TRIBUNE – Pourquoi regarder Fauda

TRIBUNE – Pourquoi regarder Fauda

lediplomate.media — imprimé le 18/09/2026
TRIBUNE – Pourquoi regarder Fauda

Par Hagay Sobol

Entrée dans le top 10 Netflix dans 43 pays, 7ᵉ au classement mondial, la saison 5 de Fauda interpelle. Première fiction d’envergure à intégrer l’onde de choc du 7 octobre, elle ausculte les belligérants des deux camps. Une production qu’on peut critiquer, mais qu’on ne peut ignorer.

Malgré les controverses et les appels au boycott, la série israélienne Fauda (chaos en arabe) rencontre un large public international, y compris dans les pays arabes. Numéro un au Liban, elle figure dans le top 10 dans neuf autres pays de la région : en Jordanie, aux Émirats arabes unis, au Qatar, à Bahreïn, à Oman, au Koweit, au Maroc, en Égypte et en Turquie. Une œuvre de fiction peut-elle réussir là où l’information, devenue une arme, échoue le plus souvent — c’est-à-dire rendre possible l’interaction de points de vue opposés ? Objet de propagande pour certains, d’une lucidité rare pour d’autres, Fauda ne laisse personne indifférent. Une œuvre dont il faut aussi savoir interroger les partis pris. Pour vous faire une opinion, le mieux est de la regarder.

Le chaos en série

De Homeland à En thérapie, ces succès sont des adaptations de séries israéliennes. Des réalisations originales, à hauteur d’homme et de femme, nourries du vécu de leurs concepteurs.

Quant à Fauda, la série compte désormais 5 saisons, diffusées depuis 2015 par la chaîne Yes puis reprises par Netflix, qui en assure la distribution internationale. Des intrigues passionnantes, au rythme soutenu, entre thriller et espionnage, où interviennent des personnages tourmentés. Son style n’a pas été sans influence sur la production internationale. Multirécompensée, elle se distingue par son réalisme et par la place donnée à la langue arabe dans ses dialogues. Elle narre les missions d’une unité d’élite infiltrée, chargée de déjouer des attentats, et donne à voir le point de vue des deux camps, sans manichéisme revendiqué. Les co-créateurs, Lior Raz (qui incarne Doron Kabilio, le rôle principal) et Avi Issacharoff, ont voulu partager leur expérience de terrain et « ouvrir une fenêtre » sur un monde complexe. La diversité de la distribution, mêlant juifs de toutes origines et arabes, en est le reflet le plus fidèle. 2

L’épreuve de la saison 5

Profondément remaniée après le pogrom du 7 octobre, cette ultime saison composée de 11 épisodes, prend une tournure intime et crépusculaire.

La première partie suit Eli, un ancien de l’unité, et son ami Salem, un pisteur bédouin, débarqués clandestinement à Marseille pour venger leur famille assassinée par le Hamas – une mission menée sans autorisation. Doron, encore en thérapie pour un syndrome de stress post-traumatique, se rend sur place pour les en dissuader, mais se retrouve propulsé au cœur d’un réseau terroriste international préparant un attentat de grande envergure, réplique du 7 octobre, impliquant des jihadistes français. S’engage alors une course-poursuite aux nombreux rebondissements — une intrigue si sensible et complexe dans son traitement que le tournage, initialement prévu à Marseille, a finalement été relocalisé à Budapest. Le choix de la cité phocéenne n’est sans doute pas anodin : carrefour méditerranéen, où se croisent les cultures, on peut y lire une manière de symboliser l’internationalisation du conflit.

Mais l’essentiel n’est pas là. Côté palestinien, on suit les manipulations des cadres du Hamas — le glaçant Hakim Djaziri, qui incarne Saeed al-Khatib — mais aussi les oppositions jusqu’au sein même de l’organisation. Le personnage le plus troublant est sans doute Anne Aubert, incarnée par Mélanie Laurent : une Française mariée à un Palestinien, membre du Hamas ayant participé aux tueries du 7 octobre — ce qu’elle ignorait au moment de leur union. La mort de son époux, davantage qu’une radicalisation idéologique, la poussera à rejoindre le groupe. Pour les créateurs, c’est le portrait de la naïveté occidentale, plutôt que celui d’une apprentie terroriste. Un choix scénaristique qui vaut à la série d’être accusée par certains de caricaturer les positions pro-palestiniennes occidentales, quand d’autres y voient une manière habile de mettre en scène l’aveuglement volontaire. Côté israélien, on découvre une société divisée, traumatisée par le 7 octobre — dont deux épisodes poignants lui sont consacrés — tiraillée par le désir de vengeance mais également résiliente.

