TRIBUNE – Liban : La diplomatie d’engagement de François Fillon

Par Pierre Sassine
François Fillon s’est rendu au Liban sans mandat officiel, mais avec une conviction ancienne. À la tête de l’association Agir pour la Paix avec les Chrétiens d’Orient, l’ancien Premier ministre a donné plusieurs visages à son engagement : spirituel auprès du patriarche maronite, tourné vers la jeunesse avec les scouts, social à la Cuisine de Mariam, territorial dans les villages frontaliers du Sud, puis institutionnel lors de sa rencontre avec le président Joseph Aoun. Une diplomatie fondée moins sur la fonction que sur la présence, les réseaux et la fidélité.
Il est des déplacements dont l’importance tient à la fonction de celui qui les accomplit. D’autres prennent une valeur particulière précisément parce qu’aucune fonction ne les impose plus.
En revenant au Liban, François Fillon n’agissait ni comme représentant de l’État français ni comme responsable politique en exercice. Il conduisait une délégation d’Agir pour la Paix avec les Chrétiens d’Orient, l’association qu’il a fondée et qu’il préside. Celle-ci défend une conviction simple : aucune paix durable ne peut s’établir au Proche-Orient si disparaît la diversité culturelle et religieuse qui constitue l’un de ses fondements historiques.
L’absence de mandat ne diminue donc pas la portée de sa démarche. Elle en révèle plutôt le caractère volontaire. Un ministre ou un chef de gouvernement qui se rend à l’étranger remplit aussi son rôle. François Fillon n’est aujourd’hui tenu par aucune obligation institutionnelle de revenir au Liban, de visiter les œuvres sociales qu’il soutient ou d’aller à la rencontre des habitants de ses villages les plus exposés. Il le fait par conviction, dans la continuité d’un engagement déjà ancien.
J’avais assisté, en décembre 2019, au Sénat, à l’une des premières grandes manifestations publiques de cette association. La démarche que traduit cette visite ne relève donc pas d’un engagement de circonstance. Les fonctions ont disparu, les crises régionales ont changé de forme, mais la conviction demeure.
De l’enracinement à l’action
Les différentes étapes de ce déplacement n’ont pas constitué une simple succession de visites. Elles ont dessiné plusieurs dimensions complémentaires de la présence chrétienne au Liban.
À Dimane, la rencontre avec le patriarche maronite, le cardinal Béchara Raï, puis le passage par la Vallée sainte ont inscrit le voyage dans la profondeur historique et spirituelle du pays. La relation entre la France et le Liban ne repose pas seulement sur des intérêts diplomatiques contemporains. Elle s’est construite au fil des siècles à travers des liens religieux, culturels, intellectuels et humains qui ont résisté aux changements de régime comme aux bouleversements régionaux.
La rencontre avec les scouts a introduit une autre dimension : celle de la jeunesse et de la transmission. Préserver une communauté ne signifie pas seulement protéger sa mémoire, ses monastères ou ses lieux de culte. Cela suppose que de nouvelles générations puissent recevoir cet héritage, se projeter dans leur pays et choisir d’y construire leur avenir.
La visite à la Cuisine de Mariam a ensuite donné à la solidarité une forme immédiatement concrète. François Fillon ne s’est pas contenté d’une apparition protocolaire. Aux côtés du père Hani Tawk et de son équipe, il a participé à la préparation des repas destinés aux plus vulnérables. Les images le montrent au travail, découpant les aliments et mettant, presque littéralement, la main à la pâte.
Cette séquence est loin d’être anecdotique. Elle exprime une conception de l’engagement qui ne s’épuise ni dans les déclarations ni dans la seule défense d’une identité. Nourrir, accompagner et préserver les solidarités de proximité, c’est aussi empêcher que l’effondrement matériel n’entraîne une désagrégation plus profonde encore de la société libanaise.
La présence chrétienne ne peut survivre grâce aux seuls discours sur l’histoire et l’enracinement. Elle a besoin d’écoles, d’œuvres sociales, d’activités économiques et de familles capables de continuer à vivre dans leur pays. À la Cuisine de Mariam, l’engagement prend ainsi une forme simple, mais essentielle : celle du service.
