TRIBUNE – Napoléon III face au libéralisme de David Lisnard : L’État bâtisseur ou l’État réduit ?

Par David Saforcada
Alors que David Lisnard érige la réduction des dépenses publiques et la libération de l’économie en piliers de son projet présidentiel, l’histoire du Second Empire rappelle une autre voie : celle d’un État stratège, capable de mobiliser le capital privé, de transformer le pays et de mettre le progrès économique au service de la puissance nationale et de l’élévation sociale. Une conception qui mérite d’être redécouverte à l’heure où la France cherche les moyens de sa réindustrialisation.
Quand Napoléon III faisait de l’État le moteur du progrès
Il est des leçons de l’Histoire qui mériteraient d’être méditées par nos libéraux contemporains. Celle de Napoléon III en matière économique en fait incontestablement partie.
Entre 1852 et 1870, la France connaît l’une des transformations économiques les plus profondes de son histoire. Le pays se couvre de voies ferrées, les banques modernes prennent leur essor, les industries se développent, les ports s’agrandissent, les villes se transforment. L’agriculture elle-même bénéficie de grands travaux d’aménagement et d’assainissement.
Tout cela ne naît pas de la seule volonté impériale. L’industrialisation française avait commencé avant Napoléon III et s’inscrivait dans un mouvement européen de croissance mais l’Empereur lui donna une impulsion politique décisive car Louis-Napoléon Bonaparte avait compris une chose essentielle : la puissance économique d’une nation ne peut dépendre uniquement des initiatives dispersées du marché. Elle exige une volonté, une organisation et une direction.
Influencé par les saint-simoniens, qui plaçaient l’industrie, les sciences, le crédit et les capacités productives au cœur du progrès, Napoléon III ne voyait pas l’État comme un simple percepteur d’impôts ou un arbitre des relations économiques, il lui assignait une mission autrement plus ambitieuse : préparer l’avenir.
À ses yeux, l’État devait créer les conditions de la prospérité, soutenir les infrastructures, faciliter la circulation des capitaux, encourager l’innovation et organiser le développement du territoire. Ce n’était ni le socialisme étatique ni le libéralisme du laisser-faire, c’était une autre conception de l’économie : la liberté d’entreprendre au service d’une ambition nationale définie par la puissance publique.
Un capitalisme encouragé, mais orienté
Le Second Empire ne fut nullement hostile au capitalisme, il en accéléra même considérablement l’expansion.
Le Crédit foncier et le Crédit mobilier apparaissent en 1852. Le Crédit industriel et commercial est créé en 1859, le Crédit lyonnais en 1863 et la Société générale en 1864. Ces établissements participent à la transformation du système financier français. L’épargne peut être davantage mobilisée pour financer les entreprises, les infrastructures, les équipements industriels et les activités nouvelles.
La loi de 1867 facilite la création des sociétés anonymes et contribue à libérer l’initiative économique.
En 1860, le traité Cobden-Chevalier engage une importante ouverture commerciale avec le Royaume-Uni. Napoléon III entend ainsi stimuler la modernisation industrielle française par une concurrence extérieure accrue, sans supprimer pour autant toutes les protections douanières.
L’Empereur n’avait donc rien d’un adversaire de l’entreprise privée ou du commerce international mais il refusait de considérer que la somme des intérêts particuliers suffisait nécessairement à construire l’intérêt général.
Le chemin de fer en offre la meilleure illustration. Sous le Second Empire, le réseau français connaît une expansion spectaculaire. L’État favorise la constitution de six grandes compagnies privées, organise les concessions, encadre les conditions d’exploitation et met en place des mécanismes de garantie financière. Les investisseurs apportent les capitaux, les entreprises construisent et exploitent les lignes mais la puissance publique conserve un rôle déterminant dans l’organisation du réseau et son extension territoriale.
Le résultat dépasse largement le seul secteur ferroviaire. Les chemins de fer stimulent la sidérurgie, la construction mécanique, l’industrie charbonnière, le commerce et l’agriculture, ils contribuent à unifier économiquement le territoire. La même logique se retrouve dans les transformations de Paris sous Haussmann, dans l’assainissement des Landes de Gascogne ou dans la modernisation des équipements portuaires.
L‘État ne se contentait pas d’accompagner l’économie, il contribuait à construire les conditions de son développement.
Une ambition économique indissociable du progrès social
Il existe pourtant une autre dimension, trop souvent oubliée, de la politique de Napoléon III : sa préoccupation sociale.
Dès 1844, dans L’Extinction du paupérisme, Louis-Napoléon Bonaparte s’interroge sur les moyens de combattre la misère et d’améliorer la condition des classes laborieuses. Cette réflexion ne relève pas du simple discours philanthropique, elle participe d’une conception politique dans laquelle la prospérité nationale doit avoir une traduction concrète pour la population.
