RENSEIGNEMENT – La guerre clandestine atteint l’Amérique : Washington accuse un réseau russe d’assassinats commandités

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Cinq hommes recherchés et une structure opérationnelle à faible coût
La confrontation entre la Russie et l’Occident ne se déroule pas uniquement dans les tranchées ukrainiennes, dans les espaces aériens parcourus par les drones ou dans les usines d’armement. Il existe un front plus discret, où il suffit parfois d’un téléphone chiffré, de quelques milliers de dollars et d’un intermédiaire recruté au sein des diasporas latino-américaines.
Le ministère américain de la Justice a rendu publique une mise en accusation visant cinq personnes soupçonnées d’avoir travaillé pour un réseau lié aux services de renseignement russes. Selon le parquet fédéral de New York, ce groupe aurait préparé des opérations de surveillance, de sabotage et d’assassinat ciblé aux États-Unis et en Europe.
Les accusés sont Yuri Khrameev, ancien colonel du renseignement russe ; son fils Kirill, présenté comme un officier du Service fédéral de sécurité ; Oemis Romagoza Durruthy et Yaidel Delgado Suarez, deux ressortissants cubains vivant en Russie ; ainsi que le Vénézuélien Angel Eduardo Castro. Tous sont en fuite et se trouveraient vraisemblablement sur le territoire russe.
Une distinction essentielle doit être maintenue : il s’agit, à ce stade, d’accusations formulées par la justice américaine. Les prévenus n’ont pas été jugés et doivent être considérés comme innocents tant qu’une décision définitive n’a pas établi leur culpabilité. Le vocabulaire employé par Washington montre néanmoins l’importance politique accordée à l’affaire : les autorités américaines évoquent un réseau mondial d’élimination physique agissant au service des intérêts du Kremlin.
Le recrutement d’un exécutant aux États-Unis
Durant l’été 2026, Suarez et Castro auraient contacté un citoyen vénézuélien résidant à Brooklyn. Ils lui auraient demandé de photographier et de filmer plusieurs lieux associés à un opposant russe de premier plan, supposé vivre dans la région de Washington.
La rémunération promise pour cette mission de reconnaissance se situait entre mille et mille cinq cents dollars. Pour faire « disparaître » la cible, une somme de quarante mille dollars aurait été proposée. L’homme aurait accepté de recueillir des images, mais refusé de participer matériellement à l’assassinat. Les organisateurs lui auraient alors demandé de trouver une autre personne disposée à accomplir cette tâche.
Une opération similaire aurait été préparée en Lituanie. Un citoyen américain résidant à Vilnius aurait reçu deux cents dollars pour surveiller un expatrié russe accusé de diffuser des mensonges contre la Russie. Yuri Khrameev lui aurait ensuite offert environ vingt-cinq mille dollars pour tuer cet homme.
Après le refus du citoyen américain, la proposition aurait été transformée en une demande de sabotage : incendier un entrepôt ou attaquer une sous-station électrique. L’objectif déclaré aurait été de frapper les pays soutenant l’Ukraine.
Les documents judiciaires relient également Durruthy à l’organisation logistique d’opérations réalisées ou envisagées en 2024 à Prague et en Lituanie. Le réseau aurait ainsi agi à plusieurs niveaux : identification des cibles, reconnaissance préalable, recrutement des exécutants, financement et organisation des déplacements. Ces différents éléments figurent dans l’acte d’accusation du tribunal fédéral de New York.
La privatisation de la violence clandestine
L’élément le plus révélateur n’est pas seulement l’attribution de ces opérations à la Russie, attribution que Moscou pourrait rejeter comme une construction politique américaine. Il réside surtout dans la méthode opérationnelle décrite par les enquêteurs.
Il ne s’agirait pas d’une équipe composée exclusivement d’agents professionnels envoyés directement par Moscou, mais d’une structure souple utilisant des intermédiaires, des immigrés, des ressortissants étrangers et éventuellement des personnes issues de la petite criminalité.
Le recrutement s’effectue à distance et les sommes proposées paraissent dérisoires au regard de l’importance politique des objectifs. Il s’agit d’une forme d’externalisation de la guerre clandestine. Le commanditaire réduit ses coûts, limite l’exposition de ses propres agents et rend plus difficile la démonstration d’une chaîne de commandement remontant jusqu’aux institutions de l’État.
Si l’opération échoue, la personne arrêtée peut être présentée comme un criminel ordinaire ayant agi de manière autonome. Si elle réussit, les conséquences politiques et psychologiques peuvent être considérables.
