PORTRAIT – Yves Lacoste : La géographie comme arme, le territoire comme destin

PORTRAIT – Yves Lacoste : La géographie comme arme, le territoire comme destin

lediplomate.media — imprimé le 22/06/2026
Yves Lacoste
Capture d’écran

Mort samedi 20 juin 2026, à Bourg-la-Reine, entouré de ses fils, à l’âge de 96 ans. Yves Lacoste s’en est allé discrètement, comme il avait toujours aimé travailler, loin des strasses et des tréteaux médiatiques, les yeux rivés sur les cartes, les territoires, les rapports de force. Mais sa disparition laisse un vide immense dans l’histoire intellectuelle française. Car cet homme, géographe de formation et stratège par vocation, avait accompli quelque chose de rare, il avait rendu ses lettres de noblesse à une discipline que la France cultivée regardait avec une méfiance presque épidermique. La géopolitique. Ce mot tabou, associé aux délires pangermanistes, aux cartes du Reich, aux ambitions impériales que l’Europe voulait croire enterrées, Lacoste l’avait arraché à l’opprobre, poli, affiné, et imposé comme outil indispensable à la compréhension du monde réel. En le perdant, la France perd le père d’une école de pensée, l’architecte d’une méthode, et l’un des derniers grands témoins d’un siècle qui n’a jamais cessé de se battre pour des terres.

Né sur deux rives : la Méditerranée comme premier professeur

Fès, Alger, Paris : l’éducation d’un regard

Il y a dans la biographie d’Yves Lacoste quelque chose qui ressemble à un roman d’initiation. Il naît le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc, fils d’un géologue qui prospecte pour une compagnie pétrolière dans les déserts chérifiens. Dès l’enfance, le monde se présente à lui non pas comme une abstraction scolaire, mais comme une réalité physique, tactile et rugueuse, des reliefs, des routes, des ressources, des hommes qui se disputent des espaces. Le père dessine des cartes. Le fils apprend à les lire autrement que les autres, non pas comme des représentations neutres, mais comme des outils de pouvoir.

La Méditerranée est son premier maître. Elle lui enseigne que le monde ne se divise pas entre centre et périphérie selon les catégories eurocentriques de l’université parisienne, mais selon des logiques de domination et d’appropriation territoriale qui traversent les époques. Deux rives, deux mondes qui se regardent, se convoitent, s’affrontent depuis des millénaires. Cette intuition fondamentale, Lacoste la porte en lui bien avant de l’avoir formulée théoriquement.

Alger, 1952 : la violence coloniale comme révélateur politique

Reçu premier à l’agrégation de géographie en 1952, Lacoste aurait pu choisir un lycée parisien, une carrière académique tranquille, une montée douce vers les honneurs universitaires. Il choisit le lycée Bugeaud à Alger. Ce choix n’est pas anodin. Il plonge le jeune agrégé dans la réalité brûlante de la colonisation française en Algérie, la violence sociale, les inégalités criantes, la rupture entre les mondes colons et indigènes. Cette expérience algéroise est pour lui ce que Berlin avait été pour Aron, un choc de réel, une confrontation directe avec ce que les théories policées de l’université s’évertuent à ne pas voir.

Il y rencontre également celle qui deviendra sa femme, Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue spécialiste des Berbères. Ensemble, ils forment un couple intellectuel soudé par la même conviction : comprendre les peuples, c’est d’abord comprendre les territoires qu’ils habitent, les langues qu’ils parlent, les mémoires qu’ils portent. La géographie n’est jamais séparable de l’humain. Et l’humain n’est jamais séparable de son espace.

