à Vergennes, Brest, 16 mars 1781, reproduite en annexe de Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, L’opérationnel navalop. cit. ; Castries y laisse notamment à de Grasse la possibilité de déterminer la force à engager et le théâtre sur lequel porter son escadre, tout en attirant son attention sur la nécessité éventuelle de procurer une supériorité à l’escadre d’Amérique septentrionale.

[25] Sur la question du commandement et de l’exercice concret de l’autorité de de Grasse, v. Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, Commander en opérations, Paris, Sorbonne Université Presses, 2023. L’ouvrage exploite notamment les journaux de campagne français et britanniques pour analyser les modalités concrètes du commandement naval.

[26] Sur la projection de l’escadre française vers les Antilles puis la Chesapeake, v. Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I,  op. cit. ; v. également Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit.  t. II, p. 295-314.

[27] Sur la campagne de Chesapeake, v. notamment Études marines, n° 24, dossier consacré à la Chesapeake, Service historique de la Défense ; la flotte de de Grasse, forte de 28 vaisseaux et de 4 frégates, atteint la Chesapeake le 30 août 1781 et engage l’escadre britannique le 5 septembre.

[28] Michael J. Crawford, « L’appui des forces navales au profit des opérations terrestres pendant la guerre d’Indépendance », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel naval, p. 345-362 ; v. également l’analyse de la campagne de Yorktown publiée par l’U.S. Naval Institute, qui souligne que l’objectif naval décisif était moins la destruction de la flotte britannique que l’empêchement de son intervention au profit de Cornwallis.

[29] Sur la campagne de Suffren et sa place dans la stratégie française, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. t. II, L’opérationnel naval ; Philippe Haudrère, « La Révolution de l’Inde n’aura pas lieu », dans Les Français dans l’océan Indien, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. p. 281-295. Le rôle de Castries dans le soutien à l’effort des Indes doit être rapproché de sa conception générale de la guerre périphérique.

[30] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », préc., p. 315-328 ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op. cit. , p. 375-412.

[31] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, Commander en opérationsop. cit. ; les travaux soulignent notamment l’ampleur exceptionnelle de la projection française et permettent de reconstituer les instructions, les moyens, les modes de déploiement et les conditions de commandement de l’escadre.

[32] Olivier Chaline, « Comité, commission et conférence. La praxéologie de la réforme au sein du ministère de la Marine sous Louis XVI », dans Jörg Ulbert et Sylviane Llinares (dir.), La liasse et la plume. Les bureaux du secrétariat d’État de la Marine (1669-1792), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 93-109. L’enquête de Daniel Chardon dans les amirautés, à partir de 1781, constitue notamment un révélateur de cette volonté nouvelle de connaître et de rationaliser l’appareil maritime.

[33] Sur les limites de la puissance française et le bilan opérationnel du conflit, v. Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II,  p. 375-412. La bataille des Saintes rappelle en particulier que la capacité française à créer une supériorité locale ne se confond pas avec la maîtrise durable des mers.

[34] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. L’ensemble de cet ouvrage collectif fréquemment signalé dans cet article est précisément consacré à la mise en œuvre opérationnelle des marines engagées dans le conflit et à la question de ce qu’une marine peut réellement accomplir en opérations.

[35] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel naval, p. 315-328.

