LIVRE – Grand Entretien avec Giuseppe Gagliano – Guerre et intelligence économique : Comprendre la pensée de Christian Harbulot

LIVRE – Grand Entretien avec Giuseppe Gagliano – Guerre et intelligence économique : Comprendre la pensée de Christian Harbulot

lediplomate.media — imprimé le 03/10/2026
LIVRE – Grand Entretien avec Giuseppe Gagliano – Guerre et intelligence économique : Comprendre la pensée de Christian Harbulot

Les rapports de force contemporains ne se jouent plus seulement sur les champs de bataille. Information, technologies, dépendances industrielles, normes, influence et compétitivité sont devenues des instruments de confrontation entre puissances. Dans son nouvel ouvrage, Guerre et intelligence économique. Dans la pensée de Christian Harbulot, à paraître en septembre 2026 chez VA Éditions, Giuseppe Gagliano revient sur plus de trente ans de réflexion du fondateur de l’École de Guerre Économique et confronte ses concepts aux crises du XXIe siècle. Diplômé en philosophie de l’Université de Milan, président du CESTUDEC et spécialiste des questions stratégiques, de géoéconomie et d’intelligence économique, Giuseppe Gagliano écrit régulièrement pour Le Diplomate Média, dont il est également responsable de la veille stratégique. Le Diplomate l’interroge sur la guerre économique, la souveraineté industrielle, la guerre cognitive et les nouveaux instruments de puissance.

Propos recueillis par Le Diplomate média

Le Diplomate : Votre nouvel ouvrage est consacré à la pensée de Christian Harbulot. Qu’est-ce qui vous paraît aujourd’hui le plus original et le plus actuel dans sa manière d’analyser les rapports de force économiques entre puissances ?

Giuseppe Gagliano : La contribution la plus originale de Christian Harbulot réside dans sa capacité à sortir l’économie du cadre intellectuel réducteur dans lequel le libéralisme occidental l’avait enfermée. Pendant plusieurs décennies, une partie des élites européennes a considéré l’économie comme un espace relativement neutre, régi par l’offre, la demande, la concurrence et la recherche rationnelle du profit. Harbulot a montré, au contraire, que l’économie était aussi un champ d’affrontement, de conquête, de prédation et de domination.

Cette approche ne consiste pas à appliquer mécaniquement un vocabulaire militaire à la vie économique. Elle repose sur un constat historique : les puissances ont toujours utilisé leurs ressources, leurs entreprises, leurs réseaux commerciaux, leurs banques, leurs infrastructures et leurs connaissances comme des instruments de puissance. Ce qui a changé n’est pas l’existence de ces rapports de force, mais leur intensité, leur extension et leur visibilité.

L’autre originalité de Harbulot est sa méthode comparative. Il ne cherche pas à construire un modèle universel d’intelligence économique. Il étudie les cultures nationales de la puissance. Le modèle anglo-saxon repose notamment sur l’association de la géostratégie, du marché, du droit et de l’influence. Le modèle allemand privilégie la planification, la précision dans la collecte des données, la coordination bancaire et industrielle et la pénétration méthodique des marchés étrangers. Le modèle japonais s’est construit sur la circulation collective de l’information, l’observation systématique des expériences étrangères et la coordination de long terme entre l’État, les banques et les entreprises. Le modèle soviétique, extrêmement performant dans le renseignement géopolitique et militaire, s’est révélé moins adapté à la compétition commerciale du monde capitaliste.

Cette comparaison montre que l’intelligence économique ne peut pas être importée comme une simple technique de gestion. Elle correspond à une culture politique, à une organisation institutionnelle et à une certaine conception de l’intérêt national.

Harbulot a également clarifié la relation entre intelligence économique et guerre économique. L’intelligence économique est l’instrument opérationnel : elle recueille, vérifie, hiérarchise et interprète les informations ; elle protège le patrimoine scientifique et industriel ; elle anticipe les intentions des concurrents et prépare l’action. La guerre économique est le cadre stratégique général dans lequel ces opérations prennent leur sens.

