PORTRAIT – Nicholas Spykman : Le stratège oublié qui dessine encore le monde

PORTRAIT – Nicholas Spykman : Le stratège oublié qui dessine encore le monde

lediplomate.media — imprimé le 20/07/2026
Nicholas Spykman
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la rédaction du Diplomate 

Mort à quarante-neuf ans, au printemps 1943, sans avoir vu la fin de la guerre qu’il analysait avec une lucidité stupéfiante. Son nom n’est presque jamais prononcé dans les chancelleries européennes, rarement cité dans les éditoriaux des grands journaux, ignoré des émissions politiques grand public. Et pourtant, chaque décision stratégique américaine depuis 1945, chaque élargissement de l’OTAN, chaque accord de sécurité dans le Pacifique, chaque manœuvre navale en mer de Chine méridionale porte en elle, sans le savoir ou sans le dire, l’empreinte intellectuelle d’un professeur néerlandais de Yale qui avait tout compris avant tout le monde. Nicholas John Spykman n’est pas simplement un théoricien oublié. Il est, avec Mackinder dont il a retourné et affiné la pensée, le père intellectuel de la politique étrangère américaine telle qu’elle se pratique encore aujourd’hui, dans ses succès comme dans ses contradictions. À l’heure où les États-Unis fêtent leur 250e anniversaires, et s’efforcent de contenir simultanément la Russie en Europe et la Chine dans l’Indo-Pacifique, où le monde se fragmente en blocs dont les contours ressemblent troublant à ceux que Spykman avait tracés sur ses cartes en temps de guerre, il est plus urgent que jamais de ressusciter ce stratège que l’histoire officielle a recouvert d’un voile de pudeur commode.

D’Amsterdam à Yale : la formation d’un regard sans illusions

Un Néerlandais en Amérique : l’outsider comme avantage

Nicholas John Spykman naît à Amsterdam le 13 octobre 1893. Sa biographie est celle d’un homme entre deux mondes, et cette position d’entre-deux va profondément marquer sa pensée. Journaliste de formation, il parcourt le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, une expérience qui lui confère une familiarité concrète avec les régions qu’il théorisera plus tard, là où ses contemporains universitaires ne les connaissaient que par les cartes. Il s’installe aux États-Unis en 1921, obtient la citoyenneté américaine en 1928, et entame une brillante carrière académique qui le conduit à Yale, où il fonde en 1934-1935 le premier département autonome de Relations internationales d’une université américaine.

Cette position d’immigrant instruit, venu d’un petit pays commerçant dont la survie a toujours dépendu d’équilibres entre grandes puissances, lui donne un avantage décisif sur ses collègues américains : il ne cède jamais à l’exceptionnalisme naïf ni à l’isolationnisme romantique. Il voit les États-Unis comme une puissance parmi d’autres, plus grande, plus puissante, mais soumise aux mêmes lois géographiques et stratégiques que n’importe quel autre État. Cette lucidité désenchantée, qui lui vaudra d’être accusé d’être la voix du nihilisme et de la destruction, est en réalité sa marque la plus précieuse.

Simmel, le conflit et les voisinages : les racines sociologiques d’une pensée stratégique

Pour comprendre Spykman, il faut comprendre une chose que l’on oublie toujours dans les résumés rapides de sa théorie : avant d’être géopoliticien, il est sociologue. Sa thèse de doctorat porte sur Georg Simmel, le philosophe allemand qui a fait du conflit le moteur fondamental des relations sociales. Pour Simmel, les sociétés ne se construisent pas malgré les conflits mais à travers eux, la tension entre groupes, la rivalité entre voisins, la compétition pour les ressources sont des forces constitutives de l’ordre social, non des anomalies que la paix universelle pourrait abolir.

Spykman transporte cette intuition sociologique à l’échelle des États et des puissances. Les relations internationales ne sont pas un mouvement vers une harmonie croissante que le droit international et les organisations multilatérales viendraient consolider. Ce sont des rapports de force permanents entre unités politiques qui cherchent à assurer leur sécurité et à maximiser leur puissance dans un environnement géographique donné. « Je ne crois pas que l’on puisse diviser le monde en bons et en méchants », écrit-il, une formule qui sonne comme un défi lancé à toute pensée morale en politique étrangère, et qui définit d’emblée le réalisme radical de son approche.

