DÉCRYPTAGE – Trump et Xi, le tapis rouge au-dessus de la tranchée

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La visite d’État consacre la centralité de la Chine, sans effacer l’affrontement sur le commerce, la technologie et Taïwan
L’accueil réservé par Donald Trump à Xi Jinping ne constitue pas seulement une manifestation de courtoisie diplomatique. Cette visite d’État, la première à la Maison-Blanche depuis plus de dix ans, a été conçue comme une représentation de la puissance. Trump a personnellement accueilli Xi à la base aérienne d’Andrews, tandis que 479 militaires participaient à une cérémonie comprenant les honneurs officiels, une revue des troupes ainsi que le survol de bombardiers B-2 et de chasseurs F-22.
Le message présente deux dimensions. Xi est reconnu comme un interlocuteur de même rang, dirigeant de la seule puissance capable de contester aux États-Unis leur primauté économique, technologique et, à terme, militaire. Mais la présence des appareils les plus avancés de l’aviation américaine rappelle simultanément que Washington entend négocier à partir d’une position de force.
La cérémonie ne constitue donc pas un simple ornement protocolaire. Elle représente déjà un acte politique.
Deux dirigeants, deux nécessités intérieures
Trump a besoin de stabiliser la confrontation avec Pékin avant les élections de mi-mandat de novembre. Une nouvelle escalade tarifaire provoquerait une augmentation des coûts pour les entreprises américaines, alimenterait l’inflation et exercerait une pression supplémentaire sur les agriculteurs, l’industrie et les consommateurs. La Maison-Blanche recherche donc des résultats immédiatement exploitables sur le plan politique : de nouveaux achats chinois de produits agricoles, des commandes d’avions Boeing, un meilleur accès aux matières premières critiques et une réduction des obstacles commerciaux.
Xi, de son côté, veut éviter que la compétition avec les États-Unis n’aggrave les difficultés de l’économie chinoise. La fragilité du secteur immobilier, l’insuffisance de la demande intérieure, l’endettement des collectivités locales et les restrictions occidentales portant sur les technologies avancées l’incitent à la prudence. Être reçu avec tous les honneurs permet également au président chinois de se présenter, dans son pays, comme le dirigeant qui traite d’égal à égal avec Washington.
Cette convergence reste toutefois tactique. Les deux dirigeants souhaitent une pause, mais aucun n’entend renoncer à la compétition.
Une trêve commerciale, pas une réconciliation
Les droits de douane constituent le premier terrain de négociation. La trêve commerciale a été prolongée jusqu’au 10 janvier, empêchant pour l’instant le retour aux prélèvements supérieurs à 100 % atteints pendant la phase la plus dure de l’affrontement. Washington demande à Pékin des achats importants de produits agricoles et d’avions américains, tandis que la Chine réclame un assouplissement des restrictions commerciales et technologiques.
Trump peut présenter d’éventuelles commandes destinées à Boeing et aux agriculteurs américains comme une victoire politique. Xi peut, quant à lui, gagner le temps nécessaire pour consolider les capacités industrielles chinoises et réduire la dépendance du pays envers les technologies occidentales.
Cependant, le véritable affrontement ne porte pas uniquement sur la balance commerciale. Il concerne le contrôle des chaînes de production. Les États-Unis occupent une position dominante dans les semi-conducteurs les plus avancés, les logiciels nécessaires à leur conception et certaines machines indispensables à leur fabrication. La Chine contrôle, pour sa part, une proportion décisive de l’extraction et surtout du raffinage des terres rares, ainsi que de la production des aimants utilisés dans les industries électroniques, énergétiques et militaires.
Washington peut ralentir les progrès technologiques chinois. Pékin peut provoquer des pénuries dans l’industrie occidentale. Il s’agit d’une forme de dissuasion économique réciproque : frapper l’adversaire signifie inévitablement subir soi-même une partie des dommages.
L’intelligence artificielle comme nouvelle course aux armements
L’intelligence artificielle est devenue l’un des principaux terrains sur lesquels se joue la compétition stratégique. Elle ne concerne pas seulement les assistants numériques ou les services commerciaux. Elle détermine aussi les capacités de surveillance, l’analyse du renseignement, la conception industrielle, la guerre électronique, les systèmes autonomes et le commandement militaire.
Les États-Unis veulent préserver leur avance dans les microprocesseurs, la puissance de calcul et les modèles les plus perfectionnés. La Chine mise sur l’ampleur de son appareil industriel, l’abondance de ses données, le soutien de l’État et la rapidité avec laquelle elle peut appliquer les innovations à la production.
Les discussions préparatoires ont également abordé la possibilité d’adopter des règles de sécurité, des mécanismes de communication et des procédures de gestion des incidents liés à l’intelligence artificielle. Un accord limité reste possible, notamment pour empêcher que des systèmes avancés ne tombent entre les mains d’organisations criminelles ou terroristes. Mais les deux puissances accepteront difficilement des contraintes susceptibles de ralentir réellement leur course technologique.
La technique appelée « distillation » doit également être décrite avec précision. Elle ne consiste pas à copier directement le programme informatique ou les codes secrets d’un modèle américain. Elle revient à utiliser les réponses produites par un système plus puissant pour entraîner un modèle plus petit et lui transférer une partie de ses capacités. Cette méthode peut accélérer l’imitation technologique, mais elle ne permet pas automatiquement de reproduire intégralement le modèle d’origine. Les restrictions imposées aux accès automatisés, les contrôles contractuels et les instruments de détection peuvent entraver cette pratique, sans toutefois l’éliminer complètement.
Taïwan demeure le point le plus dangereux
Taïwan reste la question militaire décisive. Pékin souhaiterait que Washington réduise ses livraisons d’armes à l’île et abandonne la formule selon laquelle les États-Unis « ne soutiennent pas » l’indépendance taïwanaise au profit d’une opposition explicite à celle-ci.
Une telle modification aurait des conséquences considérables. La Chine pourrait l’interpréter comme un affaiblissement de la protection américaine. Taïwan et les alliés régionaux des États-Unis pourraient commencer à douter de la fiabilité de Washington. Trump a déjà qualifié une éventuelle vente d’armes à Taipei d’instrument de négociation, alimentant la crainte que la sécurité de l’île soit intégrée à un marchandage économique plus vaste.
C’est ici qu’apparaissent les limites du sommet. Sur les droits de douane, les avions et les produits agricoles, il demeure possible de conclure des compromis quantitatifs. Sur Taïwan, en revanche, s’opposent des intérêts considérés comme essentiels : l’intégrité nationale pour Pékin, la crédibilité des alliances et l’équilibre stratégique de la région indo-pacifique pour Washington.
Une trêve entre rivaux
Le sommet peut produire des accords commerciaux, des voies de communication et une réduction temporaire des tensions. Il n’ouvre cependant ni une nouvelle alliance ni une véritable détente.
Les États-Unis et la Chine continueront à se disputer les semi-conducteurs, les matières premières, les routes maritimes, les marchés, l’influence diplomatique et la supériorité militaire. L’accueil solennel reconnaît cette réalité : Washington ne peut pas isoler la Chine et Pékin ne peut pas encore remplacer les États-Unis au centre du système international.
Le tapis rouge recouvre donc une tranchée. Il sert à empêcher que la rivalité ne dégénère, non à la faire disparaître.
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