Dans le livre, j’insiste sur trois niveaux d’application de l’intelligence économique : l’entreprise, le système national et l’espace international. Une entreprise doit protéger ses informations, comprendre ses concurrents et influencer son environnement. L’État doit identifier ses intérêts stratégiques, coordonner les acteurs publics et privés et protéger les actifs critiques. Au niveau international, il faut analyser les stratégies des puissances, les dispositifs normatifs, les réseaux d’influence et les rapports de dépendance.

L’intuition fondamentale de Harbulot est donc que l’information ne vaut pas seulement parce qu’elle permet de savoir. Elle vaut parce qu’elle permet de décider, de protéger, d’influencer et d’agir. Le passage décisif est celui de l’information-connaissance à l’information-action.

Christian Harbulot a contribué à imposer l’idée que l’économie constitue aussi un espace de confrontation. Les crises récentes confirment-elles que la frontière entre compétition économique et guerre est devenue de plus en plus difficile à tracer ?

Cette frontière est devenue particulièrement difficile à identifier parce que la guerre économique ne possède ni déclaration officielle, ni champ de bataille clairement délimité, ni véritable armistice. Elle se déroule dans une situation intermédiaire de « ni guerre ni paix », à l’intérieur même des échanges internationaux.

Une compétition économique normale suppose que les acteurs cherchent à améliorer leur position dans un cadre relativement stable et réciproque. La guerre économique commence lorsque l’objectif dépasse la simple recherche d’un avantage commercial et vise à modifier durablement le rapport de force : créer une dépendance, capturer un savoir-faire, contrôler une infrastructure, éliminer un concurrent, imposer une norme ou réduire la liberté de décision d’un autre État.

Le critère essentiel est donc l’intention stratégique. Une fusion ou une acquisition peut être une opération financière ordinaire. Elle devient un acte de guerre économique lorsqu’elle permet de prendre le contrôle d’une technologie critique, d’un réseau énergétique, d’une banque systémique ou d’une entreprise participant à la défense nationale. De la même manière, une norme technique peut servir à protéger les consommateurs, mais elle peut aussi être conçue pour exclure des concurrents et imposer les intérêts industriels de celui qui l’a élaborée.

Les acteurs de cette guerre sont beaucoup plus nombreux que dans un conflit militaire. Les États conservent une place centrale parce qu’ils disposent de la législation, de la fiscalité, du contrôle des investissements, de la diplomatie, des services de renseignement et de la capacité de sanction. Mais les entreprises, les banques, les fonds d’investissement, les organisations internationales, les cabinets juridiques, les organisations non gouvernementales, les médias, les pirates informatiques et les mouvements de consommateurs participent également à ces affrontements.

À cela s’ajoute ce que Harbulot appelle l’infosphère. Il ne s’agit pas d’un acteur unique, mais d’un espace de circulation et d’amplification des messages. Une accusation lancée dans cet espace peut déclencher une crise de réputation, provoquer une réaction politique, réduire la valeur d’une entreprise ou compromettre une opération industrielle. La réputation d’une marque est devenue un capital stratégique et, par conséquent, une cible.

Les moyens employés sont extrêmement divers : sanctions, embargos, droits de douane, spéculation financière, législation extraterritoriale, acquisitions hostiles, espionnage industriel, cyberattaques, contrôle des ressources, restrictions technologiques, campagnes médiatiques et lobbying normatif.

L’exemple d’Alstom est révélateur. L’acquisition de sa branche énergétique par General Electric en 2014 ne peut pas être comprise uniquement comme une opération industrielle. Elle concernait des technologies sensibles, notamment des équipements liés au nucléaire et aux infrastructures énergétiques françaises. Les États-Unis ont raisonné en termes de puissance, tandis que la France a trop longtemps raisonné en termes de marché.