1942 : écrire la stratégie en temps de guerre

En mars 1942, quelques semaines après Pearl Harbor, Spykman publie America’s Strategy in World Politics. Le timing est délibéré. Les États-Unis viennent d’entrer dans la guerre, et l’opinion publique américaine oscille encore entre l’impulsion interventionniste et le réflexe isolationniste. Spykman tranche avec la netteté d’un chirurgien : les États-Unis n’ont pas le luxe de choisir leur engagement dans le monde. Leur sécurité dépend de la structure des équilibres eurasiatiques, et si l’Allemagne nazie contrôlait l’Europe occidentale et le Japon l’Asie orientale, l’Amérique se retrouverait encerclée par deux puissances capables de projeter leur force au-delà des océans. Le continent américain, si vaste soit-il, ne serait plus une forteresse inexpugnable, il deviendrait une île assiégée.

Il mourra en juin 1943, laissant un second manuscrit inachevé que ses collègues publieront à titre posthume en 1944 sous le titre The Geography of the Peace. C’est dans cet ouvrage que la théorie du Rimland est exposée dans toute sa cohérence. Une pensée née dans l’urgence de la guerre, destinée à outiller la politique américaine pour l’après-guerre, et qui allait, sans que son auteur n’en voit jamais l’aboutissement, irriguer l’ensemble de la stratégie américaine pendant les décennies suivantes.

Le Rimland contre le Heartland : une révolution géopolitique
Retourner Mackinder : la côte contre le cœur

La relation de Spykman à Mackinder est celle du disciple critique qui renverse son maître sans le détruire. Il accepte le cadre fondamental, le monde vu comme un système de zones concentriques autour du noyau eurasiatique, la rivalité structurelle entre puissances terrestres et maritimes comme moteur de l’histoire géopolitique. Mais il déplace le centre de gravité de l’analyse d’une façon qui change tout.

Pour Mackinder, le Heartland, cœur de l’Eurasie, de la Volga au Yangtze, de l’Himalaya à l’Arctique, est la clé du monde. Celui qui le contrôle domine l’Île Monde, et donc le monde. Spykman conteste cette primauté. Le Heartland, argumente-t-il, est certes vaste et potentiellement riche en ressources, mais il est aussi enclavé, difficile d’accès, entouré d’obstacles naturels gigantesques, longtemps peu peuplé et sous-industrialisé. Sa profondeur stratégique est réelle, mais elle est aussi une limite : une puissance purement continentale ne peut pas projeter sa force au-delà de ses frontières sans maîtriser les voies d’accès à la mer.

C’est là qu’intervient le Rimland, la ceinture littorale eurasiatique, ce bandeau de terre qui court de la Scandinavie aux côtes chinoises en passant par le Moyen-Orient, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. Cette zone est fondamentalement différente du Heartland : elle est dense démographiquement, industriellement développée ou en développement rapide, et surtout elle est amphibie, accessible à la fois par voie terrestre depuis le Heartland et par voie maritime depuis les océans. C’est précisément cette ambivalence qui en fait le territoire décisif. « Qui contrôle le Rimland règne sur l’Eurasie ; qui règne sur l’Eurasie contrôle les destinées du monde. » En renversant la formule de Mackinder, Spykman ne la contredit pas, il la complète et la dépasse.

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Le Titan et l’encerclement : la grande peur stratégique

La logique de Spykman conduit à identifier un scénario catastrophe précis, dont toute la politique étrangère américaine du XXe siècle sera une tentative de prévention. Ce scénario, il l’appelle l’émergence du Titan, une puissance ou une coalition de puissances qui parviendrait à unifier le Rimland et le Heartland eurasiatiques sous une même direction stratégique. Une telle entité combinerait les ressources continentales du Heartland avec la puissance industrielle et démographique du Rimland, et disposerait d’un accès à toutes les mers du globe. Face à ce Titan, l’Amérique, malgré ses deux océans protecteurs, serait réduite à une île périphérique, incapable de contrebalancer une puissance qui contrôlerait plus de la moitié des ressources et de la population mondiale.

C’est pourquoi Spykman formule le principe cardinal de la politique étrangère américaine telle qu’elle devrait être pratiquée : empêcher à tout prix qu’une puissance unique, ou qu’une alliance durable entre puissances continentales,  ne vienne contrôler l’ensemble du Rimland eurasiatique. Non pas par idéalisme démocratique, non pas par amour de la liberté des peuples, mais par pur réalisme stratégique. La sécurité américaine est structurellement liée à la dispersion des pouvoirs en Eurasie. Cette conclusion, d’une froideur quasi clinique, est d’une pertinence qui n’a pas pris une ride.

