LIVRE – « Adieu Afrique » : Pascal Lorot signe l’autopsie d’un divorce que la France refuse de voir

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il y a des livres qui caressent les élites dans le sens du poil. Et il y a ceux qui les giflent. Adieu Afrique appartient à la seconde catégorie. Pascal Lorot, économiste, géopolitologue, président de l’Institut Choiseul et trente ans de terrain africain, livre un réquisitoire d’une brutalité salutaire contre la politique africaine de la France. Non pas pour accabler, mais pour réveiller. Car le diagnostic est sans appel.
Pascal Lorot, Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale, Fayard, 240 pages, 2026.
Le constat qui dérange
Le chiffre, d’abord. « En une génération, la part de la France dans le commerce africain est tombée de 15 % à 7,5 % », rappelle Pascal Lorot. Une érosion que personne ne peut imputer à la seule concurrence chinoise. Elle est le fruit d’une « cécité diplomatique », d’une « condescendance politique » et d’une « déconnexion abyssale avec un continent en pleine métamorphose ».
Pendant que Paris s’enferme dans ses leçons de gouvernance et ses repentances, « Pékin construit des ports, Ankara vend des drones et Moscou déploie ses mercenaires ». Le contraste est cruel. Et il n’est pas anodin.
Lorot a cette formule qui claque : « Si rien ne change, la France risque de devenir pour l’Afrique ce que le Portugal est pour le Brésil : un souvenir attendri mais sans conséquence. » La comparaison n’est pas une hypothèse d’école. C’est une trajectoire.
Le paternalisme, poison lent
L’auteur ne s’arrête pas aux symptômes. Il cherche la cause. Et il la trouve dans un mal plus profond : le paternalisme.
« À Paris, on parle encore à l’Afrique comme un maître d’école à ses élèves, comme si elle n’était pas adulte, alors qu’elle est entreprenante, moderne, et qu’elle n’a plus besoin de nous pour tracer sa voie », écrit-il.
Cette condescendance, Lorot la traque dans les moindres gestes de la diplomatie française. Le discours de Ouagadougou en 2017, où Macron plaisante sur la climatisation de son homologue burkinabé. Les remontrances à Tshisekedi à Kinshasa. Vouloir représenter l’Afrique par des membres de la diaspora nés en France plutôt que par ses dirigeants élus. Autant de « maladresses » qui, accumulées, ont « heurté de front les élites africaines ».
« Les États africains, y compris des démocraties comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, n’acceptent plus les injonctions morales venues d’Europe », prévient-il. L’âge médian du continent est de 19 ans. Cette jeunesse n’a pas connu la colonisation.« Elle ne demande pas de repentance, mais des emplois, de l’énergie et des infrastructures. »
Le poison mémoriel, Lorot le dénonce sans détour « On ne bâtit pas une politique étrangère sur la culpabilité », assène-t-il. La formule est une réponse aux tenants d’une repentance permanente qui, sous couvert de morale, ont fini par paralyser l’action française.
La « Françafrique » n’était pas un gros mot
L’un des apports les plus stimulants du livre est de rappeler que le terme « Françafrique » fut d’abord popularisé par un Africain — Félix Houphouët-Boigny — pour célébrer l’amitié franco-africaine « Comment un concept né de l’espoir s’est-il transformé en synonyme d’oppression ? » interroge Lorot. Cette mutation sémantique, écrit-il, « témoigne d’un immense gâchis, d’un partenariat qui a viré à la méfiance mutuelle et d’une fraternité qui s’est muée en franche hostilité ».
Il refuse pour autant les lectures manichéennes. La Françafrique première manière fut ambiguë, produisant « simultanément développement et dépendance, modernisation et aliénation, stabilité et autoritarisme ». Les chemins de fer construits pour piller l’Afrique permirent aux Africains de s’unir. Les écoles créées pour former des supplétifs coloniaux produisirent les leaders des indépendances. La langue française, instrument de domination, devint l’arme de la contestation.
« Le plus grand échec de la France n’est pas d’avoir créé la Françafrique, mais de n’avoir pas su la transformer quand il était encore temps », conclut-il.