Le tiers-monde comme objet géopolitique avant l’heure

Avant de devenir le pourfendeur de la géographie académique, Lacoste est d’abord un spécialiste du sous-développement. Son Que sais-je ? sur les pays sous-développés, publié en 1959, est réédité jusqu’en 1989 à plus de cent mille exemplaires. Sa Géographie du sous-développement (1965) anticipe des problématiques que les relations internationales ne conceptualiseront vraiment qu’une décennie plus tard, la dépendance économique, les rapports Nord-Sud, la géographie comme facteur de domination systémique. Ce n’est pas encore de la géopolitique au sens lacostien du terme, mais c’en est déjà la matrice intellectuelle. Lacoste comprend, bien avant Wallerstein, que le monde n’est pas un ensemble d’États souverains en compétition égale, mais un système hiérarchisé où la géographie, la localisation des ressources, les voies d’accès, et les espaces maritimes, détermine en grande partie les marges de manœuvre des acteurs.

La géopolitique comme subversion : l’œuvre d’un hérétique
La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre : le titre qui brise un tabou

En 1976, Lacoste publie chez Maspero ce qui restera son livre le plus iconique : La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Le titre est une bombe. Dans la France de l’époque, le milieu des géographes universitaires s’est depuis longtemps enfermé dans une conception apolitique, presque bucolique de la discipline, les reliefs, les fleuves, les terroirs, les migrations, mais surtout pas la puissance, surtout pas la guerre. La géographie républicaine d’après-guerre a cherché à s’abstraire de toute dimension stratégique, traumatisée par le souvenir de la Geopolitik nazie et de ses délires pseudo-scientifiques au service de l’expansionnisme hitlérien.

Lacoste refuse cette autocensure. Sa thèse centrale est d’une clarté tranchante et d’une honnêteté intellectuelle rare, depuis trois mille ans, les États ont fait dessiner des cartes par des géographes. Non par amour de la science, mais pour conquérir, défendre, administrer, exploiter des territoires. La géographie est d’abord un savoir stratégique, un outil de pouvoir. Le prétendre neutre est une mystification, au mieux naïve, au pire complice des rapports de domination que la discipline contribue à dissimuler sous son vernis scientifique.

L’accueil est brutal dans la corporation des géographes institutionnels, qui voient dans ce livre une provocation irresponsable. Il est en revanche un succès immédiat auprès des étudiants, des journalistes, des militaires et des diplomates, et tous ceux qui, dans la pratique quotidienne de leur métier, avaient depuis longtemps compris ce que la géographie académique refusait d’admettre.

Hérodote, ou la refondation d’une discipline

La même année, Lacoste fonde la revue Hérodote. Le nom est un programme. Hérodote, père de l’histoire et premier géographe de l’Antiquité, avait compris que décrire le monde impliquait de décrire les conflits, les peuples, les empires, les routes commerciales et militaires. Sa géographie était politique avant d’être savante. En choisissant ce nom, Lacoste affirme une filiation et un combat, celui de restaurer la géographie dans sa dignité stratégique, la réconcilier avec le politique dont elle n’aurait jamais dû être séparée.

Le sous-titre initial, Stratégies, géographies, idéologies, est délibérément provocateur. Puis, en 1982, Lacoste franchit le pas décisif, il modifie le sous-titre en Revue de géographie et de géopolitique. Le mot est lâché. Dans la France intellectuelle des années 1980, « géopolitique » est encore presque une insulte, une notion entachée par son association avec la pensée de Karl Haushofer et l’idéologie nazie. Lacoste prend le risque. Il assume, argumente, impose. Et la France intellectuelle finit par le suivre.

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La nation comme concept central : à contre-courant de son temps

En 1998, alors que tout l’establishment intellectuel français célèbre le crépuscule des nations dans l’euphorie mondialiste post-Guerre Froide, Lacoste publie Vive la Nation. Destin d’une idée géopolitique. Le livre ne trouve pas son public. La gauche intellectuelle, dont Lacoste a toujours fait partie, lui préfère les grands récits républicains, cosmopolites, post-nationaux. L’Europe, la mondialisation heureuse, le « village global », voilà ce que l’on veut entendre.

Lacoste résiste. Pour lui, la nation n’est pas un archaïsme conservateur à dépasser. C’est le cadre géopolitique fondamental à l’intérieur duquel les individus construisent leur identité collective, leurs loyautés, leurs solidarités et, le cas échéant, leurs sacrifices. Nier la nation, c’est construire sur du sable des institutions sans légitimité, des politiques sans peuple, et des frontières sans sens. Cette conviction, incomprise à la fin du XXe siècle, sonne aujourd’hui comme une prophétie dont l’Europe découvre tardivement la justesse.