Un réalisme sans masque : la provocation intellectuelle

Ce qui rend Spykman si inconfortable, et si précieux, c’est qu’il refuse toute hypocrisie. Là où d’autres habillent les intérêts stratégiques des États-Unis dans le vocabulaire de la démocratie, des droits de l’homme ou du multilatéralisme, Spykman dit la vérité nue : les États-Unis ont des intérêts géographiques permanents qui déterminent leur comportement en politique étrangère, et ces intérêts ont peu à voir avec les valeurs qu’ils proclament.

Il va plus loin encore, dans une formule qui scandalisa son époque et qui demeure aujourd’hui subversive : après la défaite de l’Allemagne et du Japon, les États-Unis pourraient bien se retrouver face à une Chine et une Russie réunifiées et puissantes, qui constitueraient la même menace structurelle que les puissances de l’Axe. L’alliance de guerre contre un ennemi commun ne doit pas faire illusion, les partenaires d’aujourd’hui peuvent être les adversaires de demain si leurs ambitions géographiques entrent en collision avec les intérêts américains dans le Rimland. En 1942, prévoir que l’URSS et la Chine allaient successivement occuper le rôle de principal défi stratégique pour Washington relevait de la quasi-prophétie. C’est ce qui advint.

Spykman ressuscité : le monde de 2026 vu depuis Yale
L’OTAN et l’Indo-Pacifique : l’architecture spykmanienne du XXIe siècle

Il existe une continuité remarquable, rarement nommée explicitement, entre la pensée de Spykman et l’architecture des alliances américaines telle qu’elle s’est construite depuis 1945 et telle qu’elle existe encore aujourd’hui. L’OTAN, le Pacte de Bagdad, l’OTASE, les accords de défense avec le Japon et la Corée du Sud, le Quad, AUKUS, tous ces dispositifs dessinent avec une précision presque géométrique la ceinture de contrôle du Rimland eurasiatique que Spykman prescrivait. De la Norvège aux Philippines, en passant par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Pakistan, l’Inde et l’Australie, les États-Unis ont tissé un réseau d’alliances, de bases militaires et d’accords de coopération qui enveloppe l’Eurasie d’un cordon stratégique quasi continu.

Ce que Spykman avait compris avec une clarté que ses successeurs ont souvent brouillée par des discours idéologiques, c’est que ce cordon n’est pas l’expression d’une solidarité démocratique ou d’une communauté de valeurs. C’est une architecture de puissance. L’Arabie saoudite n’est pas une démocratie. La Turquie sous Erdogan ne l’est plus vraiment. Le Pakistan a connu des décennies de gouvernements militaires. Peu importe : ce qui compte pour la stratégie américaine, c’est que ces États soient positionnés le long du Rimland et qu’ils ne basculent pas dans une orientation hostile à Washington. La géographie prime sur la morale, Spykman n’aurait pas été surpris.

La Chine comme défi spykmanien par excellence

Si Spykman avait un cas d’application idéal en 2026, ce serait la montée en puissance de la Chine. Pékin est, dans la terminologie de Spykman, une puissance du Rimland qui cherche simultanément à consolider son contrôle sur le Heartland, via la Ceinture et Route, le partenariat stratégique avec Moscou, l’Organisation de coopération de Shanghai, et à s’émanciper de la domination maritime américaine sur les mers qui la bordent. La mer de Chine méridionale, que Pékin cherche à transformer en lac intérieur, est le symbole de cette ambition : non seulement contrôler son segment du Rimland, mais en faire un point de projection vers les océans, contournant ainsi la tenaille maritime américaine.

C’est le cauchemar géopolitique que Spykman avait précisément identifié : une puissance du Rimland qui dispose d’un accès au Heartland par voie terrestre et aux mers par voie maritime, et qui acquiert ainsi le profil du Titan qui rend l’Amérique vulnérable. L’acharnement américain à maintenir sa présence militaire en mer de Chine méridionale, à renforcer ses alliances avec le Japon, les Philippines, l’Australie et l’Inde, à contenir la montée en puissance navale chinoise, tout cela est une réponse spykmanienne à un défi spykmanien, même quand les stratèges de Washington l’habillent dans la rhétorique de la liberté de navigation et de l’ordre international fondé sur des règles.

