PORTRAIT – David Urquhart : L’écossais qui transforma la Circassie en cause géopolitique

Par Michaël Ferrari
Au cœur des années 1830, alors que l’Europe observe la Russie avec une inquiétude croissante, un jeune diplomate écossais entreprend de transformer un conflit local en cause universelle. David Urquhart, figure singulière du Grand Jeu, fait des montagnards circassiens les défenseurs d’un continent qu’ils ne connaissent pas, et d’une civilisation dont ils n’ont jamais revendiqué l’étendard. En mobilisant la presse, en attisant la peur de l’autocratie russe et en s’appuyant sur les réseaux commerciaux britanniques, il invente une géopolitique émotionnelle dont les échos résonnent encore aujourd’hui.
Il arrive dans la diplomatie comme d’autres entrent en religion. David Urquhart, jeune Écossais nourri d’un protestantisme moral exigeant, repéré par Jeremy Bentham, porte en lui une idée fixe : la Russie est la grande menace de l’Europe. À Constantinople, il découvre le Caucase comme un choc esthétique et politique. Les montagnes, les tribus, les récits de voyageurs, les murmures des consuls : tout l’enflamme. Il n’est pas seulement diplomate ; il est missionnaire. Il veut sauver la Turquie, contenir la Russie, réveiller l’Europe. Et pour cela, il lui faut une cause. Il la trouve : la Circassie.
Éric Hoesli le résume d’une phrase qui dit tout : « Urquhart, qui aimait à se dire justicier, se construit contre la Russie et contre Palmerston. » L’Écossais se forge une identité dans l’opposition. Il se dresse contre l’autocratie russe, contre la prudence britannique, contre les compromis diplomatiques. Il veut une Europe vigilante, une Turquie debout, un Caucase héroïque. Il veut des peuples qui résistent et des récits qui mobilisent.
La Russophobie : matrice d’une cause
Dans les années 1830, la Russie inquiète. Ses armées avancent dans le Caucase, ses diplomates intriguent à Constantinople, ses flottes croisent en mer Noire. Les journaux allemands et britanniques décrivent un empire opaque, expansionniste, animé d’une volonté de puissance. La peur est diffuse, mais réelle. Elle traverse les chancelleries, les salons, les gazettes. Elle nourrit une atmosphère où les mots prennent une dimension stratégique.
En 1837, Jean Czynski formule déjà le narratif qui deviendra la matrice d’Urquhart : « Les Circassiens, dans leur résistance désespérée aujourd’hui, défendent et protègent de leur corps la Turquie, la Perse, l’Inde… et l’Europe. » Cette phrase est un coup de tonnerre. Elle transforme un combat local en cause civilisationnelle. Elle fait des montagnards caucasiens les gardiens d’un continent entier. Elle donne à leur lutte une portée qu’eux-mêmes n’ont jamais revendiquée.
La France n’est pas épargnée par cette inquiétude. Nicolas Ier n’a jamais accepté la Révolution de 1830 ni l’avènement de Louis‑Philippe. Il refuse de reconnaître le nouveau régime, multiplie les signaux hostiles, et nourrit une propagande anti‑française dans ses cercles diplomatiques. Dans un pamphlet publié à Paris en 1830, on lit : « La Russie a manifesté, en armant, son intention de marcher contre la France. » La peur du tsar est réelle, structurante. Elle façonne les imaginaires politiques et les réflexes diplomatiques.
Urquhart va transformer cette inquiétude en doctrine. Dans La Crise. La France devant les quatre puissances (1840), il accuse la Russie de manipuler les chancelleries, de vouloir dominer l’Europe, d’avoir piégé la France et l’Angleterre : « La domination de la Russie confirmée sur ses alliés. » Il ne se contente pas de dénoncer ; il construit un système. La Russie devient l’ennemi absolu, la Circassie le rempart absolu. Il donne à la rusophobie une architecture intellectuelle, une cohérence, une mission.
La presse : l’arme nouvelle du Grand Jeu
Urquhart comprend avant tout le monde que l’opinion publique est un acteur géopolitique. Il écrit, publie, polémique. Ses pamphlets circulent à Londres, Paris, Constantinople. Il inspire les voyageurs britanniques — Bell, Longworth, Spencer — qui deviennent les relais de son récit. Michel Lesure l’a montré dans les dépêches consulaires : « Une vigoureuse propagande venue d’Angleterre éveilla la sympathie du public envers la résistance des montagnards. »
Urquhart orchestre cette propagande. Il transforme la Circassie en cause morale, en enjeu civilisationnel, en frontière symbolique entre liberté et despotisme. Il utilise même la Déclaration d’indépendance circassienne — un texte local, peu diffusé — comme un manifeste politique. Hoesli rappelle que le périodique Prophète en fait un symbole, que Urquhart récupère et amplifie. Il sait que les mots peuvent devenir des armes, que les récits peuvent devenir des stratégies, que les images peuvent devenir des frontières.
