PORTRAIT – Mary Beard : Rome, l’Empire et l’éternelle grammaire de la puissance

Par la Rédaction
Elle a rendu aux Romains leurs visages, leurs voix, leurs contradictions, et ce faisant, elle a rendu Rome à notre époque. Mary Beard ne raconte pas l’Empire romain comme une procession de généraux, de statues et d’empereurs fous. Elle descend dans les rues, lit les graffitis, interroge les tombeaux, observe les esclaves affranchis, les provinciaux, les femmes, les soldats et les ambitieux qui peuplaient la première grande puissance méditerranéenne. Derrière cette histoire profondément humaine apparaît pourtant une question géopolitique majeure : comment une cité du Latium est-elle devenue le centre d’un empire allant de la Bretagne à la Syrie, et comment cette domination a-t-elle transformé ceux qui l’exerçaient autant que ceux qui la subissaient ? De SPQR à Emperor of Rome, Mary Beard démonte les mythes de Rome sans en diminuer la grandeur.
À l’heure où reviennent les rivalités impériales, les frontières disputées et la compétition entre grandes puissances, son œuvre rappelle une vérité inconfortable : les empires ne vivent jamais de la force seule. Ils durent parce qu’ils savent intégrer, administrer, raconter leur puissance, et parce qu’un temps, ceux qu’ils gouvernent trouvent parfois intérêt à participer à leur monde.
Mary Beard fait descendre Rome de son piédestal
Mary Beard est née en 1955 dans le Shropshire, en Angleterre. Étudiante à Newnham College, Cambridge, à partir de 1973, elle choisit les études classiques dans un univers universitaire encore profondément marqué par les hiérarchies sociales et masculines. Après un doctorat et un passage par King’s College London, elle revient à Cambridge en 1984. Elle y fera l’essentiel de sa carrière, jusqu’à devenir professeure de lettres classiques puis professeure émérite, tout en occupant une place singulière dans l’espace public britannique.
Cette notoriété ne tient pas seulement à l’ampleur de son érudition. Elle tient à une méthode. Mary Beard refuse la Rome de carton-pâte : celle des péplums, des empereurs caricaturaux, des légions parfaitement alignées et d’une décadence racontée comme une punition morale. Elle préfère la poussière des rues, les inscriptions funéraires, les objets, les plaisanteries, les logements exigus, les métiers et les trajectoires individuelles. Dans Pompeii: The Life of a Roman Town comme dans ses émissions consacrées aux Romains ordinaires, l’Empire cesse d’être une abstraction territoriale. Il redevient une société.
Ce déplacement du regard est essentiel. Une puissance n’existe pas seulement dans les décisions de ses dirigeants. Elle existe dans les ports qui nourrissent les villes, les routes qui déplacent les légions et les marchandises, la monnaie qui circule, le droit qui organise les relations, les langues qui cohabitent, les impôts que l’on prélève et les possibilités d’ascension offertes à ceux qui acceptent les règles du système. Regarder Rome par le bas permet donc, paradoxalement, de mieux comprendre sa puissance par le haut.
Mary Beard possède également un talent rare : rendre l’Antiquité familière sans prétendre qu’elle nous ressemble. Elle se méfie des parallèles faciles. Rome n’est ni l’Union européenne avant l’heure, ni l’Amérique antique, ni un manuel prêt à l’emploi pour gouvernants contemporains. Mais l’expérience romaine permet de déplacer notre regard. Elle nous oblige à interroger des mots que nous employons comme s’ils allaient de soi : citoyenneté, peuple, frontière, empire, liberté, civilisation.
De SPQR à l’Empire : comment Rome transforma la conquête en système
Dans SPQR: A History of Ancient Rome, Mary Beard raconte près d’un millénaire d’histoire, depuis les récits fondateurs jusqu’à l’extension massive de la citoyenneté romaine au début du IIIe siècle. Le choix du titre est déjà politique : Senatus Populusque Romanus, « le Sénat et le peuple romain ». Rome se pense comme une communauté civique bien avant de se penser comme un empire universel. Sa formidable expansion ne naît pas d’un plan directeur. Elle se construit par guerres successives, alliances, rivalités locales, opportunités, peur de l’adversaire et refus de revenir en arrière.
