DÉCRYPTAGE – Chine/ Égypte : Le Dragon à l’ombre du Sphinx

DÉCRYPTAGE – Chine/ Égypte : Le Dragon à l’ombre du Sphinx

lediplomate.media — imprimé le 18/09/2026
DÉCRYPTAGE – Chine/ Égypte : Le Dragon à l’ombre du Sphinx

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Chine et Égypte, une alliance nécessaire entre Suez, investissements et sécurité

La visite de Xi Jinping au Caire, organisée à l’occasion du soixante-dixième anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et l’Égypte, ne s’est pas limitée à une cérémonie entre deux civilisations millénaires. Derrière la rhétorique des « frères unis » par la lutte contre l’impérialisme apparaît une convergence très concrète : Pékin a besoin de l’Égypte pour protéger ses échanges commerciaux et ses approvisionnements, tandis qu’Abdel Fattah al-Sissi a besoin des capitaux chinois pour soutenir une économie fragile et financer des projets d’infrastructure aussi ambitieux que coûteux.

Cette relation plonge ses racines en 1956, lorsque Gamal Abdel Nasser reconnut la République populaire de Chine, défiant les pressions américaines et britanniques. Ce fut le début d’une politique autonome qui conduisit l’Égypte à se rapprocher du bloc soviétique, à nationaliser le canal de Suez et à devenir l’un des principaux théâtres de la guerre froide. Soixante-dix ans plus tard, la géographie n’a pas changé : celui qui contrôle ou influence l’Égypte dispose d’une porte d’entrée vers la Méditerranée, la mer Rouge, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Suez comme plateforme de l’expansion chinoise

Le tournant décisif est intervenu en 2014 avec la signature du partenariat stratégique global. Depuis lors, Pékin cherche à relier les Nouvelles Routes de la soie à la Vision égyptienne 2030, en finançant des zones industrielles, des infrastructures, des centres d’affaires et une partie de la nouvelle capitale administrative.

La zone économique et commerciale d’Aïn Sokhna, à proximité de Suez, constitue le cœur de cette stratégie. Les entreprises chinoises peuvent produire sur le territoire égyptien et atteindre plus facilement les marchés africains, moyen-orientaux et européens. L’Égypte espère, pour sa part, passer du statut de simple territoire de transit à celui de plateforme industrielle et logistique.

La nouvelle capitale administrative répond à la volonté de réduire la pression démographique qui pèse sur Le Caire tout en construisant le symbole monumental de l’ère al-Sissi. Les entreprises chinoises ont participé à la réalisation du quartier financier et de l’Iconic Tower, le plus haut bâtiment d’Afrique. Mais c’est précisément ici qu’apparaît le principal risque économique : des infrastructures grandioses ne produisent pas automatiquement du développement. Sans industries compétitives, créations d’emplois et augmentation des exportations, elles pourraient devenir des monuments élevés à la gloire de la dette.

Au cours des six premiers mois de 2026, les échanges bilatéraux ont dépassé 11 milliards de dollars, enregistrant une progression annuelle de 21,5 %. Derrière cette donnée positive demeure cependant un profond déséquilibre : l’Égypte a exporté vers la Chine pour environ 841 millions de dollars de marchandises, tout en important pour 10,4 milliards de dollars. Pékin est donc le premier partenaire commercial du Caire, mais la dépendance égyptienne est beaucoup plus importante que celle de la Chine.

La diplomatie chinoise suit les routes de l’énergie

La guerre régionale, la crise de Gaza et les tensions dans le détroit d’Ormuz ont frappé les deux pays. L’Égypte a perdu une part considérable des recettes du canal de Suez en raison de la contraction du trafic en mer Rouge. La Chine, grande importatrice d’énergie en provenance du Golfe, redoute quant à elle l’interruption de ses approvisionnements et l’augmentation des coûts de transport.

La proposition en quatre points présentée par Xi — souveraineté des pays du Moyen-Orient, refus des ingérences extérieures, sécurité commune et développement comme fondement de la stabilité — contient un message politique précis. Pékin n’entend pas remplacer immédiatement les États-Unis en tant que garant militaire de la région. La Chine préfère se présenter comme une puissance économique capable de négocier, de financer et de rapprocher des intérêts différents sans imposer formellement d’alliances politiques.

Cette méthode est moins spectaculaire que celle des États-Unis, mais elle n’est pas moins ambitieuse. La Chine offre des infrastructures, des technologies et un accès à son marché ; en échange, elle obtient de l’influence, la protection des routes commerciales et une présence dans les points névralgiques du commerce mondial. De ce point de vue, Suez vaut bien davantage que de nombreuses déclarations diplomatiques.

La portée militaire des exercices conjoints

La coopération n’est désormais plus seulement économique. L’exercice aérien conjoint « Aigles des civilisations 2026 » a vu l’engagement, pour la première fois hors d’Asie, de chasseurs chinois J-16, confrontés à des appareils occidentaux comme les Rafale égyptiens.

Sur le plan opérationnel, ces manœuvres permettent à la Chine d’évaluer ses capacités de déploiement à longue distance, son soutien logistique et sa compatibilité avec une force aérienne principalement équipée de systèmes occidentaux. Pour l’Égypte, elles constituent en revanche un instrument de diversification : Le Caire signale à Washington qu’il dispose d’autres possibilités politiques et militaires, tout en continuant à recevoir environ 1,3 milliard de dollars d’aide militaire américaine chaque année.

Nous ne sommes pas encore en présence d’une alliance militaire sino-égyptienne. L’appareil de défense égyptien reste lié aux États-Unis pour ses fournitures, sa formation et l’entretien de ses équipements. Toutefois, Pékin construit patiemment les conditions nécessaires à une présence future, en partant de l’entraînement, des ventes d’armements et de la coopération technologique.

Une partie ouverte avec Washington

L’entrée de l’Égypte dans les BRICS a renforcé cette tendance sans provoquer de rupture avec les États-Unis. Al-Sissi pratique une politique d’équilibre : il reçoit l’aide militaire américaine, accueille les investissements chinois, préserve ses relations avec la Russie et dialogue avec les monarchies du Golfe. Il ne choisit pas un camp ; il cherche à augmenter le prix de sa collaboration.

Le scénario le plus favorable pour Le Caire consisterait à transformer les capitaux chinois en croissance, en emplois et en exportations, tout en évitant une dépendance financière excessive. Pour Pékin, cela signifierait consolider un corridor industriel et commercial reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe, tout en acquérant un rôle diplomatique dans la sécurité du Moyen-Orient.

Le scénario le plus défavorable serait, au contraire, celui de grands travaux peu productifs, d’une dette croissante, d’une diminution durable des recettes de Suez et de tensions sociales. Dans ce cas, la Chine risquerait de devoir protéger des investissements toujours plus exposés, tandis qu’al-Sissi verrait s’affaiblir la base économique de son pouvoir.

La Chine et l’Égypte ne se rapprochent donc pas par nostalgie historique, mais par nécessité. Le Sphinx possède la position géographique ; le Dragon dispose des capitaux, de la puissance industrielle et de l’ambition mondiale. Reste à savoir si cette rencontre produira un développement partagé ou une nouvelle forme de dépendance. La réponse passera, une fois encore, par Suez, où l’économie, la stratégie et la puissance continuent de se rencontrer.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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