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Les Circassiens : un peuple transfiguré par le récit
Les Circassiens, pourtant, ne sont pas des acteurs géopolitiques. Ils se battent pour leur terre, leurs villages, leurs familles. Czynski le dit clairement : « Les Circassiens ne se révoltent pas, ils se défendent. » Leur lutte est locale, tribale, liée à la survie. Ils n’ont jamais prétendu défendre l’Europe. Ils n’ont jamais cherché à devenir les gardiens d’un ordre continental. Ils veulent simplement rester libres.
C’est là que l’innovation d’Urquhart apparaît : il fabrique un récit. Il transforme les Circassiens en rempart, en bouclier, en ligne de front pour l’Occident. Il leur attribue un rôle qu’ils n’ont jamais revendiqué. Czynski fournit la phrase fondatrice : « Les Circassiens défendent l’Europe. » Urquhart en fait une doctrine. Il invente une géopolitique émotionnelle.
Ce mécanisme rhétorique — transformer un combat local en cause universelle — réapparaît régulièrement. En 2022, Roberta Metsola et Ursula von der Leyen ont affirmé devant le Parlement ukrainien que les Ukrainiens se battent « pour les valeurs fondamentales de l’Europe : la liberté, l’État de droit, la démocratie ». Dans un autre contexte, Bernard‑Henri Lévy a popularisé l’idée selon laquelle les combattants kurdes constituent un « rempart » pour l’Occident face à l’organisation État islamique dans un entretien accordé au Figaro le 3 juin 2016. Ces situations sont incomparables. Mais la structure narrative est la même : un peuple en lutte devient le gardien de valeurs universelles. Urquhart n’a pas seulement inventé une cause ; il a inventé une grammaire géopolitique.
Les lobbys britanniques : une cause au service d’intérêts
Urquhart n’agit pas seul. Autour de lui gravitent des marchands, des armateurs, des familles d’entrepreneurs installées depuis longtemps sur les rivages de la mer Noire. Trébizonde, que la fermeture du port de Redoute‑Kalé en 1831 a propulsé au rang de carrefour commercial, devient le théâtre discret d’une influence britannique qui dépasse largement les cargaisons de draps, de sucre ou de coton. Les Bell, les Longworth, les réseaux protestants et les cercles utilitaristes forment un tissu serré où les intérêts économiques se mêlent aux convictions politiques. Dans cette région où les routes commerciales dessinent les rapports de force, les marchands deviennent des relais d’opinion, et les navires des instruments diplomatiques.
C’est dans ce contexte que surgit l’affaire du Vixen, épisode que nous avons analysé dans un précédent article. Un petit brick britannique, chargé de sel, intercepté par les Russes au large de la Circassie : un incident mineur, mais un séisme politique. Pour les marchands de Trébizonde, le Vixen n’est pas seulement un navire ; c’est la preuve que la Russie entend contrôler la mer Noire comme un espace fermé, où le commerce britannique ne serait plus toléré qu’à ses conditions. Pour Urquhart, c’est une opportunité. Il transforme l’affaire en symbole, en manifeste, en démonstration éclatante de ce qu’il répète depuis des années : la Russie étouffe les libertés, menace les routes, intimide les peuples, et cherche à imposer son ordre sur les rivages du Caucase.
Le Vixen devient ainsi un point de convergence. Les marchands y voient une atteinte à leurs intérêts ; Urquhart y voit la confirmation de sa vision du monde ; les voyageurs britanniques y voient un récit à rapporter ; les journaux y voient un scandale à exploiter. L’incident révèle la manière dont les réseaux commerciaux et les réseaux idéologiques se nourrissent l’un l’autre. La cause circassienne n’est plus seulement une question de liberté des peuples : elle devient une question de liberté du commerce, de liberté de naviguer, de liberté d’exister face à l’expansion russe.
Dans ce jeu complexe, Urquhart agit comme un catalyseur. Il relie les marchands aux diplomates, les voyageurs aux journalistes, les intérêts économiques aux imaginaires politiques. Il donne une cohérence à des forces dispersées, une voix à des inquiétudes diffuses, un récit à des frustrations anciennes. La Circassie devient un miroir où les Britanniques projettent leurs propres combats : la défense des routes, la liberté des mers, la résistance à l’autocratie. Et Urquhart, au centre de ce dispositif, apparaît comme l’un des premiers à comprendre que la géopolitique moderne ne se joue pas seulement dans les chancelleries, mais dans les ports, les journaux, les salons, les cargaisons et les récits.
La disgrâce : Palmerston éteint la voix du Caucase
La trajectoire d’Urquhart ne pouvait qu’aboutir à un affrontement. Depuis ses premiers écrits, il attaque la Russie avec une virulence rare, mais il attaque aussi — et peut‑être surtout — son propre camp. Il accuse le Foreign Office de faiblesse, de compromission, d’aveuglement. Il dénonce les hésitations de Londres, les prudences de la diplomatie, les calculs des ministres. Il s’en prend directement à celui qui incarne la politique étrangère britannique : Lord Palmerston.