Sous le Second Empire, les sociétés de secours mutuels sont encouragées, des initiatives de logements ouvriers voient le jour et la législation sociale commence à évoluer.
La loi du 25 mai 1864, en supprimant sous certaines conditions le délit de coalition, ouvre notamment la voie à l’exercice légal du droit de grève.
Napoléon III poursuit une ambition qui distingue fondamentalement le bonapartisme social d’un simple libéralisme économique. Produire davantage ne suffit pas. Encore faut-il que la prospérité contribue à améliorer la condition de ceux qui travaillent.
Cette recherche d’une meilleure association entre le capital et le travail trouvera, au siècle suivant, un prolongement dans certaines réflexions du gaullisme social, notamment autour de la participation. Là réside une idée profondément actuelle, l’entreprise ne doit pas seulement créer de la valeur pour ses actionnaires. Elle doit également contribuer à la prospérité des salariés, des territoires et de la Nation.
David Lisnard : une conception radicalement différente des priorités économiques
C’est précisément sur ce terrain qu’apparaît la différence avec le projet aujourd’hui défendu par David Lisnard. Le maire de Cannes, président de Nouvelle Énergie, propose une profonde transformation de l’État français.
Son ambition affichée : réduire les dépenses publiques d’au moins 200 milliards d’euros par an à terme, avec un objectif pouvant atteindre 300 milliards, alléger massivement les normes, réduire le poids des structures administratives et libérer l’initiative économique. Dans sa conception, la diminution des dépenses doit notamment permettre d’augmenter les salaires nets par une baisse des cotisations et de réduire les impôts de production.
David Lisnard résume lui-même sa philosophie par une formule révélatrice : « L’État-providence est mort. Vive l’État-performance. »
Il serait injuste de prétendre qu’il ne souhaite aucun État stratège. Il défend le nucléaire, l’industrie de défense, certaines technologies souveraines et le renforcement des fonctions régaliennes mais la différence fondamentale réside dans les priorités et les instruments.
Là où Napoléon III mobilisait activement la puissance publique pour organiser la transformation économique, David Lisnard privilégie d’abord la réduction des contraintes fiscales, sociales et administratives afin de permettre aux entreprises de se développer.
L’un accordait une place centrale à l’impulsion publique dans la construction de la puissance économique. L’autre fait de la libération de l’initiative privée le principal moteur du redressement.
Il ne s’agit évidemment pas de transposer mécaniquement le XIXe siècle au XXIe siècle. Les contraintes budgétaires, les structures économiques et les réalités sociales ne sont plus les mêmes mais ce désaccord soulève une question essentielle : suffit-il de libérer l’économie pour reconstruire une puissance industrielle ?
La France a perdu des pans entiers de son appareil productif, elle dépend de l’étranger dans des secteurs stratégiques, peine à financer certaines innovations et voit disparaître des activités industrielles qui faisaient vivre ses territoires. Face à cette situation, réduire les normes et les prélèvements est certainement nécessaire dans bien des domaines mais cela ne constitue pas, à soi seul, une stratégie industrielle.
Une usine ne renaît pas simplement parce qu’une réglementation disparaît. Une filière technologique ne devient pas souveraine par la seule diminution des charges. Un territoire ne retrouve pas son dynamisme sans infrastructures, sans investissements et sans perspectives de long terme. Et une nation ne retrouve pas son indépendance économique en espérant que les décisions du marché coïncideront spontanément avec ses intérêts stratégiques.
Réformer l’État, oui. Renoncer à sa puissance, non.
Le véritable débat n’oppose donc pas ceux qui voudraient conserver toutes les dépenses publiques à ceux qui souhaiteraient les réduire, une telle opposition serait caricaturale. L’État français souffre incontestablement d’une bureaucratie excessive, de structures redondantes, de procédures interminables et d’une organisation administrative devenue parfois illisible. Ces dysfonctionnements doivent être combattus. L’argent public doit être utilisé avec rigueur et les politiques publiques évaluées sur leurs résultats mais il existe une différence fondamentale entre réduire les dépenses improductives et faire de la contraction du périmètre de l’État le principe directeur d’une politique économique.
L’efficacité de l’État ne se mesure pas seulement à ce qu’il coûte. Elle se mesure aussi à ce qu’il permet à la Nation d’accomplir.
À quoi servirait une réduction spectaculaire des dépenses si la France continuait de perdre ses capacités industrielles, ses savoir-faire et son indépendance technologique ?
À quoi servirait une simplification administrative si les entreprises françaises demeuraient incapables de faire face à des concurrents étrangers bénéficiant, eux, de politiques industrielles puissantes ?
Et comment prétendre restaurer la souveraineté nationale sans être capable de mobiliser le crédit, l’épargne et la commande publique au profit de nos intérêts économiques essentiels ?