La géographie joue ici un rôle décisif. Placée au centre de la Méditerranée, l’Italie donne à Rome une base à partir de laquelle la puissance peut rayonner vers l’ouest comme vers l’est. La maîtrise des voies terrestres, puis de la mer, transforme progressivement une puissance italienne en système méditerranéen. Carthage constitue le grand rival occidental ; les royaumes hellénistiques et les peuples européens deviennent ensuite partenaires, adversaires ou sujets. La frontière romaine n’est jamais seulement une ligne : elle est une zone militaire, commerciale et politique.
Mais la conquête ne suffit pas à expliquer la durée. Rome possède une remarquable capacité d’absorption. Elle accorde des statuts différents, incorpore des élites locales, étend progressivement la citoyenneté et permet à des hommes nés loin du Latium d’entrer dans les structures du pouvoir. L’empire romanise les provinces, mais les provinces transforment aussi Rome. Des empereurs viennent d’Espagne, d’Afrique du Nord ou des Balkans. La puissance impériale devient moins une affaire d’origine qu’une appartenance à un ordre politique.
Cette plasticité constitue l’une des grandes leçons géopolitiques de Rome. Un empire durable ne peut pas gouverner éternellement chaque territoire comme un pays occupé. Il lui faut fabriquer des intérêts communs, distribuer des avantages, déléguer une partie de l’autorité et donner aux élites périphériques une raison de participer au système. Les légions restent indispensables, mais elles ne peuvent être partout. La domination devient réellement puissante lorsqu’elle produit de la collaboration.
Mary Beard détruit ainsi deux caricatures opposées. Rome n’est ni une merveilleuse machine civilisatrice dispensant généreusement le progrès, ni un simple appareil prédateur imposé par la violence. Elle est conquête brutale, mobilité sociale, esclavage massif, droit, commerce, massacres, intégration, infrastructures et circulation des cultures. C’est précisément cette contradiction qui rend l’expérience romaine si utile. Les empires réels ne ressemblent jamais entièrement au récit moral que leurs admirateurs ou leurs adversaires fabriquent après coup.
César, les empereurs et nous : ce que Rome dit encore de la puissance
Avec Emperor of Rome, Mary Beard déplace encore la focale. Plutôt que d’aligner les règnes et les portraits psychologiques — Auguste le fondateur, Caligula le fou, Néron le monstre, Marc Aurèle le philosophe — elle demande ce que signifiait réellement gouverner l’Empire romain. Que pouvait savoir un empereur ? Comment les décisions lui parvenaient-elles ? Comment administrer des territoires immenses avec des communications lentes et un appareil bureaucratique sans commune mesure avec celui d’un État moderne ? Derrière l’image du maître absolu apparaît un pouvoir plus contraint qu’il n’y paraît.
L’empereur règne au centre d’une gigantesque mise en scène. Monnaies, statues, monuments, cérémonies et récits construisent sa présence dans des provinces où la plupart des habitants ne le verront jamais. La représentation devient une technologie politique. Ce phénomène n’a rien perdu de son actualité : toute puissance doit être vue pour être crue. Les portraits impériaux gravés sur les monnaies ont changé de support, mais la bataille de l’image demeure au cœur du pouvoir contemporain.
Rome permet également de penser la tension permanente entre institutions et personnalisation du pouvoir. Auguste conserve les formes de la République tout en concentrant progressivement l’autorité. Le vocabulaire ancien survit tandis que le régime change de nature. Mary Beard invite à regarder avec prudence les récits trop simples sur les « bons » et les « mauvais » empereurs : les sources elles-mêmes sont souvent produites par des élites sénatoriales qui jugent les souverains selon leurs propres intérêts. L’histoire du pouvoir est aussi l’histoire de ceux qui ont eu les moyens d’écrire sa réputation.