L’ornière militaire
Le livre ne ménage pas la politique de défense. L’intervention en Libye en 2011, d’abord : « L’opération, menée sans plan sérieux pour l’après-Kadhafi, a plongé la Libye dans un chaos durable : éclatement du pays entre factions rivales, effondrement des institutions, milices incontrôlables, circulation massive d’armes dans toute la région. »
Puis le Sahel. « Initialement accueillie en libératrice à Tombouctou en 2013, l’armée française s’est progressivement enlisée dans une guerre sans fin contre un terrorisme protéiforme. »Lorot pointe « une excessive militarisation et une faible prise en considération des dynamiques politiques locales ». « La France a traité comme un problème militaire ce qui était une crise plus globale. »
Et cette phrase, terrible : « En quinze ans, la présence française en Afrique a glissé d’un statut de puissance protectrice à celui de force d’occupation contestée. »
Le coup de grâce au Niger
Lorot voit dans le coup d’État contre Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, « l’une des plus lourdes fautes stratégiques françaises au Sahel ». Bazoum incarnait l’exception démocratique dans une région gangrenée par les putschs. Élu démocratiquement, il coopérait étroitement avec la France dans la lutte antiterroriste. « Lorsque les militaires se soulèvent, 1 500 soldats français sont à Niamey, théoriquement en mesure de contrer l’opération. Mais Paris, paralysé par la peur d’être accusé de “néocolonialisme”, laisse faire. »
Le verdict est cinglant : « Voilà la France qui refuse de défendre un dirigeant démocrate par crainte des critiques, alors qu’elle n’a jamais hésité à soutenir des autocrates ! »
L’aide publique au développement, cette machine à ne rien produire
Le chapitre sur l’aide française est peut-être le plus féroce. « Notre principal outil de présence non militaire, l’aide publique au développement, est devenu une machine lourde, confuse et bureaucratisée, qui additionne les milliards sans produire ni influence ni confiance. »
L’AFD (Agence française de Développement) ? « Une banque qui se rêve ONG, une administration qui joue les financiers, un outil diplomatique qui a oublié qu’il devait servir la diplomatie. » Le constat est cruel : « Nous finançons tout et n’importe quoi: du climat à la biodiversité, de l’égalité de genre aux infrastructures, avec la même ardeur dispersée du saupoudrage universel. »
Et ce chiffre qui devrait faire honte : « Moins de 10 % de l’aide française va directement à des acteurs africains. Le reste transite par cette industrie de l’intermédiation qui prospère sur la complexité de nos procédures. » ONG internationales rompues aux appels d’offres, bureaux d’études parisiens experts en jargon « développementiste », consultants qui recyclent les mêmes rapports d’un pays à l’autre.
« L’Afrique ne nous demande pas la charité, mais le respect. Pas des leçons, mais des échanges. Pas de l’assistance, mais du partenariat », écrit Pascal Lorot « Et cela, aucun tableur Excel ne pourra jamais le comptabiliser. »
L’Afrique en mouvement
Car pendant que la France s’enlise, l’Afrique avance. Lorot rappelle les faits : « De 16 % de la population mondiale en 2020, l’Afrique passera à 25 % en 2050, soit près de 2,5 milliards d’habitants. » Le continent disposera « de la population active la plus importante au monde, avec plus de un milliard de travailleurs ». L’économie numérique africaine pourrait atteindre« 712 milliards de dollars à l’horizon 2050, contre 115 milliards en 2020 ».
« L’Afrique n’est ni un “problème à résoudre” ni une périphérie du système international. Elle est en train d’en devenir l’un des centres de gravité », écrit-il.
Le potentiel minier est vertigineux : « La république démocratique du Congo produit 70 % du cobalt mondial. L’Afrique du Sud concentre 90 % des réserves de platine. Le Zimbabwe détient les plus importantes réserves de lithium après l’Australie et le Chili. » Et cette phrase qui résume tout : « Ce n’est plus elle qui a besoin de nous. C’est nous qui avons besoin d’elle. »
La refondation : l’urgence d’un sursaut
Lorot ne se contente pas de dresser l’acte de décès. Il propose une résurrection. À condition que la France accepte enfin de changer.
Sa proposition ? Faire de la France le « catalyseur d’une véritable politique européenne en Afrique » plutôt que « l’opérateur solitaire d’une relation bilatérale usée ». Substituer aux logiques d’aide des « alliances industrielles d’égal à égal ». Repenser une présence sécuritaire qui a fait faillite au Sahel. Et reconstruire un « récit des intérêts partagés » entre les deux rives.
Il ose aussi une formule qui fera grincer des dents à Paris : « Adieu guerre froide ! » Le cœur du sujet n’est plus d’occuper le terrain, mais de « maintenir ouvertes et sûres les artères économiques dont dépendent autant l’Afrique que l’Europe ». La sécurité de demain se joue moins dans le désert que sur les mers.
Rien de tout cela n’est simple. Lorot le sait. Il pointe les « lobbies de l’industrie de l’aide », ces milliers d’ONG, de consultants et de bureaux d’études qui vivent de la complexité du système et s’opposeront à toute simplification. Il dénonce une « technostructure que le politique ne maîtrise qu’imparfaitement ». Mais il refuse de céder au fatalisme.
« La réconciliation comme l’éloignement demeurent possibles », conclut-il. « Le choix n’appartiendra plus très longtemps à la France. »
Adieu Afrique est un livre qui dérange. Il dérange parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : la France a gâché un héritage, par arrogance, par paresse intellectuelle, par incapacité à voir que le monde avait changé. Il dérange parce qu’il refuse les deux postures confortables : la nostalgie coloniale et la repentance permanente. Il dérange, enfin, parce qu’il ose dire que la balle est dans notre camp, et que nous ne la jouons plus.
Pascal Lorot écrit : « Une France qui s’excuse de tout finit par ne plus rien proposer ; une France qui assume qui elle est peut redevenir audible. » C’est peut-être la phrase centrale de ce livre. Et le programme d’un sursaut qui n’aura pas lieu deux fois.
À lire de toute urgence. Avant qu’il ne soit trop tard.
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