Deux images fortes encadrent ce récit : au début de la saison, Eli et Salem priant côte à côte, chacun dans sa langue, dans une même douleur ; et le face à face final entre Doron et Anne, que tout oppose, mais que rapproche un même questionnement tragique : peut-on tout justifier au nom d’une cause ?

Ce que la série ne dit pas

Fauda reste, et assume d’être, le récit d’une unité israélienne infiltrée : son point de vue de départ n’est donc pas neutre. On peut lui reprocher de traiter le 7 octobre sans véritablement interroger la politique israélienne à Gaza, ni la responsabilité de l’appareil sécuritaire dans l’échec à prévenir l’attaque. On peut aussi objecter que la figure d’Anne prête le flanc à une lecture réductrice des soutiens occidentaux à la cause palestinienne, alors que ceux-ci peuvent recouvrir d’autres motivations. Ce sont des limites réelles, qui n’annulent pas les qualités de la série mais méritent d’être nommées plutôt qu’évacuées d’une formule.

Fauda, son existence même est un défi…

Fallait-il tourner la fiction d’une tragédie alors que les plaies sont toujours ouvertes, que la guerre n’est pas finie, que les crimes sont niés ou justifiés ? Pour la société israélienne, encore sous le choc d’un drame qui n’aurait jamais dû arriver, Fauda répond à un besoin impérieux de se reconstruire par la réappropriation du récit. La série offre une catharsis pour affronter le réel avec lucidité, donner à panser tout autant qu’à penser.

La frontière entre fiction et réalité est d’autant plus ténue que plusieurs membres de l’équipe ont payé le prix fort du 7 octobre. Le producteur Matan Meir et l’ingénieur du son Lior Waitzman ont été tués, tandis que l’acteur Idan Amedi a été grièvement blessé à Gaza. Ou encore, Lior Raz qui a pris les armes pour défendre des civils, de l’aveu même de rescapés, comme s’il sortait de l’écran.

« Donner à panser tout autant qu’à penser »

… et trouve son public, sans faire taire les objections

Il fallait témoigner de l’impact du traumatisme, du sentiment d’abandon, la réalité terrible d’une guerre asymétrique dans laquelle les civils sont particulièrement exposés, et surtout être entendu. La fiction est peut-être la forme la plus appropriée pour cela. Le succès de Fauda, y compris auprès de publics de pays impliqués dans le conflit, apporte une réponse partielle mais réelle à ceux qui doutaient qu’une telle série puisse trouver un écho hors d’Israël.

Reste que le succès n’est pas un argument suffisant pour clore le débat. A ceux qui appellent au boycott, au nom de la cause palestinienne, on peut répondre que le ton de cette ultime saison, s’il est plus dur, ne verse jamais dans la caricature — ni super-héros ni monstres, mais des êtres humains ballottés par les événements et confrontés à des choix impossibles.

Le fait que la série trouve un public des « deux côtés de la frontière », même si les sensibilités divergent, dit peut-être plus sur notre époque que n’importe quel éditorial. L’acteur franco-algérien Hakim Djaziri, interprète fascinant de l’inquiétant Saeed, en donne une forme de réponse : « L’art permet d’accéder à une liberté que le fanatisme interdit. C’est le choc de vie que j’ai connu et que j’essaie de transmettre. »

C’est peut-être là que réside la véritable réussite de Fauda : non pas convaincre ceux qui la regardent, mais leur interdire, pendant quelques heures, de réduire l’autre à l’image qu’ils s’en étaient faite.

Notes

  1. Selon les données de FlixPatrol relayées par la chaîne Yes
  2. Les épisodes 7 et 8 sont consacrés au 7 octobre. Il ne s’agit pas d’une présentation documentaire des massacres mais de faire ressentir le vécu du drame avec beaucoup de retenue et sans scène explicite.

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Hagay Sobol

Hagay Sobol

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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