Dans les couloirs du pouvoir, l’Écossais devient un problème. Trop bruyant, trop exalté, trop indépendant. Il écrit trop, publie trop, parle trop. Il transforme chaque note diplomatique en manifeste, chaque dépêche en réquisitoire, chaque voyage en croisade. Palmerston, pragmatique, n’a pas de temps pour les prophètes. Il veut une diplomatie stable, lisible, contrôlée. Urquhart, lui, veut une Europe en état d’alerte permanente.
La rupture est inévitable. Les pressions russes à Constantinople finissent par obtenir ce que Palmerston n’osait encore formuler : l’éloignement d’Urquhart. Le diplomate est rappelé, marginalisé, puis finalement écarté. Hoesli raconte comment « Seif bey, le représentant politique d’Urquhart, est interdit de séjour », signe que l’influence de l’Écossais est désormais perçue comme une menace, non seulement par Saint‑Pétersbourg, mais aussi par Londres.
La disgrâce est brutale. Urquhart perd son poste, ses appuis, ses relais. Palmerston l’accuse d’être un exalté, un agitateur, un homme dangereux pour la stabilité de la politique britannique. L’Écossais, furieux, retourne l’accusation : il affirme que Palmerston est « payé par la Russie ». La formule, excessive, scelle son sort. Elle fait de lui un paria dans les cercles diplomatiques.
Mais Urquhart ne renonce pas. Privé de carrière officielle, il se réinvente. Il devient une figure publique, un orateur, un pamphlétaire. Il attire autour de lui des cercles de sympathisants, des aristocrates, des militants, des coopératives politiques. Jusqu’à son dernier souffle, il défend la Circassie, la Turquie, la liberté des peuples du Caucase. Il meurt convaincu d’avoir vu plus loin que les autres, d’avoir compris avant tous les dangers du tsarisme, d’avoir tenté de sauver l’Europe d’une menace que, selon lui, elle refusait de regarder en face.
Il n’a pas gagné. Mais il a laissé une trace. Il a inventé une manière de raconter le monde, une manière de transformer un conflit local en cause universelle, une manière de faire de la presse un instrument stratégique. Sa disgrâce n’efface pas son influence. Elle la rend plus visible encore : Urquhart n’a jamais été un diplomate ordinaire. Il fut un agitateur, un prophète, un homme de récit. Et c’est peut‑être pour cela que Palmerston l’a fait taire.
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Il reste de David Urquhart quelque chose de troublant : l’impression qu’un homme seul peut, par la force d’un récit, déplacer les lignes d’un continent. Il n’a jamais commandé d’armée, jamais signé de traité, jamais dirigé de chancellerie. Pourtant, il a façonné une idée qui a survécu à sa disgrâce : celle d’un Caucase héroïque, d’une Circassie sacrifiée, d’un peuple transformé en rempart pour une Europe inquiète de son avenir.
Sa vie raconte une vérité que les diplomates préfèrent oublier : les causes ne naissent pas toujours des peuples qui les portent, mais des hommes qui les racontent. Urquhart a inventé une géopolitique où les émotions comptent autant que les frontières, où les journaux pèsent autant que les armées, où les marchands influencent autant que les ministres. Il a compris avant les autres que le Grand Jeu n’était pas seulement une rivalité entre empires, mais une bataille de récits.
Aujourd’hui encore, les échos de sa voix résonnent dans les discours qui font d’un peuple en lutte le gardien de valeurs universelles. Ce n’est pas un héritage à célébrer ni à condamner : c’est un héritage à comprendre. Car derrière Urquhart, derrière la Circassie, derrière les montagnes du Caucase, se dessine une question qui traverse les siècles : qui fabrique les causes, et qui les porte vraiment ?
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Sources & références
Anonyme, Plan d’attaque de la France contre la Russie en cas de guerre, Paris, 1830.
Czynski, Jean. La Révolte des Circassiens, Paris, 1837.
Dubois de Montpereux, Frédéric, Voyage autour du Caucase. Paris, 1839
Ferrari, Michaël, Le chevalier Gamba (1763-1833) ou le « petit jeu » français : histoire d’un voyageur-diplomate dans le Caucase au début du XIXe siècle [Mémoire] , 2020
Hagemister, Jules, Mémoire sur le commerce des ports de la Nouvelle Russie, Odessa, 1835.
Hoesli, Éric. A la conquête du Caucase : épopée géopolitique et guerres d’influence , Paris, Edition des Syrtes, 2006
Lesure, Michel. « La France et le Caucase à l’époque de Chamil », Cahiers du Monde russe et soviétique, 1978.
Regemorter Jean-Louis. «Le mythe génois en mer Noire : la France, la Russie et le commerce d’Asie par la route de Géorgie (1821-1881)», 1964.
Urquhart, David. La Crise. La France devant les quatre puissances, Paris, 1840.
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