DÉCRYPTAGE – Libye, la paix des parrains

DÉCRYPTAGE – Libye, la paix des parrains

lediplomate.media — imprimé le 19/08/2026
Libye, la paix des parrains
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Les États-Unis et la Turquie tentent de réunifier le pays en se partageant influence et ressources

La Libye recommence à parler de réunification au moment même où voitures piégées, drones et affrontements entre milices rappellent que l’État reste à peine davantage qu’une hypothèse géographique. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s’est rendu d’abord à Tripoli, puis à Benghazi, où il a rencontré les représentants des deux pouvoirs rivaux. Cette diplomatie à double voie révèle l’évolution de la politique d’Ankara : la Turquie ne veut plus être seulement la protectrice du gouvernement occidental, mais également l’interlocutrice de la famille Haftar.

La mission intervient alors que les États-Unis tentent de construire un accord entre Abdelhamid Dbeibah, chef du Gouvernement d’unité nationale reconnu par les Nations unies, et le camp oriental contrôlé par Khalifa Haftar. Le projet attribué à Washington maintiendrait Dbeibah, ou éventuellement l’un de ses proches, à la tête du gouvernement, tandis que Saddam Haftar, fils et principal héritier politico-militaire du général, prendrait la direction d’un nouveau conseil présidentiel ou exécutif.

Plus qu’une véritable réunification nationale, il s’agirait d’un pacte entre les deux familles dominantes. Une formule pragmatique, peut-être la seule actuellement praticable, mais qui consacrerait également un système dans lequel institutions, milices et ressources publiques sont réparties selon les rapports de force.

Zawiya et Benghazi, les signes de la fragilité

La visite de Fidan a été précédée par deux attaques particulièrement significatives. À Zawiya, une incursion de drones a frappé la raffinerie, provoquant un vaste incendie. À Benghazi, une voiture piégée a tué un haut responsable des services de renseignement militaire des forces de Haftar.

Ces attaques n’ont pas été revendiquées, mais le choix des objectifs est révélateur. À l’Ouest, une infrastructure essentielle à la production et à la distribution des carburants a été frappée ; à l’Est, un homme appartenant à l’appareil de sécurité a été éliminé. L’énergie et le commandement militaire constituent les deux piliers sur lesquels repose le pouvoir libyen.

Zawiya représente également l’un des points les plus sensibles de la Libye occidentale. Les affrontements entre groupes armés rivaux se sont étendus jusqu’à Surman, provoquant des morts, des blessés et une évasion de prison. Lorsqu’une rivalité locale peut menacer une raffinerie d’importance nationale, cela signifie que le système de sécurité demeure fragmenté et qu’aucune autorité ne détient véritablement le monopole de la force.

Sur le plan militaire, la vulnérabilité des installations pétrolières face aux petits drones constitue un changement stratégique. Il n’est désormais plus nécessaire de lancer de grandes offensives pour interrompre la production ou la distribution du carburant : quelques appareils relativement peu coûteux, lancés par des groupes difficiles à identifier, peuvent suffire.

La protection des infrastructures nécessiterait une chaîne de commandement unifiée, des moyens de surveillance électronique et des unités correctement entraînées. Autrement dit, tout ce que la Libye, divisée entre armées, milices et protecteurs étrangers, ne possède toujours pas.

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Washington dessine le compromis

L’émissaire américain Massad Boulos a circulé entre les deux camps rivaux, rencontrant en juillet Dbeibah, Haftar ainsi que différents représentants politiques, militaires et économiques. Le premier résultat concret a été l’établissement d’un cadre unifié pour les dépenses publiques de 2026, le premier accord de ce type depuis le cessez-le-feu de 2020.

La question financière est décisive. Le contrôle du budget, de la Banque centrale et des recettes pétrolières compte davantage que les formules constitutionnelles. La Libye produit suffisamment de richesses pour financer un véritable appareil étatique, mais celles-ci sont distribuées par l’intermédiaire de réseaux concurrents qui alimentent clientèles politiques et groupes armés.

Washington cherche donc une stabilité fondée sur le partage des revenus. Les États-Unis n’exigent pas la dissolution immédiate des armées parallèles, mais tentent d’empêcher que leur rivalité ne dégénère à nouveau en guerre ouverte. Cette solution est réaliste, mais fragile : elle reconnaît les élites existantes et reporte la construction d’institutions indépendantes des personnes qui les dirigent.

