DÉCRYPTAGE – Young Leaders : Quand l’influence américaine sur les élites européennes ne dit pas son nom

DÉCRYPTAGE – Young Leaders : Quand l’influence américaine sur les élites européennes ne dit pas son nom

lediplomate.media — imprimé le 14/09/2026
Macron Attal Philippe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par La rédaction du Diplomate

À Bruxelles comme à Paris, l’ingérence étrangère est devenue une obsession légitime. On traque les réseaux russes, les relais chinois, les financements occultes, les opérations numériques et les campagnes de désinformation. Mais cette vigilance devient étrangement moins sourcilleuse lorsqu’il s’agit de l’allié américain. Depuis plusieurs décennies, Washington et l’écosystème transatlantique ont pourtant développé une remarquable architecture d’influence auprès des élites européennes : fondations, think tanks, universités, programmes d’échanges, réseaux professionnels et forums internationaux. Les Young Global Leaders du Forum économique mondial et, plus directement encore pour la France, les Young Leaders de la French-American Foundation en constituent deux manifestations différentes mais révélatrices. Il ne s’agit pas de céder au fantasme d’une CIA distribuant ses instructions dans les couloirs de Davos : aucune preuve sérieuse ne permet de l’affirmer. La vraie question est beaucoup plus intéressante. Pourquoi ce que nous appelons volontiers « influence » ou « diplomatie de l’amitié » lorsqu’il vient de Washington deviendrait-il automatiquement « ingérence » lorsqu’il vient de Moscou ou de Pékin ?

Des futurs dirigeants repérés avant qu’ils ne deviennent dirigeants

Les Young Global Leaders sont nés dans l’écosystème du Forum économique mondial créé par Klaus Schwab. Le programme rassemble des personnalités de moins de quarante ans issues de la politique, de l’entreprise, des médias, de la technologie ou de la société civile et ambitionne ouvertement de constituer une communauté internationale de futurs décideurs. Le résultat est impressionnant : Emmanuel Macron, Gabriel Attal, l’ancienne Première ministre finlandaise Sanna Marin ou l’actuelle ministre allemande Annalena Baerbock ont notamment appartenu à cette galaxie. Le Forum ne s’en cache nullement : son objectif consiste précisément à connecter des dirigeants prometteurs, à développer leurs capacités de leadership et à créer entre eux des relations durables.

Il faut cependant distinguer ce réseau mondial de la French-American Foundation, beaucoup plus intéressante lorsqu’on s’interroge sur l’influence américaine en France. Créée dans le contexte du rapprochement franco-américain des années 1970, celle-ci lance en 1981 son programme Young Leaders. Chaque année, une dizaine de Français et autant d’Américains âgés de trente à quarante ans sont sélectionnés. Deux séminaires de cinq jours, l’un en France et l’autre aux États-Unis, doivent permettre de créer ce que la Fondation elle-même appelle une « diplomatie de l’amitié ». Après leur passage, les participants rejoignent un réseau de plus de 600 anciens dont la vocation revendiquée est de maintenir et d’approfondir les relations transatlantiques. Il n’y a donc ici ni secret ni complot : l’influence est assumée et même présentée comme la raison d’être du dispositif.

La liste française donne néanmoins le vertige. François Hollande appartient à la promotion 1996 aux côtés de Pierre Moscovici ; Valérie Pécresse est sélectionnée en 2002 ; Najat Vallaud-Belkacem et Laurent Wauquiez en 2006 ; Édouard Philippe en 2011 ; Emmanuel Macron et Fleur Pellerin en 2012. On y rencontre aussi des journalistes, des hauts fonctionnaires, des militaires, des dirigeants d’entreprise et des intellectuels. En 2012, le propre rapport annuel de la Fondation se félicitait que plusieurs anciens Young Leaders aient rejoint le gouvernement Hollande. Aujourd’hui encore, elle cite spontanément Macron et Philippe parmi les réussites emblématiques de son programme.

Le problème n’est évidemment pas que ces responsables auraient reçu des consignes de Washington. Rien ne permet de l’affirmer et ce serait transformer une question sérieuse de science politique en mauvais roman d’espionnage. Le mécanisme du soft power est précisément plus subtil. Il ne consiste pas nécessairement à acheter quelqu’un, encore moins à lui téléphoner depuis Langley pour lui dicter une politique. Il consiste à créer suffisamment tôt des sociabilités, des références intellectuelles communes, des affinités professionnelles et une certaine représentation du monde. Lorsque des responsables appelés à diriger l’État, l’économie, les médias ou l’armée se connaissent, fréquentent les mêmes institutions et partagent les mêmes codes, nul besoin d’imaginer un chef d’orchestre clandestin : le réseau devient lui-même producteur de convergence.

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L’influence américaine n’est pourtant pas une invention complotiste

Cette réalité doit d’autant moins être caricaturée que les États-Unis possèdent une tradition parfaitement documentée de diplomatie d’influence en Europe. Pendant la guerre froide, Washington considérait à juste titre le combat culturel et intellectuel comme une dimension essentielle de l’affrontement avec Moscou. Le financement clandestin par la CIA du Congress for Cultural Freedom, installé à Paris et actif auprès d’intellectuels, de revues et de conférences dans le monde occidental, n’est plus une hypothèse : la CIA elle-même reconnaît aujourd’hui cette opération dans ses archives historiques et la décrit comme l’une de ses opérations clandestines les plus audacieuses et efficaces de la guerre froide.