[36] Sur l’entrée des Provinces-Unies dans la guerre, v. Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence. Op.cit., spéc. sur les conséquences stratégiques de la quatrième guerre anglo-néerlandaise ; Barbara W. Tuchman,The First Salute. A View of the American Revolution, New York, Alfred A. Knopf, 1988, spéc. p. 177-219, qui montre que la guerre contre les Provinces-Unies constitue moins un conflit distinct qu’une étape supplémentaire dans la mondialisation de la guerre d’Indépendance américaine ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., spéc. les contributions consacrées à l’élargissement mondial du conflit. Londres justifie officiellement sa déclaration de guerre du 20 décembre 1780 par plusieurs griefs : le refus des Provinces-Unies de satisfaire aux obligations de l’alliance de 1678, leur tolérance à l’égard du commerce avec les insurgés américains, l’accueil accordé au corsaire John Paul Jones et surtout la découverte, parmi les papiers du diplomate américain Henry Laurens capturé en mer, d’un projet de traité commercial secret négocié entre Amsterdam et les États-Unis. Ces motifs constituent toutefois davantage des prétextes diplomatiques que les véritables causes de la guerre. L’objectif essentiel du gouvernement britannique est d’empêcher l’adhésion des Provinces-Unies à la Ligue de la Neutralité armée, qui aurait renforcé la protection juridique de leur commerce, et d’interrompre les approvisionnements stratégiques en bois, mâts, chanvre, goudron et autres fournitures navales que les négociants néerlandais acheminent vers la France malgré la guerre. La déclaration de guerre ouvre un nouveau théâtre d’opérations colonial. Après la prise de Saint-Eustache par l’amiral Rodney (février 1781), de faibles détachements britanniques occupent successivement Demerary, Essequibo puis Berbice, presque sans résistance, les autorités néerlandaises étant privées de tout appui naval. Les colonies sont placées sous administration britannique jusqu’à leur reconquête par l’expédition française du comte de Kersaint en janvier-février 1782. Les archives néerlandaises conservées au Nationaal Archief de La Haye permettent de suivre avec précision cette occupation britannique, puis la réorganisation administrative française conduite sous l’autorité de Kersaint : Algemeen Rijksarchief (La Haye), Archives de Demerary, Essequibo et Berbice, inv. 1.05.21 ; François Souty, « Le comte de Kersaint et la fondation de Longchamps (1782-1784) : une tentative française de réorganisation de la Guyane hollandaise », dans Emilie d’Orgeix et Laurent Vidal (dir.), Les villes françaises du Nouveau Monde. Des premiers fondateurs aux ingénieurs du roi (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Éditions du CTHS, 2021, p. 243-260.

[37] John B. Hattendorf, « Fleet in being. Le concept de fleet in being et la Royal Navy dans la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit.,  t. II, L’opérationnel naval, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2018, p. 329-344 ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence. A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, notamment sur la dispersion des forces britanniques et la recherche française de concentrations locales.

[38] John B. Hattendorf, Ibid. Sur l’origine de l’expression et la pensée du comte de Torrington à la suite de la bataille de Bévéziers en 1690, v. également Geoffrey Till, Seapower. A Guide for the Twenty-First Century, Londres, Routledge, 2013, notamment les développements consacrés au fleet in being et à la relation entre flotte en puissance, contrôle de la mer et liberté d’action. Il convient toutefois de distinguer l’expression, apparue à la fin du XVIIe siècle, de la pratique stratégique, beaucoup plus ancienne, consistant à conserver une force navale en état d’agir afin de contraindre l’adversaire à tenir compte de sa présence.

[39] Olivier Chaline, « La mise en œuvre opérationnelle d’une flotte », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op.cit.; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », ibid., p. 375-412. Ces analyses permettent notamment de mettre en relation la concentration des forces, les contraintes géographiques, la protection des communications et l’appui aux opérations terrestres.

[40] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence. A Study of Arms and Diplomacy, 1774-1787, Princeton, Princeton University Press, 1975, spéc. chap. 3 ; Patrick Villiers, La Marine de Louis XVI, Nice, Éditions Ancre, 2021, p. 151-176 ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel naval, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2018, notamment les développements consacrés à l’ouverture de la guerre navale en Europe.

[41] Patrick Villiers, La Marine de Louis XVI, préc., p. 176-185 ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, préc. ; Alfred Thayer Mahan, The Major Operations of the Navies in the War of American Independence, Boston, Little, Brown and Company, 1913, chap. V (« The Battle of Ushant »). Pour les Britanniques, l’absence de résultat décisif provoqua une vive polémique entre les amiraux Augustus Keppel et Hugh Palliser, conduisant notamment à la traduction de Keppel devant une cour martiale, finalement conclue par son acquittement.

