DÉCRYPTAGE – Myanmar : Le retour américain entre terres rares, pouvoir militaire et rivalité avec la Chine

DÉCRYPTAGE – Myanmar : Le retour américain entre terres rares, pouvoir militaire et rivalité avec la Chine

lediplomate.media — imprimé le 24/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Les pourparlers confidentiels au Japon pourraient ouvrir une nouvelle phase dans les relations avec Washington. Mais la criminalité, la guerre civile et la dépendance industrielle envers la Chine rendent ce rapprochement bien plus complexe qu’un échange de concessions diplomatiques contre des ressources minières.

Une ouverture diplomatique, plusieurs objectifs

Selon Reuters, des représentants des États-Unis et du gouvernement birman soutenu par les militaires se sont rencontrés à Tokyo la semaine dernière, après les discussions de septembre à Naypyitaw. Les contacts précédents portaient notamment sur la libération d’un homme d’affaires américain, la lutte contre les centres d’escroquerie et la possibilité de discuter de l’accès aux terres rares. Le contenu de la dernière rencontre reste confidentiel. 

Cette information témoigne de la recherche d’un dialogue après l’isolement consécutif au coup d’État de 2021. Elle ne permet toutefois de conclure ni à la signature d’un accord minier ni à une normalisation déjà décidée. Un canal confidentiel permet de sonder les intentions et les possibilités sans prendre immédiatement d’engagements publics : il peut produire des résultats limités ou préparer un changement plus large.

Washington poursuit au moins trois intérêts potentiels : protéger ses ressortissants, obtenir une coopération contre les réseaux criminels transnationaux et explorer des possibilités dans la compétition pour les minerais stratégiques. Ces objectifs peuvent se renforcer, mais aussi entrer en conflit. Une concession permettant d’obtenir une libération, par exemple, peut procurer au pouvoir birman un avantage politique supérieur à sa portée économique.

Pour les dirigeants de Naypyitaw, être reçus par les Américains peut déjà constituer un résultat. Le dialogue atténue l’isolement et leur permet de se présenter comme des interlocuteurs capables d’apporter des solutions. Le bénéfice diplomatique peut donc précéder toute réalisation concrète. C’est cette asymétrie qui rend importante la succession des concessions.

Les escroqueries sont aussi un système de pouvoir

La lutte contre les escroqueries n’est pas un simple sujet secondaire. En mai 2025, le Trésor américain a sanctionné l’Armée nationale karen et ses dirigeants, les accusant de faciliter les fraudes informatiques, la traite des personnes et la contrebande. La décision décrivait une milice qui tirait avantage de ses relations avec l’armée birmane et fournissait des terrains, une protection et des services aux activités criminelles. 

Cette structure aide à comprendre le problème. Un centre d’escroquerie a besoin de bâtiments, d’énergie, de connexions, de personnel, de protection et de moyens de transférer de l’argent. Ceux qui assurent ces conditions peuvent en tirer des revenus sans organiser directement chaque escroquerie. Les intérêts criminels s’entremêlent ainsi à ceux d’acteurs armés et d’intermédiaires économiques.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime décrit des réseaux transnationaux dans lesquels convergent fraudes, blanchiment, traite et services spécialisés. Il documente également la capacité des organisations à se déplacer vers des territoires plus vulnérables lorsque la pression des autorités augmente. 

Il en découle un critère essentiel pour évaluer une éventuelle coopération : fermer un bâtiment ne signifie pas démanteler le réseau. Si les bailleurs de fonds, les systèmes de paiement et les protections restent intacts, les activités peuvent réapparaître ailleurs. Les personnes contraintes de travailler dans ces centres doivent être protégées en tant que victimes, tandis que l’efficacité des opérations doit aussi se mesurer à l’arrêt des escroqueries et à l’interruption des flux financiers.

Demander la coopération des dirigeants militaires soulève donc une question politique : jusqu’où sont-ils disposés à s’attaquer aux intérêts liés à leurs propres réseaux ? Pour Washington, le risque est d’offrir des avantages durables en échange d’interventions temporaires, susceptibles d’être répétées chaque fois qu’il devient nécessaire d’obtenir une nouvelle concession.

La géographie militaire limite les promesses

Le Myanmar ne peut pas être considéré comme un territoire administré de manière uniforme. Le service géologique américain documente, pour 2024, une extraction de terres rares concentrée dans l’État kachin et contrôlée par l’organisation indépendantiste locale, avec des exportations vers la Chine. Il s’agit d’un repère temporel précis, et non d’une carte complète des équilibres militaires actuels. Il montre néanmoins pourquoi l’autorité revendiquée par le gouvernement central ne coïncide pas automatiquement avec la maîtrise des ressources. 