Après les révélations des années 1960 sur ces financements occultes, une partie de cette politique d’influence fut progressivement institutionnalisée et rendue publique. La National Endowment for Democracy, créée en 1983 et financée par le Congrès américain, soutient depuis lors médias, ONG, syndicats, organisations civiques et programmes politiques dans de nombreux pays. Fait particulièrement intéressant, la NED explique elle-même que les responsables américains avaient auparavant utilisé des moyens clandestins pour financer journaux et partis politiques en Europe et que les révélations concernant les financements de la CIA conduisirent à rechercher un mécanisme public-privé plus transparent. Elle assume également que son statut non gouvernemental lui permet de travailler avec des organisations étrangères dans des situations où une intervention directe du gouvernement américain serait politiquement plus délicate.

Il serait absurde d’en déduire que toute association bénéficiant d’un financement américain devient un agent de Washington. La promotion de la démocratie occidentale a par ailleurs contribué à soutenir des dissidents authentiques face aux régimes communistes puis autoritaires. Mais le géopolitologue doit appeler les choses par leur nom : lorsqu’un État finance directement ou indirectement des organisations, forme des responsables, soutient des médias et construit des réseaux d’influence dans d’autres pays, il exerce du soft power. Le fait que cet État soit démocratique et allié ne supprime pas mécaniquement cette réalité.

D’autant que l’influence douce coexiste parfois avec des méthodes nettement moins amicales. Les révélations de 2015 ont établi que la NSA avait espionné Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, ainsi que des ministres, diplomates et hauts fonctionnaires français. Les documents révélés par WikiLeaks, Mediapart et Libération montraient une surveillance allant jusqu’aux conversations au sommet de l’État. Des documents supplémentaires ont également révélé l’intérêt du renseignement américain pour les positions économiques françaises et certains grands contrats internationaux. Là encore, nous ne sommes plus dans la théorie : l’Élysée avait officiellement qualifié ces pratiques d’« inacceptables ».

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Ingérence russe, influence chinoise… et exception américaine ?

La question n’est donc pas de mettre sur le même plan les opérations clandestines russes, l’action du Parti communiste chinois et les réseaux transatlantiques occidentaux. Les méthodes, les régimes politiques, les objectifs et les degrés de coercition sont différents. Moscou utilise notamment désinformation, cyberattaques et opérations clandestines ; Pékin mêle diplomatie économique, dépendances commerciales, réseaux politiques et projection institutionnelle. Une démocratie doit évidemment s’en protéger.

Mais elle devrait appliquer à ses alliés le même principe élémentaire de souveraineté intellectuelle. Car le véritable succès du soft power américain réside peut-être précisément dans cette asymétrie lexicale : lorsqu’un réseau chinois approche des responsables européens, nous parlons volontiers d’influence ; lorsqu’un financement russe apparaît derrière un média ou une organisation politique, nous parlons d’ingérence ; lorsqu’une institution transatlantique sélectionne les futurs ministres, présidents, journalistes, hauts fonctionnaires et chefs d’entreprise européens afin de construire entre eux une communauté durable, nous parlons de « dialogue ».

Cette différence peut en partie se justifier par l’alliance stratégique et les valeurs communes. Elle ne doit pas interdire l’analyse. La French-American Foundation dit elle-même vouloir constituer un corps de « citizen diplomats », approfondir les liens transatlantiques et sélectionner des personnalités susceptibles d’atteindre les plus hauts niveaux de responsabilité. Ce n’est pas une accusation formulée par Moscou : c’est la présentation officielle du programme.

Le cas français est d’autant plus intéressant que ces réseaux traversent les alternances. Hollande, Macron, Philippe, Pécresse, Wauquiez, Moscovici ou Vallaud-Belkacem appartiennent à des familles politiques différentes. C’est précisément ce qui rend le système efficace : il ne s’agit pas de fabriquer un parti américain en France mais d’entretenir, au sein de plusieurs familles dirigeantes, une culture transatlantique commune. Cette stratégie n’a d’ailleurs rien de scandaleux en elle-même. Elle est même remarquablement intelligente. La véritable question serait plutôt de savoir pourquoi la France, ancienne puissance mondiale disposant encore d’un réseau diplomatique, culturel et militaire exceptionnel, n’a pas développé avec la même constance ses propres instruments de détection, de formation et de fidélisation des élites étrangères.

Il faut donc éviter deux naïvetés symétriques. La première consiste à voir derrière chaque Young Leader un agent américain : c’est intellectuellement paresseux et factuellement faux. La seconde consiste à croire que les grandes puissances occidentales auraient miraculeusement renoncé à influencer leurs alliés parce qu’elles partagent avec eux des institutions démocratiques. Les États-Unis font ce que font toutes les grandes puissances depuis Athènes et Rome : ils cherchent à rendre leur puissance acceptable, désirable et, lorsque cela est possible, naturelle aux yeux des élites étrangères.

C’est même probablement la forme la plus accomplie de l’influence. La Russie doit parfois payer ses relais. La Chine doit souvent mobiliser sa puissance économique. L’Amérique, elle, a longtemps bénéficié d’un avantage autrement plus précieux : une partie des élites européennes voulait spontanément entrer dans ses réseaux. Ce n’est pas nécessairement de l’ingérence. Mais prétendre que ce n’est pas de la puissance serait, à tout le moins, une singulière manière de faire de la géopolitique.

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