[42] Sur la campagne de 1778 et la bataille d’Ouessant, v. aussi Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », préc., p. 375-412.

[43] Ibid.

[44] Sur les opérations françaises dans les Antilles et leur articulation avec les opérations navales, v. notamment les différentes contributions consacrées aux théâtres antillais dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op. cit.

[45] Sur l’action du comte d’Estaing dans les Antilles et en Amérique du Nord, v. Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), La France et l’indépendance américaine, Paris, PUPS, 2008.

[46] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit..

[47] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », op.cit., p. 315-328.

[48] Christopher Wilkinson, « L’océan, le climat et les opérations navales pendant la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. t. II., p. 17-36. La contribution montre notamment combien les conditions océaniques, climatiques et sanitaires doivent être intégrées à l’analyse des opérations.

[49] Olivier Chaline, « La mise en œuvre opérationnelle d’une flotte », op.cit.

[50] Ibid. Cette approche rejoint directement l’orientation scientifique du second volume, dont l’objectif est notamment de sortir d’une opposition trop rigide entre stratégie et tactique.

[51] Sur la campagne de Suffren dans l’océan Indien, v. Philippe Villiers, les contributions consacrées aux opérations dans l’océan Indien, dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit. ; v. également Ministère des Armées, 400 ans de la Marine, épisode 6, « Guerre d’indépendance américaine : le Pentagone de Suffren », consacré aux cinq grands combats navals livrés par Suffren et Hughes en 1782-1783.

[52] Sur la conception offensive de Suffren et les problèmes de commandement dans l’océan Indien, v. l’excellent ouvrage du Conservateur des archives Roger Glachant, op.cit.

[53] Sur la question de la conservation du potentiel naval et de la notion de fleet in being, v. John B. Hattendorf, op.cit.., p. 329-344 à note 37.

[54] Olivier Chaline, « La mise en œuvre opérationnelle d’une flotte », op.cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412.

[55] Michael J. Crawford, « L’appui des forces navales au profit des opérations terrestres pendant la guerre d’Indépendance », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. t. II, p. 345-362.

[56] Ibid.

[57] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412.

[58] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[59] Agustín Guimerá Ravina, contributions relatives à la marine espagnole et à la coopération franco-espagnole, dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel navalop. cit.

[60] François Souty, « Bougainville et La Pérouse dans la guerre d’Indépendance américaine (1778-1783) : deux officiers de Marine entre les deux grandes circumnavigations françaises du XVIIIᵉ siècle », op. cit. à note 4.

[61] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412.

[62] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op. cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel navalop. cit.

[63] Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. I, L’instrument navalop. cit.

[64] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. II, L’opérationnel navalop. cit., notamment l’introduction et les contributions consacrées à la mise en œuvre opérationnelle des flottes. L’ouvrage entend précisément analyser les opérations, les missions et les modalités concrètes de l’exercice du commandement.

[65] Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. I, L’instrument navalop.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), La France et l’indépendance américaineop.cit.

[66] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., notamment les contributions relatives aux objectifs et stratégies des différents belligérants.

[67] Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », op.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. I,  op. cit. Le premier volume replace notamment l’action des officiers généraux dans la transformation de l’outil naval français entre 1763 et 1778.

[68] Étienne Taillemite, Ibid. ; sur le parcours de d’Estaing et sa nomination comme Vice-amiral des mers d’Asie et d’Amérique, v. également les notices biographiques consacrées à l’amiral dans les dictionnaires historiques contemporains. Le 6 février 1778, Louis XVI créa spécialement pour le comte d’Estaing la dignité de vice-amiral ès mers d’Asie et d’Amérique, afin de lui confier le commandement de l’escadre envoyée au secours des Insurgents américains. Cette nomination exceptionnelle le plaçait au sommet de la hiérarchie navale opérationnelle et témoignait de l’importance stratégique que la monarchie accordait désormais au théâtre américain.  Cette création est d’ailleurs révélatrice de la confiance que Sartine et Vergennes plaçaient en d’Estaing : il ne s’agissait pas d’une simple promotion, mais de la création ad personam d’une vice-amirauté destinée à un théâtre d’opérations nouveau, distinct des vice-amirautés traditionnelles du Ponant et du Levant, non sans un certain ressentiment parmi les officiers de Marine qui l’ont souvent jugé trop « terrien » par sa culture militaire.