Un accord signé dans la capitale doit tenir compte de ceux qui contrôlent les mines, les routes et les passages frontaliers. Pour un investisseur, la signature d’une autorité reconnue sur le plan contractuel peut être insuffisante si un autre acteur dispose de la capacité matérielle d’interrompre la production et le transport.

Sur le plan stratégique et militaire, la capacité de frapper un territoire et celle de l’administrer durablement sont différentes. L’aviation peut détruire des infrastructures ou imposer des coûts aux adversaires ; elle ne garantit pas, à elle seule, un corridor commercial sûr. Il faut une présence au sol, des approvisionnements, du personnel et des accords locaux suffisamment solides pour résister aux évolutions du conflit.

Le coût humain de cette guerre reste partie intégrante de l’évaluation. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a constaté qu’en 2025, le nombre de civils tués par des frappes aériennes avait atteint son plus haut niveau vérifié depuis le coup d’État. Un rapprochement diplomatique n’efface pas cette réalité. 

D’éventuelles recettes supplémentaires auraient également des conséquences stratégiques. Elles pourraient améliorer la capacité d’acheter du matériel, de rémunérer les appareils de pouvoir et de consolider des alliances. En l’absence de garanties, on ne peut pas présumer que l’ouverture économique produira automatiquement une modération politique. Elle pourrait aussi modifier les rapports de force et alimenter la poursuite de la guerre.

Terres rares : toute la chaîne industrielle compte

L’expression « terres rares » regroupe des éléments dont les applications et les marchés diffèrent. Pour Washington, la disponibilité des terres rares lourdes, dont le dysprosium et le terbium, liées à des productions technologiques stratégiques, compte également. Le service géologique américain signale leur utilisation dans des aimants à hautes performances et dans d’autres applications industrielles, scientifiques et médicales. 

La disponibilité du minerai n’est que la première étape. Viennent ensuite le traitement, la séparation des éléments, le raffinage et la transformation en matériaux utilisables par l’industrie. Une mine peut donc se situer hors de Chine tout en continuant d’alimenter une filière dépendante d’installations chinoises.

Les données américaines sur le secteur documentent précisément le poids dominant de Pékin dans la transformation. La distinction entre extraction et transformation est décisive : déplacer les achats sans construire de capacités industrielles alternatives peut changer l’origine du matériau tout en laissant intacte une vulnérabilité fondamentale. 

Pour la réduire, il faudrait des investissements coordonnés, des compétences, une énergie fiable et des clients disposés à acheter dans la durée. Le rapport américain sur les terres rares lourdes publié en 2026 décrivait, pour 2025, des capacités américaines encore en développement et des productions qui n’avaient pas encore atteint durablement l’échelle commerciale. Il ne s’agit pas d’une photographie définitive de la situation actuelle, mais cela précise l’ampleur du problème industriel. 

Il existe aussi une différence entre rentabilité commerciale et sécurité stratégique. Une filière alternative peut coûter plus cher que celle qui existe déjà. Si elle est financée pour réduire une dépendance, il faut accepter des délais longs et des prix potentiellement supérieurs, tout en vérifiant les conditions de travail, les effets environnementaux et la provenance du matériau.

Pour les États-Unis, le risque serait de remplacer une dépendance industrielle par une dépendance territoriale : obtenir l’accès à des ressources contrôlées par des équilibres armés instables, tout en continuant à avoir besoin de capacités de transformation extérieures.

La Chine n’est pas spectatrice

Pékin dispose d’une position concrète : il constitue un marché de destination pour les terres rares birmanes et occupe une place centrale dans leur transformation. Cette combinaison lui confère une capacité d’influence qui n’exige pas nécessairement le contrôle politique direct de tous les territoires producteurs.

L’éventuelle entrée des Américains devrait donc être évaluée selon plusieurs dimensions. Qui finance l’extraction ? Qui achète le produit ? Où est-il transformé ? Quelles liaisons permettent de l’exporter ? Un accord qui ne modifierait qu’une seule de ces relations pourrait avoir des effets bien inférieurs aux attentes diplomatiques.

Par ailleurs, rechercher une relation avec Washington pourrait offrir aux dirigeants birmans une marge de négociation accrue avec Pékin. La possibilité d’une alternative peut être utilisée pour obtenir de meilleures conditions du partenaire dominant. Le rapprochement américain pourrait ainsi devenir un instrument de négociation sans se traduire par un changement effectif des orientations stratégiques.