Voilà les questions auxquelles les défenseurs d’un libéralisme prioritairement fondé sur l’allégement de l’État doivent répondre car dans un monde où les grandes puissances utilisent leurs budgets, leurs réglementations, leurs marchés et leurs capacités financières pour défendre leurs industries, la France ne peut se contenter d’être une spectatrice vertueuse de la concurrence internationale. Elle doit redevenir une puissance qui choisit, investit, anticipe et construit.
Retrouver l’ambition d’un État bâtisseur
La France n’a pas besoin de reproduire le Second Empire, elle a besoin de retrouver une partie de l’ambition économique qui l’animait.
Cela suppose de réaffirmer le rôle stratégique de la puissance publique dans les domaines essentiels : l’énergie, les transports, la défense, les technologies de rupture, les infrastructures, l’agriculture et la souveraineté industrielle.
Cela suppose également de mobiliser davantage l’épargne nationale vers l’investissement productif, de soutenir les entreprises qui créent de la richesse sur notre territoire et de donner aux filières stratégiques la visibilité nécessaire pour investir sur le long terme.
Mais une politique inspirée du bonapartisme social ne saurait se limiter à une nouvelle alliance entre l’État et les industriels. Elle doit aussi associer les travailleurs à cette ambition. La participation des salariés au capital, aux bénéfices et aux décisions de leur entreprise doit devenir l’un des instruments d’un nouveau pacte économique et social car le progrès industriel ne peut durablement se construire contre ceux qui produisent les richesses.
C’est là que se rejoignent trois impératifs : la puissance nationale, la liberté économique et la justice sociale.
Une économie souveraine, ce n’est pas une économie fermée. C’est une économie capable de choisir son avenir.
Un État stratège, ce n’est pas un État qui prétend tout diriger. C’est un État qui sait où il veut conduire le pays.
Et le bonapartisme social n’est pas une nostalgie du XIXe siècle, c’est une conception de l’action publique dans laquelle l’autorité politique ne renonce jamais à sa responsabilité envers la Nation.
L’Histoire nous rappelle qu’une nation se construit
Le Second Empire est tombé sous une révolte faisant suite à la défaite de Sedan, en septembre 1870 mais les infrastructures, les institutions financières et une grande partie de l’appareil économique développés sous Napoléon III ont survécu à sa chute, cette permanence mérite réflexion. Les régimes passent. Les réalisations demeurent.
Les générations suivantes ont continué d’utiliser les voies ferrées, les équipements urbains et les institutions qui avaient contribué à transformer le pays.
Napoléon III avait compris qu’une nation ne devient pas puissante par la seule vertu des équilibres comptables, elle le devient lorsqu’une volonté politique parvient à unir les capacités de l’État, les initiatives des entrepreneurs, les compétences des ingénieurs et le travail de la population autour d’une ambition commune.
C’est cette leçon que notre époque semble parfois avoir oubliée.
David Lisnard veut libérer la France de ce qu’il considère comme le poids excessif de l’État. Le bonapartisme social veut la libérer de ses dépendances économiques, industrielles et stratégiques en retrouvant un État capable d’agir.
Les deux objectifs ne sont pas toujours incompatibles, mais ils ne dessinent ni la même hiérarchie des priorités ni la même conception de la puissance publique.
La France n’a pas besoin d’un État obèse mais elle n’a pas davantage besoin d’un État rabougri. Elle a besoin d’un État bâtisseur.
Un État qui protège sans étouffer, qui oriente sans administrer chaque initiative, qui investit sans gaspiller et qui fait de la prospérité économique un instrument de souveraineté et de progrès social car, finalement, toute la différence est là :
Les uns veulent d’abord réduire l’État pour libérer l’économie. Nous voulons réformer l’État pour lui rendre les moyens de bâtir l’avenir de la Nation.
Et l’histoire de Napoléon III nous rappelle qu’entre le laisser-faire et le tout-État, il existe une autre voie.
Celle de la volonté politique au service de la grandeur nationale.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
#Histoire, #Économie, #France, #NapoléonIII, #DavidLisnard, #SecondEmpire, #Libéralisme, #ÉtatBâtisseur, #Réindustrialisation, #ÉtatStratège, #ProgrèsSocial, #Capitalisme, #CréditFoncier, #CréditMobilier, #CréditIndustriel, #CréditLyonnais, #SociétéGénérale, #TraitéCobdenChevalier, #CheminsDeFer, #Haussmann, #LandesDeGascogne, #Modernisation, #SouverainetéIndustrielle, #Participation, #GaullismeSocial, #ÉtatProvidence, #ÉtatPerformance, #RéductionDépenses, #LibérationÉconomique, #SouverainetéNationale, #PuissancePublique, #JusticeSociale, #Industrie, #TechnologiesSouveraines, #Infrastructures, #Investissement, #Innovation, #IndépendanceTechnologique
