DÉCRYPTAGE – La France désarmée dans la guerre sans déclaration

DÉCRYPTAGE – La France désarmée dans la guerre sans déclaration

lediplomate.media — imprimé le 31/07/2026
France désarmée dans la guerre
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Trente ans pour nommer un conflit que les élites refusaient de voir

Le départ de Christian Harbulot de la direction de l’École de guerre économique, près de trente ans après sa création, ne constitue pas seulement un changement de génération. Il marque la fin d’un premier cycle intellectuel et l’ouverture d’une phase beaucoup plus exigeante. Pendant longtemps, il a fallu convaincre que la guerre économique existait. Désormais, il faut apprendre à la conduire.

Lorsque l’École fut fondée en 1997 avec le général Jean Pichot-Duclos, l’expression même de « guerre économique » paraissait excessive, presque inconvenante. L’époque célébrait la mondialisation, l’ouverture des marchés, l’effacement des frontières et la promesse d’une prospérité partagée. Les affrontements entre nations devaient céder la place à la concurrence entre entreprises, surveillée par des institutions internationales supposées neutres.

Cette représentation du monde s’est effondrée. Les sanctions financières, les restrictions technologiques, les embargos, les prises de contrôle industrielles, la maîtrise des données et la manipulation de l’information ont révélé une réalité plus brutale : l’économie n’a jamais cessé d’être un instrument de puissance. Elle est devenue l’un des principaux terrains de l’affrontement entre les États.

Les États-Unis utilisent leur monnaie, leur droit, leurs entreprises numériques et leurs capacités de renseignement pour protéger leurs intérêts. La Chine associe politique industrielle, contrôle du crédit, conquête commerciale et sécurisation des matières premières. La Russie mobilise l’énergie, les ressources minières et l’information comme instruments de pression. L’Inde, la Turquie, les monarchies du Golfe et plusieurs puissances émergentes ont également compris qu’il n’existe pas de souveraineté politique durable sans autonomie économique.

La France, en revanche, continue souvent d’interpréter ses pertes industrielles comme de simples accidents du marché. Elle découvre trop tard que ses entreprises stratégiques ont été vendues, que ses chaînes d’approvisionnement dépendent de décisions prises à l’étranger et que ses capacités scientifiques peuvent être absorbées par des concurrents mieux organisés. Ce qui est présenté comme une opération financière peut pourtant devenir une défaite géopolitique.

Le grand aveuglement de la mondialisation heureuse

L’apport essentiel de l’École de guerre économique fut d’avoir refusé les certitudes dominantes. Elle affirma très tôt que la mondialisation ne supprimerait pas les rapports de force, mais qu’elle les déplacerait vers de nouveaux territoires : l’industrie, la finance, la technologie, les normes juridiques, l’information et la réputation.

Cette position était alors minoritaire. Une partie des économistes soutenait que les marchés mondiaux finiraient par rapprocher les sociétés. Certains universitaires annonçaient le déclin de la puissance étatique. Les dirigeants européens, convaincus que l’interdépendance protégerait la paix, réduisaient leurs capacités industrielles et transféraient des compétences essentielles hors de leurs frontières.

L’histoire a pris la direction opposée. L’interdépendance n’a pas aboli la puissance ; elle a créé de nouvelles dépendances. Elle permet à celui qui contrôle une monnaie, une technologie, un réseau de communication ou une ressource indispensable de contraindre celui qui en dépend.

La guerre économique moderne ne prend donc pas toujours la forme spectaculaire d’un embargo. Elle peut avancer par étapes discrètes : acquisition d’une entreprise, dépôt d’un brevet, contrôle d’un fournisseur, adoption d’une norme, lancement d’une procédure judiciaire, financement d’un groupe d’influence ou campagne destinée à dégrader la réputation d’un concurrent.

Un pays peut ainsi perdre son autonomie sans qu’aucun soldat étranger ne franchisse sa frontière. Il suffit que ses dirigeants cessent de considérer l’économie comme un espace stratégique.

Trois fractures au cœur de l’affaiblissement français

Le diagnostic développé par Christian Harbulot ne se limite pas à la compétition internationale. Il identifie également des forces internes qui contribueraient, volontairement ou non, à l’affaiblissement de la France.

