DÉCRYPTAGE – Le Pakistan à vendre : Le pacte de La Mecque devient aussi un pacte d’affaires

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Privatiser par nécessité
Le Pakistan ne se contente pas de céder quelques entreprises publiques déficitaires. Sous la pression de la dette et du Fonds monétaire international, il redessine les frontières économiques de l’État.
La vente de 75 % de la compagnie aérienne nationale PIA à un consortium pakistanais, pour environ 482 millions de dollars, a représenté le premier véritable succès du programme. Islamabad vise désormais les banques, les entreprises énergétiques, la distribution d’électricité, les infrastructures et les concessions aéroportuaires.
L’urgence affaiblit cependant le vendeur. Lorsqu’un gouvernement doit privatiser pour respecter ses engagements internationaux, réduire ses pertes et obtenir des devises, le prix des actifs finit souvent par refléter davantage sa fragilité financière que leur valeur stratégique réelle.
La protection militaire ouvre les portes économiques
Le pacte de défense de La Mecque, conclu entre le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, prévoit qu’une attaque contre l’un des signataires sera considérée comme une attaque contre les trois. Ankara s’est déjà déclarée prête à répondre aux éventuels besoins militaires et techniques saoudiens, tandis qu’Islamabad n’a encore pris aucun engagement opérationnel contre les Houthis.
Rien n’indique publiquement que le traité contienne des clauses officielles concernant les privatisations pakistanaises. Le lien est politique : une garantie de sécurité aussi étendue crée de la confiance, facilite l’accès aux sommets de l’État et accorde une voie préférentielle aux groupes économiques proches des gouvernements alliés.
Les instructions données par Riyad et Ankara à leurs dirigeants d’entreprise peuvent ainsi être interprétées comme le début d’une nouvelle phase : transformer la coopération militaire en prises de participation, concessions et contrats de longue durée.
L’Arabie saoudite : de l’aide financière à la propriété
Pendant des décennies, Riyad a soutenu Islamabad par des dépôts auprès de la banque centrale, des livraisons de pétrole à paiement différé et une assistance financière régulière. Le Royaume peut désormais chercher à convertir une partie de cette influence financière en propriété économique.
Les objectifs saoudiens les plus plausibles concernent l’énergie, les mines, l’agriculture, la logistique, les banques et les infrastructures. Le Pakistan offre à Riyad trois avantages essentiels :
un accès à l’océan Indien et à des routes permettant de réduire la dépendance au détroit d’Ormuz ;
des ressources minières et des terres agricoles ;
une influence accrue sur un pays nucléaire de plus de 250 millions d’habitants.
Les fonds souverains et les groupes saoudiens pourraient privilégier des participations de contrôle, des concessions de plusieurs décennies et des entreprises communes, sans reprendre intégralement les dettes accumulées par les sociétés publiques.
La Turquie : moins de capitaux, davantage de capacités opérationnelles
Ankara dispose de ressources financières inférieures à celles de Riyad, mais possède des entreprises compétitives dans la construction, la gestion aéroportuaire, l’énergie, les transports et l’industrie militaire.
Un consortium turc avait déjà présenté une offre pour la gestion de l’aéroport d’Islamabad. Il proposait de reverser à l’État 47 % des recettes d’exploitation, alors que le seuil minimal exigé était de 56 %. L’offre ne respectait donc pas les conditions initiales, mais elle démontrait l’existence d’un intérêt concret, antérieur au pacte de La Mecque.
Le modèle turc peut associer gestion civile et coopération militaire : infrastructures, entretien, formation, production conjointe et fourniture d’armements. Il s’agit d’un système dans lequel la politique étrangère et les grands groupes industriels avancent de manière coordonnée.
La répartition des rôles entre les trois alliés
Une complémentarité presque parfaite semble se dessiner :
l’Arabie saoudite apporte les capitaux ;
la Turquie fournit les capacités industrielles, techniques et militaires ;
le Pakistan met à disposition sa position géographique, ses forces armées, son marché et son statut de puissance nucléaire.
Mais cette complémentarité représente également un danger. Islamabad pourrait devenir économiquement dépendante des mêmes alliés auxquels elle a promis une assistance militaire. Si la confrontation entre l’Arabie saoudite, l’Iran et les Houthis devait s’aggraver, le prix politique des investissements pourrait devenir bien supérieur à leur valeur financière.
Trois scénarios possibles
Le scénario le plus probable est celui d’une privatisation sélective : entreprises communes, concessions et prises de participation minoritaires ou majoritaires, tandis qu’Islamabad conserverait des droits particuliers dans les actifs jugés stratégiques.
Le scénario le plus dangereux serait celui d’une vente à bas prix négociée politiquement, avec un nombre limité d’acquéreurs favorisés, des évaluations réduites, des licenciements et une augmentation des tarifs de l’électricité, des transports et des services publics.
Le scénario le plus favorable exigerait des appels d’offres réellement concurrentiels, des obligations précises en matière d’investissements, des transferts de technologie, la protection des salariés et des autorités de réglementation indépendantes. Sans ces garanties, un monopole public inefficace risque simplement d’être remplacé par un oligopole étranger protégé par le pouvoir politique.
Le pacte de La Mecque ne met pas officiellement le Pakistan en vente. Mais il peut transformer l’Arabie saoudite et la Turquie, jusqu’ici bailleurs de fonds et fournisseurs militaires, en actionnaires privilégiés du pays. Dans la géopolitique contemporaine, les alliés secourent, protègent et investissent. Mais, presque toujours, ils finissent par présenter l’addition.
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