[69] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), La France et l’indépendance américaineop. cit.

[70] Sur le départ de Toulon, la traversée de l’Atlantique et les opérations devant New York, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II,  op. cit. ; Étienne Taillemite,, op.cit.

[71] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Ibid.L’analyse opérationnelle met notamment en évidence le rôle des conditions nautiques, des défenses côtières et de la coordination avec les forces terrestres. À Sandy Hook (juillet 1778), d’Estaing, malgré sa supériorité numérique, renonça à forcer l’entrée du port de New York, les pilotes jugeant le franchissement de la barre trop dangereux pour ses vaisseaux les plus puissants. Cette décision, souvent critiquée, traduit la priorité accordée à la préservation de l’escadre, principal instrument stratégique de la France en Amérique, plutôt qu’à la recherche d’une bataille aux risques jugés disproportionnés. L’épisode de Sandy Hook (11-22 juillet 1778) est probablement le premier grand tournant de la campagne américaine de d’Estaing, et il est aussi l’un des plus controversés de toute sa carrière (Alfred T. Mahan notamment l’a vivement critiqué). Beaucoup d’historiens considèrent qu’il s’agit de l’occasion perdue de la guerre d’Indépendance, même si les conditions nautiques effectives et les tirants d’eau de ses plus gros vaisseaux de ligne tendent à valider la prudence de l’amiral d’Estaing.

[72] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Ibid. ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[73] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Ibid.

[74] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Ibid.

[75] Sur la campagne de Grenade et l’affrontement avec l’escadre de Byron, v. Pierre Le Bot, op.cit. ; Jonathan R. Dull, Ibid

[76] Sur le siège et l’assaut de Savannah, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit. ; Jonathan R. Dull, op. cit. Les conditions de l’opération illustrent particulièrement les difficultés de coordination entre les forces navales françaises, les forces terrestres françaises et les troupes américaines.

[77] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op. cit. ; Étienne Taillemite, Ibid.

[78] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Ibid.

[79] John B. Hattendorf, « Fleet in being. Le concept de fleet in being et la Royal Navy dans la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., p. 329-344

[80] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op.cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit.

[81] Jonathan R. Dull, op.cit. ; Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I,  op. cit.

[82] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », in Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., p. 315-328.

[83]  Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., p. 375-412.

[84] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, Commander en opérations, op. cit. ; Jonathan R. Dull, op. cit. ; sur la composition de l’armée navale de de Grasse et son appareillage de Brest le 22 mars 1781, v. également les journaux de campagne publiés et étudiés dans cet ouvrage.

[85] Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit., p. 295-314.

[86] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit. ; Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), op. cit.

[87] Sur la correspondance entre Washington, Rochambeau et de Grasse et la préparation de la campagne de Chesapeake, v. Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaineop. cit. ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[88] Ibid. La question de la Chesapeake est particulièrement éclairante pour comprendre la différence entre la bataille recherchée pour elle-même et la bataille destinée à empêcher l’adversaire d’accomplir une mission stratégique.

[89] George Washington, lettre au comte de Grasse, 17 août 1781, in The Papers of George Washington, Revolutionary War Series, vol. 23, Charlottesville, University of Virginia Press ; v. également Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit.

[90] Michael J. Crawford, « L’appui des forces navales au profit des opérations terrestres pendant la guerre d’Indépendance », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op. cit., p. 345-362.

[91] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit. ; v. également Service Historique de la Défense, Études marines, n° 24, dossier consacré à la Chesapeake.