La première est constituée par une élite financière et mondialisée, davantage attachée à ses intérêts particuliers qu’à une stratégie collective. Cette élite circule entre les institutions, les banques, les grandes entreprises, les médias et les réseaux culturels. Elle raisonne à l’échelle des rendements et des carrières, alors que la souveraineté exige une vision de long terme.

La deuxième fracture traverse l’appareil d’État. Une administration historiquement puissante s’est progressivement enfermée dans la procédure, la norme et la gestion quotidienne. Elle produit des règlements mais peine à définir une orientation stratégique. Elle sait contrôler, interdire et taxer, mais éprouve davantage de difficultés à protéger, anticiper et construire.

La troisième concerne une partie de la société civile, qui défend des principes parfois légitimes mais trop souvent déconnectés des réalités sociales et économiques. Il ne s’agit pas de contester la défense de l’environnement ou des droits humains. Il s’agit de comprendre que ces causes peuvent devenir des instruments de pression lorsqu’elles sont utilisées de manière sélective contre certaines entreprises ou certains États.

Une campagne morale peut affaiblir une industrie nationale sans modifier les pratiques de ses concurrents étrangers. Une norme écologique peut provoquer la fermeture d’une usine en Europe tout en favorisant l’importation du même produit fabriqué ailleurs dans des conditions moins exigeantes. La vertu proclamée se transforme alors en dépendance réelle.

La bataille décisive se déroule dans les esprits

La guerre de l’information ne consiste pas uniquement à diffuser des nouvelles mensongères. Sa forme la plus efficace est plus profonde : elle cherche à imposer une manière de percevoir le monde.

Celui qui contrôle les mots finit souvent par contrôler les décisions. Il définit ce qui peut être discuté, les menaces qui doivent être reconnues et celles qui doivent être ignorées. Il transforme un intérêt particulier en valeur universelle et présente toute opposition comme irrationnelle, archaïque ou dangereuse.

La dépendance devient ainsi cognitive avant de devenir économique. Un pays dominé intellectuellement adopte les concepts de ses concurrents, utilise leurs catégories et finit par observer sa propre réalité à travers leurs intérêts. Il peut alors défendre une politique qui l’affaiblit tout en croyant servir le progrès général.

C’est pourquoi la production de connaissances constitue un enjeu stratégique. Les puissances ne se contentent pas de fabriquer des armes ou des technologies. Elles produisent également des doctrines, des classements, des méthodes de gestion, des modèles universitaires et des critères de légitimité.

Pendant des décennies, la pensée économique européenne a largement accepté les références anglo-saxonnes. Or les ouvrages diffusés aux futurs dirigeants européens enseignaient souvent le fonctionnement théorique des marchés sans révéler les méthodes offensives utilisées par les puissances pour défendre leurs entreprises.

L’École de guerre économique a tenté de sortir de cette dépendance en comparant les modèles de compétition, en étudiant l’emploi offensif de l’information et en reliant la technologie à la dimension humaine. Son objectif n’était pas seulement d’accumuler des données, mais de comprendre comment elles pouvaient être utilisées pour influencer une décision, protéger une entreprise ou anticiper une attaque. 

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Des conflits sans uniforme et sans frontière

La dimension militaire de cette transformation ne doit pas être sous-estimée. Les guerres contemporaines commencent souvent bien avant les premières frappes. Elles débutent par la collecte d’informations, la cartographie des vulnérabilités, l’influence des opinions publiques et la déstabilisation des institutions.

Une opération informationnelle peut affaiblir la confiance dans l’État, diviser une société ou isoler diplomatiquement un adversaire. Une attaque numérique peut désorganiser une infrastructure, tandis qu’une pression financière peut limiter la capacité d’un gouvernement à financer son effort de défense.

La séparation traditionnelle entre guerre et paix devient donc de plus en plus artificielle. Entre les deux, existe une zone permanente de confrontation, où les adversaires testent leurs forces sans franchir le seuil du conflit ouvert.