Du point de vue économique, le rapport entre l’investissement et le résultat potentiel est impressionnant. Avec quelques dizaines de milliers de dollars, il devient possible de tenter d’éliminer un opposant, d’intimider toute une communauté d’exilés ou de provoquer des dommages contre des infrastructures civiles.
C’est l’économie de la déstabilisation : des ressources limitées sont utilisées pour imposer à l’adversaire des coûts de sécurité très supérieurs. Les gouvernements visés doivent renforcer la protection des personnalités menacées, surveiller les infrastructures critiques et consacrer davantage de moyens au contre-espionnage.
Une menace différente de la guerre conventionnelle
Sur le plan militaire, ces activités ne remplacent ni les missiles, ni les armées, ni les flottes. Elles les complètent. Elles s’inscrivent dans une stratégie visant à transférer l’insécurité à l’intérieur des États qui soutiennent l’Ukraine.
L’incendie d’un dépôt, la destruction d’une installation électrique ou l’assassinat d’un dissident ne modifient pas directement l’équilibre des forces sur le champ de bataille. Ces actions peuvent cependant contraindre les gouvernements et les services de sécurité à disperser leurs moyens, à renforcer la surveillance du territoire et à contrôler des communautés transnationales difficiles à pénétrer.
L’arme principale n’est donc pas nécessairement la capacité de destruction, mais l’incertitude. Chaque accident industriel peut être interprété comme un sabotage. Chaque agression contre un opposant peut être considérée comme une opération commanditée par un État.
La zone grise située entre criminalité organisée, terrorisme et renseignement devient ainsi un instrument stratégique à part entière. Elle permet de frapper sans revendiquer, de menacer sans déclarer la guerre et d’épuiser progressivement les mécanismes de défense de l’adversaire.
La répression au-delà des frontières russes
Une tentative d’assassinat contre un opposant sur le territoire américain constituerait un changement d’échelle politique. Il ne s’agirait plus seulement d’opérations menées dans des pays d’Europe orientale géographiquement proches de la Russie, mais de la projection de la répression transnationale au cœur même des États-Unis.
Washington veut montrer que la souveraineté américaine ne peut être violée sans conséquences. Moscou, si les accusations étaient démontrées, manifesterait au contraire sa volonté de considérer certains opposants comme des cibles permanentes, indépendamment du pays où ils ont trouvé refuge.
Il existe toutefois une limite évidente à la réponse judiciaire américaine. Les cinq accusés se trouveraient en Russie et il est hautement improbable que Moscou accepte de les extrader. La mise en accusation possède donc principalement une fonction politique, informative et préventive.
Elle permet de rendre publics des noms et des méthodes, de limiter les déplacements internationaux des suspects et d’avertir les personnes qui pourraient être tentées de collaborer avec ce réseau. Elle fournit également à Washington une base juridique pour adopter de nouvelles sanctions financières et diplomatiques.
Selon le ministère américain de la Justice, les accusations pourraient entraîner jusqu’à vingt ans d’emprisonnement pour le financement d’activités terroristes et jusqu’à dix ans pour l’association criminelle visant à commettre un assassinat rémunéré.
Mais l’enjeu réel dépasse largement le sort judiciaire des cinq fugitifs. Si l’accusation américaine est confirmée, nous serions en présence d’un dispositif capable d’associer des services étatiques, des intermédiaires étrangers et une main-d’œuvre criminelle occasionnelle.
Une telle organisation est peu coûteuse, facilement renouvelable et difficile à neutraliser entièrement. Elle transforme la distance géographique en illusion et l’exil en protection précaire. Dans la guerre clandestine contemporaine, quitter son pays ne signifie plus nécessairement échapper au pouvoir que l’on combat.
#Renseignement, #GuerreClandestine, #Russie, #ÉtatsUnis, #AssassinatsCommandités, #RenseignementRusse, #Espionnage, #Diasporas, #JusticeAméricaine, #Accusations, #Kremlin, #Surveillance, #Sabotage, #OpposantsPolitiques, #DiasporasLatinoAméricaines, #SécuritéNationale, #RéseauMondial, #ServicesDeRenseignement, #CriminalitéOrganisée, #Terrorisme, #StratégieMilitaire, #RépressionTransnationale, #SanctionsDiplomatiques, #SanctionsFinancières, #SécuritéDesInfrastructures, #ContreEspionnage
