SÉCURITÉ – Le terrorisme entre dans l’ère de l’intelligence artificielle

SÉCURITÉ – Le terrorisme entre dans l’ère de l’intelligence artificielle

lediplomate.media — imprimé le 19/08/2026
Le terrorisme entre dans l’ère de l’intelligence artificielle
Capture d’écran

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Boko Haram n’invente pas une nouvelle guerre, mais apprend à mieux conduire l’ancienne

L’image de groupes djihadistes capables de confier à une machine la planification d’attentats semble relever de la science-fiction. En réalité, le changement en cours est plus ordinaire et, précisément pour cette raison, plus dangereux. L’intelligence artificielle ne crée pas nécessairement de nouvelles armes ni des formes de terrorisme jusque-là inconnues : elle rend plus rapides, moins coûteuses et plus efficaces des activités que les organisations armées pratiquaient déjà.

Un rapport de l’Université de Cambridge, fondé sur les témoignages de plus de vingt anciens membres des deux principales factions de Boko Haram, indique que le mouvement aurait commencé à utiliser ces instruments dès 2023. On pensait initialement qu’ils servaient surtout à la propagande, au recrutement, à la traduction des messages et à la manipulation des images. Les témoignages suggèrent au contraire un emploi étendu à l’ensemble du cycle opérationnel : collecte des renseignements, étude des objectifs, entraînement, utilisation des armes, organisation des unités et évaluation des réactions possibles de l’adversaire.

Les déclarations des anciens combattants doivent être examinées avec prudence. Elles ne peuvent pas toutes être vérifiées et certaines pourraient exagérer l’efficacité des nouvelles technologies. Mais le tableau général paraît crédible : l’intelligence artificielle ne remplace pas l’expérience militaire, elle permet de la diffuser plus rapidement à l’intérieur de l’organisation.

Le savoir militaire devient plus accessible

Autrefois, un groupe armé avait besoin d’instructeurs expérimentés, de manuels, de contacts internationaux et de longues périodes d’entraînement. La perte d’un artificier, d’un commandant ou d’un spécialiste pouvait interrompre la transmission des compétences. Aujourd’hui, un assistant automatisé peut fournir des explications, traduire des documents, classer des informations et comparer plusieurs solutions.

Cela ne signifie pas que la machine sache conduire une guerre. Ses réponses peuvent être erronées, incomplètes ou inadaptées aux conditions réelles. Toutefois, même une information imparfaite peut devenir utile à une organisation disposant de peu de ressources et combattant des forces gouvernementales souvent mal coordonnées.

Le principal avantage réside dans la réduction du temps d’apprentissage. Une unité peut analyser un échec, examiner plusieurs solutions et modifier ses méthodes sans attendre l’arrivée d’un instructeur. Le savoir qui appartenait autrefois à quelques spécialistes peut ainsi être mis à la disposition d’un grand nombre de cellules opérationnelles.

Un multiplicateur de la puissance djihadiste

La Province d’Afrique occidentale de l’État islamique aurait utilisé l’intelligence artificielle pour réduire le nombre d’hommes engagés dans les assauts et améliorer la coordination entre de petites unités. Il s’agit d’un changement stratégiquement important.

Boko Haram et ses différentes branches ont traditionnellement compensé la qualité limitée de leur entraînement par le nombre, en envoyant de nombreux combattants contre des bases isolées. Cette méthode entraînait des pertes importantes. L’emploi d’unités plus petites, mieux coordonnées et soutenues par la reconnaissance aérienne permet au contraire de préserver les hommes les plus expérimentés, de frapper les points vulnérables et de se retirer avant l’arrivée des renforts.

L’intelligence artificielle peut également faciliter l’interprétation des images, la détection des régularités dans les déplacements adverses, l’organisation du ravitaillement et le choix des horaires ou des itinéraires. Il n’est pas nécessaire que le système commande une arme de manière autonome : il suffit qu’il améliore la prise de décision humaine.

La véritable transformation ne réside donc pas dans le remplacement du combattant par la machine, mais dans l’assistance apportée à un commandant inexpérimenté par une capacité d’analyse qui, il y a encore quelques années, n’était accessible qu’aux États et aux grandes organisations militaires.

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L’avantage du faible coût

Pour les armées régulières, l’emploi de l’intelligence artificielle exige des centres de commandement, des réseaux protégés, des capteurs, du personnel spécialisé et des systèmes de communication coûteux. Un groupe djihadiste peut se contenter d’appareils courants, de connexions commerciales et de programmes accessibles à distance.