[92] John B. Hattendorf, « Fleet in being. Le concept de fleet in being et la Royal Navy dans la guerre d’Indépendance américaine », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op. cit., p. 329-344.

[93] Michael J. Crawford, « L’appui des forces navales au profit des opérations terrestres pendant la guerre d’Indépendance », op.cit., p. 345-362.

[94] Ibid. ; Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit.

[95] Ibid.

[96] Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », op.cit., p. 295-314

[97] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit

[98] Michael J. Crawford, « L’appui des forces navales au profit des opérations terrestres pendant la guerre d’Indépendance », op.cit., p. 345-362.

[99] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals »,op.cit., p. 315-328.

[100] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit.

[101] Ibid.

[102] Sur les relations de commandement pendant la campagne de 1781, v. Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I, op. cit., qui exploite notamment les journaux de campagne français et britanniques pour reconstituer les conditions concrètes de la décision navale.

[103] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412. Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op.cit. ; Olivier Chaline, « Le comte de Grasse à la tête de son armée navale », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op.cit., p. 295-314. 

[104] Ibid. ; sur la bataille des Saintes et ses conséquences, v. également Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op. cit

[105] John B. Hattendorf, « Fleet in being», op. cit., p. 329-344.

[106] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[107] Olivier Chaline et Jean-Marie Kowalski (dir.), L’amiral de Grasse et l’indépendance américaine, t. I,, op. cit.

[108] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. ; Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance américaine », op.cit.

[109] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop.cit., v° « Suffren » ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit.

[110] Sur la mission de Suffren et son départ de Brest, v. Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op. cit.; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit.

[111] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., p. 375-412.

[112] Sur Sadras et les opérations de Suffren en 1782, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit. ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[113] Sur les relations entre Suffren et ses capitaines et sur les difficultés d’exécution de ses ordres, v. Pierre André de Suffren, Lettres et documents, éd. établie d’après sa correspondance ; Roger Glachant, op.cit. ; Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit., v° « Suffren ».

[114] Sur Trincomalee et l’importance stratégique de cette base, v. Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412 ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit

[115] Sur les combats de Provédien et de Negapatam, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit.

[116] Ibid. ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[117] Pierre André de Suffren, Lettres et documentsop. cit. ; R. Glachant, op.cit. ; Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit.

[118] Sur les critiques de Suffren à l’égard de ses capitaines, v. notamment sa correspondance de campagne publiée dans les éditions de ses lettres et mémoires ; aussi Etienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit

[119] Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independence, op. cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit., p. 375-412.

[120] Sur la fonction de Trincomalee comme base navale, v. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit.

[121] Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op.cit.., p. 375-412.

[122] Pierre André de Suffren, Lettres et documentsop. cit. ; Roger Glachant, op.cit. ; Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit.

[123] Sur l’appréciation britannique du commandement de Suffren et son affrontement avec Hughes, v. Jonathan R. Dull, op. cit. ; Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op. cit

[124] Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit., v° « Guichen » ; id., « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. I, L’instrument navalop. cit., p. 381-390.

[125] Étienne Taillemite, op. cit., v° « La Motte-Picquet » ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », dans Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, L’opérationnel navalop. cit., p. 375-412.

[126] Étienne Taillemite, op. cit., v° « Barras de Saint-Laurent » ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit., spéc. les développements consacrés à la campagne de Chesapeake.

[127] Étienne Taillemite, op. cit., v° « Monteil » ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op. cit., p. 375-412.

[128] Étienne Taillemite, op. cit., v° « Vaudreuil » ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit., sur la campagne des Antilles et les opérations de 1782.

[129] Étienne Taillemite, op. cit., v° « La Touche-Tréville » ; Michel Vergé-Franceschi, Les Officiers généraux de la Marine royale (1715-1774). Origines, conditions, servicesop. cit., passim ; Jonathan R. Dull, The French Navy and American Independenceop. cit.

[130] Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), Les marines de la guerre d’Indépendance américaine (1763-1783), t. II, op. cit. ; Pierre Le Bot, « Bilan opérationnel des marines française et britannique (1778-1783) », op. cit., p. 375-412. Les différentes contributions mettent en évidence la complémentarité des missions confiées aux chefs d’escadre français selon les théâtres d’opérations.