L’affaire UniCredit-Commerzbank montre que cette logique existe également à l’intérieur de l’Union européenne. Lorsque l’italienne UniCredit a renforcé sa participation dans la banque allemande, Berlin a immédiatement présenté la protection de Commerzbank comme une question de souveraineté. L’Allemagne a donc réagi politiquement à une opération qui, sur le plan formel, relevait du marché financier européen.

Il ne faut pas en conclure que toute transaction internationale est hostile. Il faut cependant comprendre qu’une opération économique peut produire des effets stratégiques indépendamment de sa qualification juridique. La guerre économique consiste précisément à discerner la stratégie dissimulée derrière l’apparence normale du marché.

Vous accordez une place importante à la guerre cognitive et aux stratégies d’influence. Comment l’information, les récits et la maîtrise de l’opinion sont-ils devenus des instruments aussi déterminants que les sanctions ou le contrôle des ressources ?

La distinction entre guerre de l’information et guerre cognitive est essentielle. La guerre de l’information cherche principalement à influencer ce que nous savons ou croyons savoir. Elle agit sur les contenus par la propagande, la désinformation, la dissimulation, la sélection ou la saturation. La guerre cognitive va plus loin : elle cherche à modifier les structures mêmes de la compréhension, c’est-à-dire la manière dont une société classe les faits, définit ses priorités et distingue ce qui lui paraît légitime, scandaleux, vraisemblable ou impossible.

Une information fausse peut être réfutée. Un cadre cognitif est beaucoup plus difficile à corriger, parce qu’il agit comme une matrice à travers laquelle toutes les informations ultérieures seront interprétées. Celui qui parvient à imposer ce cadre n’a pas besoin de contrôler chaque message. Il lui suffit de déterminer les catégories dans lesquelles les événements seront compris.

C’est pourquoi la guerre cognitive ne repose pas nécessairement sur le mensonge. Elle peut utiliser des faits exacts, mais soigneusement sélectionnés, ordonnés et amplifiés. L’objectif est de mettre en évidence certaines contradictions de l’adversaire, de fragiliser sa crédibilité et de transformer ses décisions en preuves apparentes de culpabilité.

Harbulot décrit, par exemple, le mécanisme d’une opération dirigée contre une entreprise concurrente. Il faut d’abord identifier un point faible réel et vérifiable : corruption, pollution, violation des droits sociaux ou comportement contraire aux engagements publics de l’entreprise. L’information peut ensuite être transmise indirectement à une organisation non gouvernementale, à une fondation ou à un réseau militant qui la diffusera dans l’espace public. La chaîne d’information est construite de manière à rendre difficile l’identification de l’acteur qui l’a initialement activée.

La force de cette opération vient précisément du caractère vérifiable de l’information. Plus les faits sont exacts, plus l’offensive est difficile à neutraliser. La cible ne peut pas répondre par un simple démenti, car le problème ne se trouve pas uniquement dans le contenu, mais dans l’organisation stratégique de sa diffusion et dans l’effet de résonance obtenu.

La guerre cognitive permet ainsi d’affaiblir un adversaire sans détruire ses infrastructures. Elle peut isoler une entreprise, fissurer une coalition politique, délégitimer une institution ou rendre trop coûteuse une décision pourtant rationnelle. Elle accompagne donc les autres instruments de puissance. Une sanction économique est plus efficace lorsqu’elle est présentée comme une mesure moralement nécessaire. Une opération industrielle hostile est plus facile à conduire si l’entreprise visée a préalablement été décrite comme inefficace ou dangereuse. Une intervention militaire devient politiquement acceptable lorsqu’un récit construit l’adversaire comme une menace exceptionnelle.

La notion américaine de domination informationnelle illustre cette logique. La puissance ne consiste pas seulement à disposer de davantage de données, mais à contrôler l’environnement dans lequel ces données prennent sens. Celui qui raconte l’histoire la plus crédible peut parfois obtenir davantage que celui qui possède les moyens matériels les plus importants.