Le 14 juillet dans les villages du Sud
La séquence méridionale avait été précédée, le 13 juillet, par une rencontre à l’archevêché maronite d’Antélias, en présence de Mgr Antoine Bou Najm et de représentants de plusieurs municipalités frontalières. Les élus locaux y ont exposé les difficultés auxquelles leurs communes sont confrontées : fragilité économique, recul de l’agriculture, besoins scolaires et sanitaires, insuffisance des infrastructures et départ progressif des familles.
Le lendemain, jour de la fête nationale française, la délégation d’APCO s’est rendue dans plusieurs localités des régions de Marjayoun et de Hasbaya. Préparée avec les municipalités et des partenaires associatifs locaux, dont Nawraj, cette tournée a conduit François Fillon auprès d’habitants, d’élus, de religieux et d’acteurs éducatifs, notamment à Deir Mimas, Qlayaa, Jdeidet Marjayoun, Rachaya el-Foukhar et Kawkaba.
À Qlayaa, la visite de l’école des Pères antonins a rappelé une réalité déterminante : dans les villages frontaliers, le maintien de l’école conditionne celui de la famille, et le maintien de la famille permet au village de continuer à vivre.
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L’école n’est donc pas seulement un lieu d’enseignement. Elle devient un rempart contre le déracinement. Il en va de même de l’hôpital, de l’activité agricole, des routes et de l’ensemble des services essentiels. L’attachement à la terre, aussi admirable soit-il, ne peut durablement reposer sur le seul courage de ceux qui restent. Pour demeurer dans son village, il faut aussi pouvoir travailler, se soigner, éduquer ses enfants et envisager un avenir.
Le choix du 14 juillet conférait naturellement à cette journée une dimension symbolique. Un ancien Premier ministre ne devient jamais tout à fait un visiteur ordinaire. Son expérience, sa notoriété et ses réseaux donnent à sa présence un écho particulier et lui permettent d’attirer l’attention sur des réalités souvent reléguées à quelques lignes dans les communiqués internationaux.
Passer la fête nationale française auprès des habitants du Sud revenait aussi à rappeler que la relation franco-libanaise dépasse les seuls rapports entre gouvernements. Elle vit à travers des engagements individuels, des associations, des œuvres et des fidélités capables de traverser les alternances politiques.
Une diplomatie d’engagement
François Fillon a également été reçu par le président de la République libanaise, Joseph Aoun, auquel il a présenté l’action de son association, notamment en faveur des populations des villages frontaliers du Sud.
Cette rencontre au sommet de l’État illustre pleinement cette diplomatie d’engagement. Elle montre qu’un ancien responsable public peut continuer à dialoguer au plus haut niveau, à ouvrir des portes et à mobiliser des réseaux, sans disposer d’aucun pouvoir institutionnel.
Cette diplomatie ne se substitue pas à celle des États. Elle agit autrement : par la présence, le témoignage, les relations humaines et la capacité de mobilisation. Elle permet de mettre l’autorité et les contacts acquis pendant une carrière publique au service d’une cause que l’on a librement choisi de continuer à défendre.
Le prestige attaché à l’ancienne fonction devient alors un moyen de rendre visibles des réalités méconnues, de rapprocher ceux qui ont besoin d’aide de ceux qui peuvent agir et de maintenir des liens que la seule diplomatie officielle ne suffit pas toujours à entretenir.
La défense des chrétiens d’Orient ne doit d’ailleurs pas être comprise comme une revendication communautaire refermée sur elle-même. Au Liban, leur présence demeure l’une des conditions du pluralisme qui fonde l’identité du pays. La disparition progressive de l’une de ses composantes historiques ne représenterait pas seulement une perte pour cette communauté : elle affaiblirait le modèle libanais tout entier.
De la Vallée sainte au palais présidentiel, en passant par les scouts, la Cuisine de Mariam et les villages du Sud, François Fillon a donné plusieurs formes à une même conviction : la foi et la mémoire ne peuvent être séparées de la transmission, de la solidarité et de la présence sur la terre.
La fonction donne les moyens d’agir. Son absence révèle parfois la profondeur de l’engagement.
François Fillon n’était pas au Liban parce qu’une fonction l’y appelait. Il y était par choix, au service d’un engagement qu’il estime toujours nécessaire. C’est sans doute là que réside la véritable portée de cette visite : rappeler que certaines responsabilités morales ne s’achèvent pas avec les carrières, et que la diplomatie peut également commencer là où le protocole s’arrête.
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