DÉCRYPTAGE – Le prince, le gendre et la diplomatie des affaires

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Dans le livre de Matthew Cole, la rencontre entre Mohammed ben Zayed et Jared Kushner éclaire les origines d’un projet visant à redessiner les équilibres du Moyen-Orient
En décembre 2016, Barack Obama occupait encore la Maison-Blanche, mais Mohammed ben Zayed avait déjà repéré la porte par laquelle entrer dans la nouvelle administration américaine. Celle d’une suite du Four Seasons de Manhattan, où l’attendait Jared Kushner, gendre du président élu. Dans son livre Princes et voleurs : la conspiration secrète de Jared Kushner et Mohammed ben Zayed pour remodeler le Moyen-Orient, le journaliste d’investigation Matthew Cole raconte cette rencontre comme une étape fondamentale dans la construction d’une relation appelée à mêler pouvoir familial, intérêts financiers et stratégie régionale.
Le choix de l’interlocuteur constituait déjà tout un programme. Kushner avait peu d’expérience diplomatique, mais possédait quelque chose qui, pour les dirigeants émiriens, pouvait valoir bien davantage : un accès direct au futur président. Pour ceux qui gouvernent à travers une dynastie, le langage de la parenté est parfaitement compréhensible. Un ministre peut perdre son poste ; un gendre reste dans la famille.
La peur des révoltes et l’obsession iranienne
Cole décrit un ben Zayed déterminé à présenter son propre bilan de la présidence Obama et, surtout, à orienter les décisions de son successeur. La chute d’Hosni Moubarak constituait, à ses yeux, le précédent le plus inquiétant. Washington avait laissé tomber un allié historique sous la pression des manifestations : quelle garantie les monarchies du Golfe avaient-elles que les Américains se comporteraient autrement face à une crise de leurs propres régimes ?
Derrière la dénonciation du manque de fiabilité américain apparaissait donc une préoccupation précise : la préservation du pouvoir. Pour Abou Dhabi, les révoltes arabes avaient montré avec quelle rapidité une mobilisation populaire pouvait remettre en question un ordre considéré comme stable.
C’est dans ce contexte que se comprend l’hostilité envers les Frères musulmans. Leur capacité à mobiliser des soutiens par la religion, l’aide sociale et la participation électorale constituait une menace politique pour des systèmes fondés sur la continuité dynastique. Présenter cette concurrence comme une question de sécurité permettait de demander aux États-Unis un soutien allant au-delà de la coopération habituelle entre alliés.
L’Iran représentait un défi différent : une puissance régionale disposant de moyens militaires et d’un réseau de relations avec des organisations armées. Dans l’entretien raconté par Cole, ben Zayed réunissait ces menaces dans une vision d’ensemble : contenir Téhéran, affaiblir l’islam politique et rétablir la confiance américaine dans les monarchies alliées.
Sur le plan stratégique, cette proposition était efficace parce qu’elle offrait à la nouvelle administration une hiérarchie immédiate des ennemis. Elle comportait cependant une simplification dangereuse : le Hezbollah, le Hamas et les Houthis ont des origines, des objectifs et des relations avec l’Iran différents. Les considérer comme des composantes équivalentes d’un commandement unique risque de transformer des conflits locaux en chapitres d’une guerre régionale permanente.
L’argent ouvre les portes de la politique
L’un des éléments les plus significatifs du livre concerne la manière dont la rencontre fut organisée. Cole attribue un rôle central à un financier lié à la fois aux milieux émiriens et à Kushner. Ce détail aide à comprendre le fonctionnement de la puissance d’Abou Dhabi.
Les investissements internationaux produisent des rendements, mais aussi des contacts, des possibilités d’accès et des relations avec des personnes influentes. Banquiers, avocats et gestionnaires de fonds peuvent devenir des intermédiaires entre un gouvernement étranger et le centre décisionnel américain. Le capital acquiert ainsi une fonction géopolitique.
Ce mécanisme ne démontre pas, à lui seul, l’existence de transactions illicites. Il soulève toutefois une question essentielle : lorsque les relations économiques privées et les décisions publiques traversent les mêmes milieux, le contrôle institutionnel devient plus difficile.
Pour les Émirats, accéder à Kushner signifiait pouvoir exposer leurs priorités à une personne appelée à exercer une autorité très étendue. Pour le futur conseiller présidentiel, cette relation offrait des interlocuteurs disponibles, des ressources et la perspective de résultats diplomatiques susceptibles d’être présentés comme des réussites personnelles.
Qatar et Israël : contenir un rival, construire une alliance
Dans le livre, le Qatar figure déjà parmi les préoccupations exprimées par ben Zayed. Les accusations portaient sur le soutien aux Frères musulmans et l’influence d’Al Jazeera. Mais derrière ces reproches se dessinait une concurrence plus vaste : Doha disposait de richesses, de moyens d’information et de relations politiques lui permettant de mener une politique autonome.
L’enjeu consistait aussi à déterminer qui pourrait définir les équilibres du Golfe. Rechercher un appui américain revenait à tenter de transformer une rivalité régionale en priorité pour Washington.
Israël occupait le versant opposé de cette stratégie : un partenaire potentiel, avec lequel partager des intérêts sécuritaires et des perspectives économiques. Cole souligne l’impression produite sur Kushner par l’attitude émirienne envers l’État israélien. La convergence contre l’Iran offrait un terrain commun sur lequel construire une relation plus ouverte.
Du point de vue militaire, cette perspective comprenait la coopération en matière de renseignement, la surveillance, la défense antimissile et l’accès à des technologies avancées. Sur le plan géoéconomique, la rencontre entre les capitaux émiriens et les capacités technologiques israéliennes promettait des investissements et de nouvelles activités industrielles.
Une contradiction subsistait pourtant : le rapprochement entre gouvernements pouvait avancer sans résoudre la question palestinienne. Les avantages commerciaux et la coopération militaire n’effacent pas les problèmes de souveraineté, d’occupation et de droits nationaux.
C’est précisément là que réside la signification de la rencontre racontée par Cole. Abou Dhabi cherchait à transformer sa vision régionale en programme américain ; Kushner offrait un canal personnel vers le président. De cette convergence émergeait une diplomatie dans laquelle la confiance entre quelques protagonistes prenait un poids considérable. Sa limite était tout aussi évidente : les ententes entre familles au pouvoir pouvaient redessiner les alliances, mais difficilement représenter les intérêts des peuples appelés à en subir les conséquences.
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