La guerre en Ukraine : le Rimland européen en feu

Le front occidental du Rimland, l’Europe centrale et orientale, est lui aussi parfaitement lisible depuis Spykman. La guerre en Ukraine est, dans sa logique profonde, une bataille pour le contrôle d’un segment crucial du Rimland européen. Si la Russie absorbait l’Ukraine, elle avancerait le bord oriental du Rimland vers l’Ouest, réduisant la profondeur stratégique de l’Europe centrale, menaçant les États baltes et la Pologne, et se rapprochant d’une position de domination sur l’ensemble du flanc oriental du continent. Le soutien américain à Kiev, massif, durable, maintenu malgré les tensions internes et les pressions de Trump pour une négociation rapide, s’explique d’abord par cette logique : ne pas laisser un acteur du Heartland mordre sur le Rimland et s’y consolider.

Spykman avait même anticipé la tension que cette logique allait créer. Dans ses analyses de 1942-1943, il notait que la pression de la Russie vers le Rimland serait un aspect central des règlements post-conflit. Il écrivait cela en parlant d’une potentielle rivalité russo-chinoise pour les richesses de la Mongolie extérieure, mais la structure de l’analyse s’applique avec une précision déconcertante à la guerre russo-ukrainienne de 2022. La Russie ne conquiert pas l’Ukraine par idéologie, par nationalisme ou par impulsivité poutinienne seule, elle cherche, selon une logique géographique aussi vieille que l’Empire tsariste, à contrôler les marges occidentales du Heartland et à repousser les puissances maritimes loin de ses frontières.

Le Titan en formation ? La convergence sino-russe vue par Spykman

La question stratégique la plus brûlante de 2026, celle qui tient éveillés les planificateurs du Pentagone et les analystes des think tanks de Washington, est précisément celle que Spykman avait posée en premier : l’alliance sino-russe est-elle en train de donner naissance au Titan ? Une coalition durable entre la Russie, puissance du Heartland, et la Chine, puissance du Rimland oriental, constituerait exactement la fusion que Spykman avait identifiée comme le scénario le plus dangereux pour la suprématie américaine.

Pour l’instant, cette convergence reste limitée et ambivalente. Les deux pays ont des intérêts qui se recoupent partiellement, résistance à la pression américaine, rejet de l’ordre unipolaire, convergence sur certains dossiers diplomatiques, mais aussi des rivalités latentes importantes, notamment en Asie centrale, où les intérêts économiques chinois et les ambitions historiques russes se superposent sans toujours coïncider. La Russie est affaiblie par la guerre en Ukraine, dépendante économiquement de la Chine dans une mesure qui crée un rapport de forces asymétrique que Moscou vit avec malaise. Mais la structure du défi demeure : deux puissances continentales majeures, l’une contrôlant le Heartland et l’autre dominant le Rimland oriental, cherchant simultanément à desserrer l’étau américain. Spykman l’avait écrit. Le monde le vit.

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La géographie ne se négocie pas

Il y a quelque chose d’à la fois stimulant et mélancolique à relire Spykman en 2026. Stimulant, parce que sa pensée offre une grille d’analyse d’une économie remarquable, avec quelques concepts clairs et une logique implacable, elle permet de lire l’essentiel des grandes tensions géopolitiques contemporaines sans se perdre dans le détail des personnalités, des idéologies ou des discours. Mélancolique, parce que cette pensée, si pertinente soit-elle, décrit un monde sans horizon d’émancipation : un monde où les équilibres changent mais où le jeu de puissance ne s’arrête jamais, où les alliances se défont et se reforment mais où la géographie reste permanente, où la paix n’est jamais qu’une parenthèse entre deux phases de compétition.

Spykman n’était pas cynique, il était réaliste, ce qui n’est pas la même chose. Il croyait que reconnaître honnêtement la nature des relations internationales était le préalable à toute politique étrangère digne de ce nom. Qu’habiller des intérêts géographiques dans des habits idéologiques ne trompait personne durablement et conduisait à des politiques incohérentes, voire dangereuses. Cette leçon, les démocraties occidentales ont souvent eu du mal à l’entendre, préférant le confort des récits moraux à la rigueur des analyses géographiques.

Aujourd’hui, alors que l’OTAN cherche ses marques face au retour de la guerre en Europe, que les États-Unis tentent de tenir simultanément deux fronts dans un monde multipolaire de plus en plus complexe, et que la Chine dessine patiemment les contours d’un ordre eurasiatique alternatif, Spykman s’impose comme une lecture de première nécessité. Non pas comme un oracle, sa théorie a ses limites, ses angles morts, ses biais de son époque. Mais comme un rappel essentiel : la géographie est le facteur le plus permanent de la politique étrangère, parce qu’elle seule ne ment jamais et ne se négocie pas. Les frontières changent. Les régimes tombent. Les alliances se défont. La carte, elle, reste.

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