Cette méfiance méthodologique est précieuse à notre époque. Les relations internationales sont saturées de récits concurrents. Chaque puissance se présente comme défensive, stabilisatrice ou porteuse d’un ordre légitime. Les États-Unis parlent d’un ordre international fondé sur des règles ; la Chine invoque le retour d’une puissance longtemps humiliée ; la Russie mobilise l’histoire, la sécurité et la profondeur stratégique ; l’Europe revendique le droit et les normes. Comme à Rome, la puissance matérielle ne se sépare jamais complètement du récit qui prétend la légitimer.
Il serait absurde d’assimiler ces puissances à l’Empire romain. Mais Rome pose les bonnes questions. Jusqu’où une puissance peut-elle étendre ses engagements sans épuiser ses ressources ? Comment conserver la loyauté de périphéries éloignées ? Quelle part de coercition et quelle part d’adhésion font tenir un ordre international ? Que se passe-t-il lorsque les élites du centre ne croient plus à leur propre système, ou lorsque les populations périphériques cessent d’y trouver leur intérêt ? Ce sont des questions romaines. Elles sont également celles du XXIe siècle.
La grande force de Mary Beard est de nous empêcher de céder à la fascination facile pour la chute. L’Empire romain n’est pas tombé en une nuit sous les coups de barbares surgis de nulle part. Le monde romain se transforme lentement, différemment selon les régions, tandis que ses institutions, ses religions, son droit, ses villes et sa mémoire survivent sous d’autres formes. Les empires meurent rarement comme meurent les hommes. Ils se fragmentent, se métamorphosent et lèguent aux puissances qui leur succèdent une partie de leur langage.
Rome n’est pas morte : elle a changé de visage
C’est peut-être là que Mary Beard est la plus utile au lecteur contemporain. Elle ne nous propose ni d’admirer Rome ni de la condamner. Elle nous demande de la regarder assez longtemps pour que disparaissent les légendes commodes. Une civilisation capable de produire Virgile, des aqueducs, un droit extraordinairement durable et une citoyenneté progressivement élargie pouvait simultanément vivre de conquêtes, d’esclavage et de violence politique. La grandeur historique n’est presque jamais moralement pure.
Le réalisme consiste précisément à accepter cette complexité. Les puissances cherchent la sécurité, mais aussi le prestige. Elles proclament des principes, mais défendent des intérêts. Elles intègrent certains peuples et en écrasent d’autres. Elles se pensent éternelles alors même que les conditions de leur domination commencent parfois à disparaître.
Rome nous apprend également qu’un empire est d’abord une organisation de l’espace. Il faut tenir les routes, sécuriser les mers, nourrir les métropoles, surveiller les frontières, lever des impôts, déplacer des armées et convaincre les élites locales que l’ordre existant leur profite davantage que sa destruction. Deux mille ans plus tard, les instruments ont changé, mais la géographie demeure. Les détroits, les corridors, les ports, les ressources et les frontières continuent d’ordonner la puissance mondiale.
Mary Beard ajoute à cette leçon quelque chose de plus humain. Derrière les cartes et les stratégies vivent toujours des individus : soldats qui attendent leur solde, marchands qui suivent les routes de l’Empire, esclaves qui rêvent d’affranchissement, provinciaux qui deviennent citoyens, ambitieux qui cherchent la faveur du prince. C’est par eux que la puissance devient concrète.
Notre époque aime croire qu’elle a dépassé les empires. Elle préfère parler d’alliances, de sphères d’influence, de partenariats, de normes ou d’ordres internationaux. Peut-être. Mais les grandes puissances continuent de chercher des frontières sûres, des marchés, des routes commerciales, des dépendances et des alliés.
Rome n’offre pas de mode d’emploi pour le XXIe siècle. Elle offre mieux : une mémoire de la puissance. Et Mary Beard nous rappelle qu’avant de demander pourquoi les empires tombent, il faudrait peut-être commencer par comprendre pourquoi, pendant si longtemps, tant d’hommes ont accepté de vivre en leur sein.
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