Dans cet espace, les armées ne peuvent pas agir seules. La défense d’un pays dépend aussi de ses banques, de ses entreprises, de ses chercheurs, de ses médias et de ses institutions éducatives. Une nation qui possède des forces militaires modernes mais dépend entièrement de technologies étrangères conserve une souveraineté fragile.

Le passage de relais à Jean-Claude Gallet, ancien général disposant d’une expérience du renseignement, traduit cette convergence entre culture militaire et analyse économique. Il montre que la guerre économique n’est plus une question réservée aux entreprises. Elle concerne directement la sécurité nationale.

Le coût industriel de la naïveté stratégique

La perte d’une entreprise stratégique ne se résume jamais au montant d’une transaction. Elle entraîne la disparition de compétences, de fournisseurs, de brevets, de capacités de recherche et de réseaux commerciaux. Elle réduit aussi la liberté diplomatique de l’État.

Lorsqu’un pays dépend d’une puissance étrangère pour ses composants électroniques, ses médicaments, son énergie ou ses moyens de communication, ses choix politiques deviennent plus étroits. Il peut certes conserver son drapeau, son gouvernement et ses institutions, mais sa marge de manœuvre réelle se réduit.

La France pourrait désormais suivre trois chemins.

Le premier serait celui de la continuité. Les autorités multiplieraient les discours sur la souveraineté, tout en poursuivant la vente des entreprises et la dépendance technologique. Ce scénario conduirait à une économie de services, placée sous la protection militaire et numérique d’autres puissances.

Le deuxième serait celui d’un protectionnisme improvisé. L’État tenterait de bloquer certaines acquisitions et de subventionner quelques secteurs sans doctrine générale. Cette politique pourrait sauver temporairement des entreprises, mais elle ne suffirait pas à restaurer une puissance industrielle.

Le troisième chemin serait celui d’une stratégie cohérente : protection des secteurs essentiels, financement de long terme, contrôle des investissements étrangers, sécurisation des ressources, soutien à la recherche, formation des dirigeants et capacité d’action offensive dans le domaine de l’information.

Cette stratégie ne signifierait pas l’isolement. La souveraineté ne consiste pas à supprimer toutes les dépendances, objectif irréaliste, mais à les choisir, les diversifier et empêcher qu’elles deviennent des moyens de chantage.

L’heure n’est plus au commentaire mais à l’action

Le Centre de recherche CR451 doit poursuivre les travaux consacrés à la guerre économique, informationnelle et cognitive. Sa référence à Fahrenheit 451, le roman de Ray Bradbury sur la destruction des livres et de la mémoire, n’est pas fortuite. Une société privée de mémoire stratégique est condamnée à répéter les mêmes erreurs.

La démarche annoncée repose sur la recherche appliquée : ne pas seulement décrire les affrontements, mais produire des instruments utiles à la décision, identifier les vulnérabilités et anticiper les stratégies adverses.

Il s’agit là d’une rupture nécessaire avec une tradition française qui excelle souvent dans l’analyse mais hésite au moment de l’action. L’accumulation des rapports ne constitue pas une politique. Une connaissance qui ne modifie aucune décision finit par devenir une manière élégante d’accepter l’impuissance.

L’École de guerre économique et ses réseaux peuvent former des cadres, transmettre des méthodes et alerter sur les menaces. Ils ne peuvent cependant remplacer la volonté politique. La question essentielle reste donc entière : la France veut-elle redevenir un acteur capable de défendre ses intérêts, ou préfère-t-elle administrer son déclassement en l’accompagnant de discours sur l’autonomie européenne ?

La guerre économique ne produit pas toujours des ruines visibles. Elle avance à travers des contrats, des sanctions, des dépendances, des campagnes d’influence et des abandons industriels. Lorsque la population mesure enfin ses conséquences, les centres de décision ont souvent déjà été déplacés ailleurs.

Après trente ans consacrés à démontrer l’existence de cette guerre, le temps de la preuve est terminé. Commence désormais celui du rapport de force.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
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Ouvrages en français
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Liens utiles
 
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
 
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
 
Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis
https://centrostudistrategicicarlodecristoforis.wordpress.com/?_gl=1*1nwazl2*_gcl_au*MTY0MDE3Njc2LjE3Mjg3NDI3NTM

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