L’accord pourrait également réduire la marge de manœuvre de la Russie, présente principalement dans l’Est et le Sud. Les États-Unis ne cherchent toutefois pas nécessairement à expulser Moscou par une confrontation directe. Ils préfèrent rendre Haftar dépendant d’une structure nationale soutenue par l’Occident et les pays arabes, afin de limiter progressivement son autonomie.

La Turquie change de stratégie sans abandonner Tripoli

Ankara a joué un rôle décisif dans l’arrêt de l’offensive lancée par Haftar contre Tripoli entre 2019 et 2020. L’intervention turque, menée à travers des conseillers, des systèmes antiaériens et des drones, a empêché la chute de la capitale. Depuis, la Turquie maintient environ trois mille hommes en Libye, entre militaires, instructeurs et personnels de sécurité.

La base aérienne d’Al-Watiya fournit une profondeur stratégique à l’aviation turque et à la défense de l’espace aérien occidental. Misrata offre un point d’appui naval et logistique en Méditerranée. Le centre de Mitiga, près de Tripoli, permet de former les forces locales et d’influencer les équilibres entre les milices de la capitale.

La nouveauté réside dans l’ouverture envers Benghazi. La participation conjointe de plus de cinq cents militaires libyens de l’Est et de l’Ouest à l’exercice turc EFES-2026 a offert une image symbolique : des soldats appartenant à des camps rivaux réunis sous un même drapeau libyen et placés sous la supervision de la Turquie.

Ankara a compris que le seul soutien à Tripoli ne suffisait plus. Haftar contrôle une partie importante du territoire, les principaux gisements pétroliers et les voies de communication méridionales. Dialoguer avec lui signifie protéger les accords existants et préparer la participation turque à la reconstruction de l’ensemble du pays.

Pétrole, mer et chantiers

Le principal intérêt géoéconomique de la Turquie réside dans l’accord maritime signé en 2019 avec Tripoli, par lequel Ankara et le gouvernement libyen ont délimité leurs espaces respectifs en Méditerranée orientale. Cet accord renforce les revendications turques sur des eaux potentiellement riches en hydrocarbures, mais il est contesté par la Grèce.

Son éventuelle ratification par le Parlement de Tobrouk transformerait un accord conclu avec Tripoli en une position partagée par les deux pouvoirs libyens, offrant à Ankara une victoire stratégique.

La Turquie importe plus de 70 % de l’énergie qu’elle consomme. La coopération entre la compagnie pétrolière libyenne et l’entreprise publique turque pour l’exploration de quatre zones maritimes répond donc à une nécessité structurelle : diversifier les approvisionnements et rapprocher les sources énergétiques des côtes turques.

Il y a ensuite la reconstruction. Avant 2011, les entreprises turques avaient accumulé en Libye des contrats représentant plusieurs dizaines de milliards de dollars. Elles ont réalisé au total 633 projets pour une valeur d’environ 31 milliards de dollars, tandis que plus de quarante chantiers, représentant plus de 2,3 milliards, sont actuellement en cours. Les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint 3,5 milliards de dollars en 2025.

Pour Ankara, la stabilisation de la Libye n’est donc pas un exercice humanitaire : elle signifie pétrole, contrats, influence maritime et présence militaire.

Une réunification sous tutelle

Les États-Unis et la Turquie semblent converger vers un objectif immédiat : empêcher une nouvelle guerre civile et construire une autorité capable d’administrer les revenus pétroliers. Leurs finalités ne coïncident toutefois pas entièrement. Washington veut contenir la Russie et réduire l’instabilité en Méditerranée ; Ankara entend transformer sa présence militaire en avantage économique et maritime permanent.

La Libye pourrait retrouver une forme d’unité, mais il s’agirait d’une unité négociée entre puissances étrangères et familles armées. Le compromis entre Dbeibah et Haftar peut arrêter la guerre, mais pas nécessairement reconstruire l’État.

Tant qu’une raffinerie pourra être incendiée par un petit drone et qu’un chef du renseignement pourra être éliminé par une voiture piégée, la paix libyenne restera ce qu’elle est depuis des années : une trêve surveillée par des parrains extérieurs.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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