Le numérique accélère ces mécanismes. La circulation instantanée des messages, la fragmentation des autorités de référence, la logique émotionnelle des plateformes et la surabondance de contenus créent une fatigue cognitive. L’abondance devient elle-même une arme : saturer l’espace informationnel peut empêcher la formation d’un jugement cohérent.

Les démocraties sont particulièrement vulnérables, non parce que la liberté d’expression serait une faiblesse, mais parce qu’elles reposent sur un équilibre fragile entre pluralisme, confiance institutionnelle et cohésion collective. La réponse ne peut donc pas être uniquement policière ou technologique. Il faut construire une mémoire des opérations d’influence, renforcer la formation critique, améliorer la cohérence entre les discours et les actes et réduire les contradictions internes que l’adversaire pourrait exploiter.

La meilleure défense cognitive ne consiste pas à censurer toutes les critiques. Elle consiste à restaurer la crédibilité des institutions et à donner à la société les moyens intellectuels de comprendre les rapports de force auxquels elle est confrontée.

La souveraineté industrielle occupe une place centrale dans cette réflexion. Après plusieurs décennies de mondialisation et de délocalisations, les États européens ont-ils encore les moyens de reprendre le contrôle de leurs secteurs et technologies stratégiques ?

Les États européens conservent des ressources scientifiques, industrielles et financières considérables. Ils ne sont donc pas condamnés au déclin. Mais ils doivent abandonner l’idée que la souveraineté puisse être restaurée uniquement par des déclarations politiques ou quelques programmes de financement temporaires.

La souveraineté industrielle ne signifie pas produire seul la totalité des biens nécessaires à une économie moderne. Elle signifie conserver la liberté de choisir ses dépendances, disposer de plusieurs solutions d’approvisionnement, contrôler les technologies essentielles et être capable d’assurer la continuité des fonctions vitales en période de crise.

Il faut commencer par établir une cartographie précise des dépendances. Cette cartographie doit concerner les matières premières, l’énergie, les composants électroniques, les machines-outils, les produits pharmaceutiques, les infrastructures numériques, les télécommunications, les capacités logistiques, les compétences scientifiques et les technologies militaires. Une dépendance n’est pas seulement un problème commercial. Elle peut limiter la liberté diplomatique d’un État et augmenter le coût politique de ses décisions.

Le livre insiste également sur la nécessité de ne pas confondre diversification et autonomie. Remplacer un fournisseur unique par plusieurs fournisseurs situés sur le même axe maritime ou dépendant du même centre de décision ne supprime pas nécessairement la vulnérabilité. Un contrat peut être renégocié, tandis qu’un détroit ou un nœud logistique peut être bloqué, menacé ou militarisé.

La souveraineté industrielle exige ensuite une politique de long terme : contrôle des investissements étrangers, commande publique stratégique, soutien à la recherche, financement patient, protection des brevets, maintien des compétences, sécurisation des chaînes de sous-traitance et constitution de stocks pour certains produits essentiels.

Le cas de Piaggio Aerospace montre ce qui se produit lorsqu’un État ne dispose pas d’une doctrine industrielle suffisamment cohérente. La vente de cette entreprise italienne au groupe turc Baykar peut permettre de sauvegarder des emplois et de relancer la production, mais elle transfère également l’accès à des compétences aéronautiques et à des technologies liées aux drones. Il ne suffit donc pas d’évaluer le prix d’une transaction. Il faut en mesurer les conséquences industrielles, militaires, technologiques et diplomatiques.

Une analyse comparable peut être faite pour Alstom. Dans les deux cas, la perte de contrôle ne résulte pas uniquement de l’offensive d’un acteur étranger. Elle révèle aussi les hésitations, les retards de financement et l’absence de solutions nationales ou européennes.