Cela ne rend pas le dialogue inutile, mais impose de distinguer l’ouverture d’un espace diplomatique de la construction d’une influence durable. Cette dernière exige des ressources, de la continuité et des résultats qui survivent aux déclarations.

Tokyo protège ses intérêts

Le Japon conserve des intérêts économiques et des entreprises au Myanmar. Accueillir des contacts confidentiels peut lui permettre de maintenir un rôle diplomatique, de protéger ses ressortissants et de préserver des possibilités d’action dans une crise régionale.

Il n’est toutefois pas démontré que Tokyo participe à un projet commun concernant les ressources minières. Le lieu de la rencontre ne suffit pas à établir le contenu d’un accord. Pour le Japon aussi, protéger les investissements existants et s’engager dans de nouvelles opérations sont deux décisions différentes : la première peut inciter à la prudence et au maintien des contacts, la seconde exige des garanties plus importantes.

Le problème politique est d’éviter que le maintien des relations ne devienne une légitimation sans contrepartie. L’aide à la population, la protection des entreprises et la reconnaissance des dirigeants au pouvoir ne sont pas des instruments interchangeables. Les confondre réduirait la possibilité d’exiger des résultats précis.

Il en va de même pour les sanctions américaines. Le 9 octobre, Theint Win Htet a été retirée de la liste. La décision concerne une personne et n’équivaut pas à l’abolition du régime de sanctions. Le fait est documenté ; son lien direct avec des concessions minières ne l’est pas. 

Une économie fragile rend toute promesse coûteuse

Le contexte économique aide à mesurer les difficultés. En juin 2026, la Banque mondiale estimait la contraction du produit intérieur brut à 2 % pour l’exercice 2025-2026 et prévoyait une croissance de 2 % pour 2026-2027. Elle signalait également une inflation annuelle de 24,6 % en avril 2026, ainsi que des pressions sur les coûts énergétiques, les transports et les entreprises. Il s’agit d’estimations et de prévisions correspondant à cette publication, et non des résultats définitifs de l’année en cours. 

Dans un tel contexte, la perspective d’investissements étrangers peut être politiquement précieuse. Mais une annonce ne rétablit ni l’électricité, ni les liaisons, ni les capacités productives. Un projet minier exposé à la guerre doit assumer des dépenses de sécurité, d’approvisionnement et de maintenance, en plus du risque d’interruption.

La répartition des bénéfices est tout aussi importante. Des recettes concentrées dans des concessions opaques ou dans des relations avec des acteurs armés peuvent renforcer les rentes et les dépendances sans améliorer l’emploi ou les services. Pour que l’investissement ait un effet économique plus large, il faut des règles prévisibles, des contrôles et la possibilité de vérifier l’utilisation des revenus.

La stabilité contractuelle est, elle aussi, une question politique. Les investisseurs doivent évaluer si les accords seront respectés par les autorités locales, les groupes armés et les futurs gouvernements. Négliger cette dimension peut rendre une entente apparemment avantageuse beaucoup plus coûteuse dans la durée.

Les scénarios du rapprochement

La première évolution possible est une coopération limitée : des libérations, la protection des ressortissants et des interventions vérifiables contre les escroqueries, sans normalisation générale. Cette voie pourrait produire des bénéfices concrets tout en préservant la possibilité d’interrompre le dialogue si les engagements ne sont pas respectés.

La deuxième est une ouverture économique progressive. Elle exigerait des vérifications sur la provenance des minerais, les conditions des travailleurs, les bénéficiaires des revenus et la continuité des approvisionnements. Pour les États-Unis, elle n’aurait de sens que si elle s’accompagnait de la construction de capacités industrielles alternatives.

La troisième est une négociation prolongée dans laquelle les dirigeants birmans obtiendraient visibilité et marges de manœuvre diplomatiques, tandis que leurs interlocuteurs étrangers recueilleraient des promesses difficiles à traduire en résultats. La fragmentation militaire permettrait particulièrement aisément d’attribuer chaque engagement non respecté à l’impossibilité de contrôler le territoire.

Le jugement dépendra donc du rapport entre concessions et résultats. Parler peut être nécessaire, y compris avec des responsables de graves violations. Mais la capacité de contrôler des ressources, des appareils armés ou des réseaux de protection criminelle ne devrait pas devenir un titre suffisant pour obtenir une légitimation. L’épreuve consistera à vérifier si le dialogue réduira la violence et l’exploitation, ou s’il offrira de nouveaux instruments à ceux qui tirent avantage de leur persistance.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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