DÉCRYPTAGE – Yémen, la tenaille des détroits et l’ombre iranienne sur l’Arabie saoudite

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’escalade militaire est réelle, mais le rôle attribué à Shahlaei reste une hypothèse à vérifier
Dans le grand théâtre du Moyen-Orient, les coïncidences sont rares, mais les reconstitutions trop parfaites doivent toujours être considérées avec prudence. Le rapport diffusé par Ajmal Sohail attribue au commandant iranien Abdolreza Shahlaei la direction de l’offensive menée par les Houthis contre l’Arabie saoudite. L’hypothèse est plausible, mais elle ne peut être présentée comme un fait définitivement établi.
Un premier élément invite à la prudence : un document distribué par l’intermédiaire d’une lettre d’information publique payante, même s’il se présente comme « très secret » et exclusivement destiné aux décideurs et aux services alliés, ne devient pas pour autant une authentique note classifiée. L’étiquette peut conférer une certaine solennité au texte, mais elle ne remplace ni les sources, ni les interceptions, ni les images satellitaires, ni les témoignages opérationnels nécessaires pour soutenir une accusation aussi précise.
Les principaux faits sont toutefois confirmés. Le 8 septembre, les Houthis ont frappé, avec des missiles et des aéronefs sans pilote, des objectifs civils, militaires et énergétiques dans les régions saoudiennes d’Abha, Khamis Mushait, Jizan et Najran. Les autorités de Riyad ont fait état de 73 blessés, parmi lesquels des femmes et des enfants : il ne s’agit donc pas de 73 morts, comme pourrait le laisser entendre l’expression ambiguë employée dans le rapport original. Les attaques ont provoqué des incendies et des interruptions temporaires d’activité dans plusieurs installations énergétiques. Al Jazeera
Au cours des jours suivants, les Houthis ont pris le port de Mokha, l’île de Périm, située à l’intérieur du détroit de Bab el-Mandeb, puis les îles de la Grande et de la Petite Hanish. Il ne s’agit donc pas d’une opération unique achevée le 8 septembre, mais d’une succession d’avancées militaires ayant progressivement modifié l’équilibre le long de la côte occidentale du Yémen. Reuters, Associated Press
Shahlaei, l’homme qui existe mais que personne ne voit
Abdolreza Shahlaei n’est pas un personnage inventé. Les États-Unis le présentent depuis plusieurs années comme un haut commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution, actif au Yémen et impliqué dans le soutien militaire iranien aux Houthis. Washington lui attribue également des responsabilités dans des opérations menées en Irak ainsi que dans le projet d’assassinat, en 2011, de l’ambassadeur saoudien aux États-Unis. Programme américain Récompenses pour la justice
Cela ne permet cependant pas d’affirmer automatiquement que Shahlaei a personnellement conçu les attaques du 8 septembre. Ni les principales agences de presse internationales ni les sources gouvernementales publiques n’ont jusqu’à présent apporté de preuves démontrant qu’il aurait directement dirigé l’opération ou qu’il commanderait l’Unité 840. Le rapport transforme donc un lien structurel — la présence iranienne au Yémen — en une attribution individuelle qui demeure, en l’état actuel des informations disponibles, une évaluation des services et non une certitude documentée.
L’Iran fournit aux Houthis des composants de missiles, des connaissances techniques, une formation militaire et une assistance dans la sélection des objectifs. Il serait toutefois simpliste de réduire Ansar Allah à une simple télécommande entre les mains de Téhéran. Le mouvement possède sa propre direction, contrôle des institutions et des territoires, collecte des ressources et poursuit des objectifs autonomes dans la guerre civile yéménite. Il est allié à l’Iran, mais n’obéit pas nécessairement à chaque ordre comme une unité régulière.
La valeur militaire de Mokha et des îles
La conquête de Mokha offre aux Houthis un port, des infrastructures logistiques et une position avancée sur la côte. Périm permet d’observer et de menacer le passage le plus étroit de Bab el-Mandeb. Les îles Hanish élargissent leur profondeur opérationnelle dans le sud de la mer Rouge.
Depuis ces positions, il est possible d’installer des radars, des dispositifs d’observation, des missiles antinavires, des aéronefs sans pilote et des pièces d’artillerie. Les distances réduites raccourcissent les délais de réaction des navires et multiplient les directions depuis lesquelles une attaque peut être lancée. Toutefois, sur le plan militaire, menacer un détroit ne signifie pas le contrôler entièrement. Pour imposer un blocus durable, il faut disposer d’une surveillance permanente, de ravitaillements, d’une défense antiaérienne, d’une protection des installations et de la capacité de résister à la réaction des marines occidentales.
Les îles sont précieuses, mais également vulnérables : les bases fixes, les dépôts et les rampes de lancement peuvent être repérés et frappés depuis les airs ou la mer. L’avantage des Houthis repose donc sur la dispersion de leurs systèmes, la mobilité de leurs lanceurs et leur capacité à saturer les défenses saoudiennes par des attaques simultanées.
La guerre économique des deux passages obligés
La véritable signification de l’offensive apparaît lorsque l’on observe une carte. Si l’Iran exerce une pression sur Ormuz tandis que les Houthis font de même à Bab el-Mandeb, l’Arabie saoudite se retrouve prise en étau entre les deux sorties de la péninsule Arabique.
L’endommagement de l’oléoduc saoudien est-ouest a encore aggravé la situation. Selon des sources régionales, les réparations pourraient nécessiter de trois à cinq semaines, tandis qu’une interruption prolongée pourrait affecter un volume de pétrole représentant environ 4 % de l’offre mondiale. Le prix du Brent a déjà dépassé 109 dollars le baril. Associated Press, Reuters
Pour l’Europe, le danger ne concerne pas seulement le pétrole. Une navigation incertaine à Bab el-Mandeb signifie des primes d’assurance plus élevées, des voyages plus longs autour de l’Afrique, une augmentation des coûts de transport et une diminution du trafic par le canal de Suez. L’effet final se répercute sur les prix industriels, l’inflation et les finances publiques.
Téhéran peut ainsi exercer une pression sans affronter directement l’Arabie saoudite et les États-Unis. Riyad est contrainte de répartir ses défenses entre les villes, les aéroports, les raffineries, les oléoducs et les ports. Washington doit choisir entre l’élargissement de son engagement militaire et une assistance limitée au renseignement. Les Houthis, enfin, acquièrent un poids dans les négociations largement supérieur à leur puissance économique.
Telle est la véritable leçon de cette crise : il n’est pas nécessaire de dominer la mer pour conditionner le commerce mondial. Il suffit de rendre sa traversée trop coûteuse, trop dangereuse et politiquement trop incertaine. Et en mer Rouge, une fois encore, une guerre apparemment périphérique finit par présenter sa facture au reste du monde.
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