L’État doit redevenir à la fois un bouclier et un stratège. Cela ne signifie pas qu’il doive administrer directement toutes les entreprises. Il doit cependant identifier les actifs qui ne peuvent être abandonnés sans compromettre l’autonomie du pays. Les mécanismes français de contrôle des investissements ou le pouvoir spécial italien constituent des instruments nécessaires, à condition qu’ils soient intégrés à une véritable stratégie industrielle.

L’Europe doit également adapter certaines règles relatives aux aides publiques et à la concurrence. Des règles conçues pour empêcher les distorsions à l’intérieur du marché européen peuvent produire des effets négatifs lorsqu’elles empêchent la constitution d’acteurs capables de rivaliser avec les grandes entreprises américaines ou chinoises.

Le problème le plus grave concerne les petites et moyennes entreprises. Elles possèdent souvent des savoir-faire spécialisés, mais disposent de peu de moyens pour se défendre contre le cyberespionnage, les acquisitions prédatrices ou les campagnes de déstabilisation. Un système national d’intelligence économique doit donc protéger non seulement les grands groupes, mais également les maillons les plus vulnérables de la chaîne productive.

Les dépendances technologiques sont désormais au cœur des rivalités internationales. Semi-conducteurs, données, intelligence artificielle ou infrastructures numériques sont-ils les nouveaux territoires sur lesquels se décidera demain la puissance des États ?

Ils sont les nouveaux territoires de la puissance, même s’ils ne correspondent plus aux frontières traditionnelles. La puissance technologique se déploie désormais dans les centres de données, les réseaux de télécommunication, les câbles sous-marins, les infrastructures en nuage, les laboratoires, les satellites, les logiciels, les algorithmes, les plateformes et les chaînes de production des semi-conducteurs.

Il ne suffit cependant pas de posséder une technologie particulière. Il faut maîtriser l’écosystème complet qui permet de la développer et de l’utiliser : formation scientifique, recherche fondamentale, capital-risque, propriété intellectuelle, énergie, matériaux critiques, machines de production, capacités industrielles, normes techniques et débouchés commerciaux.

Les semi-conducteurs illustrent parfaitement cette réalité. Leur conception dépend d’entreprises très spécialisées ; leur fabrication nécessite des investissements immenses ; les équipements de production sont contrôlés par un nombre limité d’acteurs ; les matières premières et les étapes d’assemblage sont réparties entre plusieurs pays. Celui qui contrôle un point de passage essentiel peut exercer une pression sur l’ensemble de la chaîne.

Les restrictions technologiques imposées dans le cadre de la rivalité sino-américaine montrent que la technologie est devenue une arme géopolitique. Une décision concernant l’exportation d’une puce, d’un logiciel de conception ou d’une machine de lithographie peut ralentir des secteurs industriels entiers. Dans ce contexte, une enquête réglementaire visant une entreprise comme Nvidia ne peut pas être interprétée uniquement comme une question de concurrence. Elle s’inscrit dans une lutte pour le contrôle du calcul intensif, de l’intelligence artificielle et des dépendances technologiques.

Le cas de U.S. Steel, que j’analyse dans le livre, montre une autre dimension de cette guerre. Le vol informatique de données relatives à la production d’aciers spéciaux aurait permis à des concurrents chinois de réduire considérablement le temps et le coût nécessaires à l’acquisition de certaines compétences industrielles. Une opération de cyber espionnage peut donc produire le même effet qu’un immense programme de recherche, tout en affaiblissant simultanément l’entreprise victime.

L’asymétrie informationnelle est ici décisive. Celui qui connaît les vulnérabilités de la chaîne adverse peut concentrer son action sur un seul maillon. Celui qui ignore ses propres dépendances peut découvrir trop tard qu’il ne contrôle plus une technologie essentielle.

Les données constituent également une ressource stratégique. Elles permettent d’entraîner les systèmes d’intelligence artificielle, de comprendre les comportements économiques, de prévoir les décisions et d’influencer les consommateurs. Leur contrôle confère un avantage industriel, commercial, sécuritaire et cognitif.