[131] Étienne Taillemite, « Les officiers généraux de la guerre d’Indépendance », op. cit., p. 381-390. L’auteur insiste sur le renouvellement générationnel du haut commandement et sur la diversité des expériences acquises avant 1778.

[132] V. Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins françaisop. cit., v° « La Touche-Tréville » ; Rémi Monaque, Les aventures de Louis-René de Latouche-Tréville : compagnon de La Fayette et commandant de « L’Hermione » dans la guerre d’Indépendance américaine, Paris, SPM, 2000, notamment p. 44-76 ; id., Latouche-Tréville, 1745-1804 : l’amiral qui défiait Nelson, Paris, SPM, 2000, notamment p. 38-92 ; Patrick Villiers, avec la participation de Jean-Claude Lemineur, L’Hermione : La Fayette, Latouche-Tréville, deux hommes, une frégate au service de l’indépendance américaine, Nice, Ancre, 2015, notamment p. 69-88 ; Jean-Pierre Bois (éd.),Deux voyages au temps de Louis XVI, 1777-1780. La mission du baron de Tott en Égypte en 1777-1778 et le Journal de bord de l’Hermione en 1780, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Enquêtes & documents », 2005, 252 p., notamment p. 99-252, qui reproduit et présente le journal de bord de L’Hermione commandée par La Touche-Tréville.

[133] Jonathan R. Dull, « Le déplacement des pièces sur l’échiquier de la guerre. Sartine et Castries, stratèges navals », op. cit., p. 315-328 ; Olivier Chaline, « La mise en œuvre opérationnelle d’une flotte », op. cit., p. 281-294.

[134] Cette diversité des profils confirme que la renaissance navale française ne repose pas uniquement sur quelques chefs exceptionnels, mais sur l’existence d’un véritable corps de commandement, progressivement constitué depuis la fin de la guerre de Sept Ans grâce aux réformes administratives, à l’amélioration de la formation des officiers et à l’expérience acquise sur l’ensemble des mers du globe. V. Olivier Chaline, Philippe Bonnichon et Charles-Philippe de Vergennes (dir.), op.cit., t. I, L’instrument naval; Jean Tarrade, « La politique navale de Castries », dans La France et l’indépendance américaineop. cit., p. 263-278.


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François Souty

François Souty

François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l’Université Catholique de l’Ouest (Niort) et chargé d’enseignements à la Faculté de Droit de l’Université de Nantes. Auparavant Expert National Détaché auprès de la Commission Européenne (rapporteur antitrust sur les marchés financier de 2018 à 2021 et chargé d’affaires internationales de concurrence à la DG Concurrence de 2021 à 2024), il a été conseiller économique européen pour la politique de la concurrence auprès du gouvernement de Géorgie à Tbilisi en 2017-2018. Longtemps Directeur départemental de la DGCCRF au ministère de l’Économie et des Finances (1982 à 2024), il a été également professeur-associé à l’Université de La Rochelle (1996-2018). Membre des comités d’experts de la concurrence de l’OCDE et de la CNUCED de 1992 à 2018, il a participé aux travaux de l’OMC sur le commerce international et la politique de la concurrence de 1997 à 2004. Un des fondateurs du Cercle Jefferson, du Cercle K2, de la revue Concurrences en 2004, il est auteur d’une douzaine de livres ou rapports internationaux et de plus d’une centaine d’articles académiques en droit et politique de la concurrence et en histoire économique. Il prépare actuellement la 5e édition de «Droit et politique de la concurrence de l’Union Européenne »  chez LGDJ-Montchrestien (coll. Clefs). Il est auteur d’une thèse de doctorat en histoire économique à l’Université de Paris III sur les monopoles des Compagnies des Indes néerlandaises au XVIIIe siècle. François Souty est Officier de l’Ordre National du Mérite.

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