Cette différence produit une dangereuse asymétrie économique. L’État doit consacrer des sommes considérables à la protection des bases, des aéroports, des convois et des infrastructures. L’organisation armée peut investir des montants limités pour repérer une faiblesse et contraindre l’adversaire à renforcer l’ensemble de son dispositif.

La défense contre des aéronefs sans pilote peu coûteux présente le même problème : intercepter un appareil fabriqué à partir de composants commerciaux peut nécessiter l’utilisation d’un système beaucoup plus onéreux. L’intelligence artificielle accentue cette disproportion en aidant l’attaquant à choisir où concentrer ses ressources limitées.

Du lac Tchad à un réseau djihadiste mondial

Les témoignages indiquent que certains militants auraient été formés par des spécialistes venus d’Irak, d’Afghanistan et d’Afrique du Nord. Si cet élément était confirmé, il démontrerait l’existence d’un programme plus vaste de transmission des compétences au sein des réseaux liés à l’État islamique.

Il ne serait pas nécessaire de déplacer physiquement un grand nombre d’hommes. Les méthodes peuvent être transmises par des canaux chiffrés, adaptées aux langues locales et diffusées auprès de groupes opérant à des milliers de kilomètres les uns des autres. L’intelligence artificielle favorise ainsi une mondialisation du savoir terroriste, tout en laissant aux différentes organisations une autonomie considérable.

Dans le bassin du lac Tchad, Boko Haram et la Province d’Afrique occidentale exploitent également la faiblesse des frontières séparant le Nigeria, le Cameroun, le Tchad et le Niger. En 2025, près des deux tiers des attaques recensées en Afrique se seraient produites à moins de cent kilomètres d’une frontière. Les organisations armées traversent des territoires que les États contrôlent difficilement, tandis que les forces gouvernementales restent divisées par des commandements, des règles et des intérêts politiques différents.

Le Nigeria face à une crise structurelle

En 2025, le Nigeria aurait enregistré 750 victimes du terrorisme, soit une augmentation de 46 %. Le nombre d’attaques attribuées à la Province d’Afrique occidentale serait passé de vingt à quatre-vingt-douze, provoquant 384 morts. Ensemble, les deux principales composantes de l’insurrection djihadiste auraient été responsables de 80 % des victimes.

Il serait toutefois erroné d’attribuer cette progression à la seule technologie. Boko Haram prospère grâce à la pauvreté, au chômage, à la faiblesse administrative, à la corruption et à la présence insuffisante de l’État dans les régions périphériques. L’intelligence artificielle multiplie des capacités déjà existantes, mais elle ne crée pas le conflit à partir de rien.

La réponse ne peut donc pas se limiter au blocage des programmes ou à la surveillance des communications. Il faut des administrations locales crédibles, une coopération transfrontalière, une protection réelle des populations et des forces armées capables de partager rapidement leurs renseignements. Sans ces conditions, toute nouvelle barrière technologique finira par être contournée ou remplacée.

La course entre capacité technologique et contrôle politique

Les mesures de sécurité adoptées par les entreprises qui développent des systèmes d’intelligence artificielle peuvent bloquer les demandes les plus explicites, mais elles deviennent moins efficaces face à des questions fragmentées, formulées indirectement ou réparties dans le temps. Il n’existe aucune protection technique absolue, surtout lorsque différents programmes sont disponibles dans de nombreux pays.

La réglementation internationale avance beaucoup plus lentement que la technologie. Entre 2018 et 2025, le nombre d’attaques documentées au moyen d’aéronefs sans pilote aurait été multiplié par 115. Au moins 565 acteurs armés — armées régulières, organisations non étatiques et réseaux criminels — auraient employé de tels appareils pendant cette période. Dans le même temps, le délai nécessaire pour repérer et frapper un objectif s’est considérablement réduit.

Cette accélération comprime l’espace laissé à la décision humaine, augmente le risque d’erreur et complique l’attribution des responsabilités. Lorsque les technologies commerciales, les programmes automatisés et les réseaux clandestins se superposent, il devient de plus en plus difficile de distinguer l’utilisation civile de la préparation militaire.

L’intelligence artificielle ne transformera pas Boko Haram en puissance technologique. Elle peut cependant lui permettre de mieux employer un nombre limité d’hommes, d’armes et d’informations. Voilà la menace la plus concrète : non pas l’apparition soudaine d’un terrorisme entièrement nouveau, mais le renforcement silencieux de celui qui existe déjà.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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