Il faut aussi souligner que les infrastructures civiles sont devenues indispensables aux systèmes militaires. Les forces armées dépendent des réseaux numériques, des satellites commerciaux, des centres de calcul et des systèmes de communication privés. Cette convergence crée une vulnérabilité supplémentaire : une attaque contre une infrastructure civile peut affecter les capacités de défense d’un pays.

La puissance technologique de demain sera donc déterminée par la capacité à contrôler les chaînes de valeur, à protéger le patrimoine scientifique, à maintenir les compétences et à transformer l’innovation en production. Un pays peut posséder d’excellents chercheurs et rester stratégiquement dépendant s’il ne contrôle ni les infrastructures, ni les capitaux, ni les capacités industrielles nécessaires à l’exploitation de leurs découvertes.

La pensée de Christian Harbulot insiste sur la nécessité de comprendre les stratégies économiques offensives des autres puissances. L’Europe reste-t-elle trop attachée à une vision du marché qui sous-estime la dimension conflictuelle des échanges internationaux ?

L’Europe continue de souffrir d’un rapport ambigu à la puissance. La construction européenne s’est fondée sur une ambition légitime : dépasser les rivalités nationales par l’intégration économique, le droit et le marché commun. Mais cette conception a progressivement conduit à considérer la concurrence comme un mécanisme presque suffisant pour organiser les relations économiques, y compris face à des puissances extérieures qui ne partagent pas cette vision.

Le marché européen est très intégré sur le plan juridique, mais il ne constitue pas encore un véritable système de puissance. Les États membres conservent des intérêts industriels, énergétiques et financiers différents. Les fournisseurs étrangers peuvent exploiter ces divisions en négociant séparément avec chaque capitale. Les affaires UniCredit-Commerzbank ou les divergences sur l’énergie montrent que les réflexes nationaux restent puissants dès qu’un actif stratégique est menacé.

La faiblesse européenne ne vient donc pas d’un manque de normes. Elle vient de l’absence d’une articulation claire entre normes, industrie, sécurité, diplomatie et renseignement. L’Europe est capable de réglementer un marché, mais elle hésite encore à définir les intérêts stratégiques qu’elle doit protéger.

Pendant ce temps, les États-Unis utilisent conjointement le dollar, leur système juridique, leurs capacités de renseignement, leurs entreprises technologiques et les sanctions extraterritoriales. La Chine coordonne politique industrielle, investissements, diplomatie, contrôle des ressources et acquisition de technologies. L’Allemagne elle-même possède une culture de planification, d’exportation et de pénétration des marchés étrangers qui associe étroitement banques, entreprises et réseaux institutionnels.

La mondialisation ne supprime donc pas les cultures nationales de puissance. Elle leur offre de nouveaux instruments. Le Japon a construit son développement sur la diffusion de l’information entre l’État et les entreprises. L’Allemagne a développé une collecte méthodique et une planification détaillée. Les puissances anglo-saxonnes ont fait du droit, de la finance et de l’influence des instruments d’expansion.

L’Europe, au contraire, a souvent confondu l’ouverture avec l’absence de protection. Or un marché totalement ouvert à des acteurs qui bénéficient de subventions publiques, de commandes stratégiques, de financements privilégiés ou d’un accès asymétrique aux données ne constitue pas un espace de concurrence équilibrée.

Il ne s’agit pas de renoncer au libre-échange ou d’adopter un protectionnisme généralisé. Il faut pratiquer une ouverture sélective, fondée sur la réciprocité et sur l’évaluation des risques stratégiques. L’Europe doit savoir contrôler les investissements, protéger ses infrastructures, soutenir les secteurs critiques, utiliser ses normes comme instruments de puissance et répondre aux effets extraterritoriaux des législations étrangères.

Elle doit surtout apprendre à reconnaître qu’un allié militaire peut rester un concurrent économique. Dans la guerre économique, les catégories d’ami et d’ennemi sont moins stables que dans la stratégie militaire. Des partenaires peuvent coopérer dans un domaine et s’affronter durement dans un autre.

Refuser de nommer cette conflictualité ne la fait pas disparaître. Une puissance qui refuse de penser en termes de rapport de force finit généralement par évoluer dans un cadre défini par les autres.

Vous avez beaucoup travaillé à diffuser l’école française de guerre économique en Italie. Qu’est-ce que la France a compris plus tôt que ses voisins dans ce domaine, et quelles faiblesses conserve-t-elle malgré cette culture de l’intelligence économique ?

La France a compris avant beaucoup d’autres pays européens que l’intelligence économique devait devenir une politique publique et non rester une pratique réservée à quelques grandes entreprises ou aux services de renseignement.

Cette prise de conscience s’est développée entre le début des années 1990 et la publication du rapport Martre en 1994. Christian Harbulot, Philippe Baumard, Jean-Louis Levet et Henri Martre ont contribué à faire entrer l’expression « intelligence économique » dans le langage officiel. Il ne s’agissait pas seulement de créer un nouveau terme, mais de proposer une troisième voie entre le laisser-faire libéral et le contrôle administratif traditionnel de l’économie.

Le rapport Martre définissait l’intelligence économique comme un ensemble coordonné d’actions de recherche, de traitement et de diffusion de l’information utile aux acteurs économiques, avec les garanties nécessaires à la protection du patrimoine des entreprises. Cette définition était importante parce qu’elle insistait sur plusieurs éléments.

Premièrement, l’intelligence économique est une activité et non une simple catégorie d’informations. Deuxièmement, elle repose largement sur des sources ouvertes et ne peut donc pas être réduite à l’espionnage. Troisièmement, elle doit associer les entreprises, les administrations, les universités et les centres de recherche. Enfin, elle doit articuler trois fonctions : la veille, la protection et l’influence.

Le rapport formulait quatre grandes priorités : diffuser les pratiques d’intelligence économique dans les entreprises ; améliorer les flux d’information entre le secteur public et le secteur privé ; développer des banques de données adaptées ; mobiliser l’enseignement et la formation.

La création de l’Agence pour la diffusion de l’information technologique, puis du Comité pour la compétitivité et la sécurité économique en 1995, et enfin de l’École de Guerre Économique en 1997, témoigne de cette volonté de donner une traduction institutionnelle à la réflexion.

La France a également compris que chaque système national produit son propre modèle d’intelligence économique. On ne peut pas copier mécaniquement le modèle américain, japonais ou allemand. Il faut tenir compte de l’histoire, de la structure administrative, de la culture entrepreneuriale et du rapport entre l’État et le secteur privé.

Sa faiblesse est d’avoir parfois mieux théorisé l’intelligence économique qu’elle ne l’a mise en pratique. Le mot « renseignement » a longtemps conservé une connotation négative. L’expression « guerre économique » a suscité des réticences, comme si l’usage de ce vocabulaire conduisait nécessairement à légitimer des actions illégales.

Cette gêne sémantique a eu des effets institutionnels. L’intelligence économique a souvent été fragmentée entre plusieurs administrations et réduite à des initiatives isolées. Certaines grandes entreprises, comme Michelin, ont développé des pratiques offensives efficaces, mais elles ont rarement partagé leur expérience avec l’ensemble du tissu industriel. Les succès sont ainsi restés individuels au lieu de devenir un capital collectif.

La circulation de l’information entre le public et le privé demeure également imparfaite. Les grandes entreprises peuvent créer leurs propres structures d’analyse, tandis que les petites et moyennes entreprises restent exposées. La France a donc élaboré un langage stratégique qu’elle n’a pas toujours accepté de parler jusqu’au bout.

L’expérience française reste néanmoins essentielle pour l’Italie. Elle montre la nécessité de créer des structures permanentes de coordination économique, capables de transformer les analyses en décisions et d’éviter que l’État ne réagisse seulement lorsque l’entreprise a déjà été vendue, la technologie transférée ou la dépendance installée.

Enfin, si vous deviez tirer de cet ouvrage une leçon pour les décideurs politiques et économiques européens, quelle devrait être leur priorité pour préserver leur autonomie dans un monde marqué par la guerre économique, informationnelle et technologique ?

La première priorité devrait être la construction d’une véritable architecture européenne d’intelligence stratégique, reliée aux dispositifs nationaux et fondée sur une définition précise des intérêts vitaux.

Cette architecture ne devrait pas être une nouvelle structure bureaucratique chargée de produire des rapports supplémentaires. Elle devrait permettre de transformer rapidement l’information en décision. Son rôle serait d’identifier les dépendances critiques, d’anticiper les acquisitions hostiles, de détecter les campagnes d’influence, de protéger les technologies sensibles et de coordonner les réponses publiques et privées.

La première étape consiste à savoir ce qui doit être protégé. L’Europe doit établir une cartographie commune de ses actifs stratégiques : énergie, défense, infrastructures numériques, finance, transports, ports, télécommunications, intelligence artificielle, semi-conducteurs, espace, industrie pharmaceutique, biotechnologies et matières premières.

La deuxième étape est la création de mécanismes d’alerte précoce. Une acquisition, une campagne médiatique, une attaque informatique ou une modification réglementaire ne doivent pas être étudiées séparément. Elles peuvent constituer les éléments d’une même stratégie. L’intelligence économique sert précisément à relier des signaux qui, pris isolément, paraissent insignifiants.

La troisième étape consiste à organiser la coopération entre l’État, les entreprises, les banques, les universités, les centres de recherche, les forces armées et les services de renseignement. Une administration ne peut pas comprendre seule l’ensemble des innovations technologiques. Une entreprise ne peut pas, de son côté, saisir toutes les implications diplomatiques et sécuritaires d’une opération internationale. La puissance naît de la coordination de ces connaissances.

La quatrième priorité est humaine. L’abondance de données ne garantit pas la qualité de l’analyse. Le risque est même la saturation des capacités de compréhension. Il faut donc former des professionnels capables de croiser économie, histoire, technologie, géopolitique, droit et analyse de l’information. L’intelligence économique doit devenir un élément de culture générale pour les dirigeants publics et privés.

La cinquième priorité concerne la défense cognitive. L’Europe doit connaître les méthodes adverses, conserver la mémoire des opérations passées et réduire ses propres contradictions. Une société incapable de définir clairement ses intérêts offre à ses concurrents la possibilité de lui imposer leurs catégories d’interprétation.

Enfin, toute stratégie européenne doit conserver une base juridique et démocratique. Reconnaître la guerre économique ne signifie pas justifier l’espionnage, la corruption ou la manipulation illégale. Il faut au contraire définir les limites, les responsabilités et les moyens légitimes de la défense économique. La crédibilité est elle-même un instrument de puissance.

La leçon centrale du livre est que la souveraineté ne doit pas être confondue avec l’autarcie. Être souverain signifie pouvoir décider sans être soumis à un chantage extérieur insupportable. Cela suppose de connaître ses vulnérabilités, de protéger ses ressources essentielles, de choisir ses interdépendances et de conserver une capacité autonome d’initiative.

Dans le monde contemporain, une défaite stratégique peut survenir bien avant l’apparition d’un conflit militaire. Elle peut commencer par la perte d’une entreprise, d’un brevet, d’une infrastructure, d’une compétence ou d’une capacité à interpréter correctement les intentions d’autrui.

La souveraineté européenne se jouera donc simultanément dans les usines, les banques, les ports, les laboratoires, les réseaux numériques, les universités et les esprits. C’est précisément l’enseignement le plus actuel de Christian Harbulot.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
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Biographie sur le site du Cestudec
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Intelligence Geopolitica
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