L’héritage d’un géographe stratège : Lacoste et le monde du XXIe siècle
L’Institut français de géopolitique : l’école d’une génération

L’une des œuvres les plus durables de Lacoste n’est pas un livre. C’est une institution. En 2002, sous l’impulsion de Lacoste et de sa disciple Béatrice Giblin, qui avait rejoint la revue Hérodote dès ses débuts en 1968 à Vincennes, l’Institut français de géopolitique est créé à l’université Paris-VIII. L’IFG devient en quelques années la principale fabrique française d’analystes géopolitiques, formant des générations de chercheurs, de diplomates, de journalistes et d’officiers à une lecture rigoureuse et territorialement ancrée des enjeux internationaux.

Ce n’est pas rien. Dans un paysage universitaire français longtemps dominé par le droit international, la science politique abstraite et les relations internationales désincarnées, l’IFG impose une approche radicalement différente, de partir du territoire, des représentations que les acteurs en ont, des rivalités qui s’y jouent à toutes les échelles. De la querelle de clocher à la rivalité des empires, la méthode lacostienne est la même, et c’est précisément ce qui la rend si féconde.

La question postcoloniale, ou le courage de dire ce que l’on ne veut pas entendre

L’un des mérites les moins célébrés de Lacoste est son courage intellectuel sur la question postcoloniale. Dans La Question postcoloniale, publié chez Fayard, il aborde de front ce que la gauche cultivée refuse d’analyser sans tremblement de voix : les logiques géopolitiques à l’œuvre dans les banlieues françaises, la concentration territoriale des descendants d’immigrés algériens, le malaise d’une identité française déchirée entre la mémoire coloniale et la promesse républicaine.

Il le fait sans démagogie ni anathème, ni dans la culpabilisation systématique, ni dans le déni commode. En géographe. Il regarde les cartes, décrit les espaces, analyse les rivalités symboliques et territoriales à l’œuvre dans ces quartiers que la France officielle préfère ne pas nommer en termes géopolitiques. C’est inconfortable pour tout le monde, et c’est précisément pour cela que c’est nécessaire.

Lacoste et la guerre : quand le réel confirme le prophète

Il avait vécu assez longtemps pour voir le monde redevenir ce qu’il avait toujours su qu’il était : un espace de rivalités, de puissances, de frontières disputées et de ressources convoitées. La guerre en Ukraine, le retour de la logique impériale russe, la confrontation sino-américaine, les tensions autour des routes maritimes et des points d’étranglement géographiques, notamment le détroit d’Ormuz, la mer de Chine méridionale, l’Arctique, tout cela, Lacoste l’avait inscrit dans sa méthode comme autant de cas d’école.

Il avait compris, à une époque où cela n’était pas évident, que la géographie physique n’est jamais séparable de la géographie politique. Que les détroits ne sont pas seulement des accidents naturels, mais des points de contrôle stratégiques que les grandes puissances cherchent à dominer ou à neutraliser. Que les fleuves ne sont pas seulement des voies navigables, mais des frontières, des enjeux d’irrigation, des sources de conflits entre États riverains. Chaque crise contemporaine confirme une intuition lacostienne.

Il avait eu la joie, ce printemps 2026, de voir les cinquante ans de sa revue Hérodote célébrés par un double numéro de 304 pages, rassemblant hommages et analyses prospectives. Un demi-siècle d’une revue qu’il avait fondée contre l’avis de tous, dans une France intellectuelle qui ne voulait pas entendre parler de géopolitique. Il était parti quelques semaines plus tard, en paix, le travail accompli.

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Les cartes ne mentent pas

Yves Lacoste a passé sa vie à dire une chose simple et dérangeante, le monde est fait de territoires que des hommes veulent contrôler, et la géographie est l’instrument qui permet de comprendre pourquoi et comment. Cette évidence, qui aurait dû aller de soi, a rencontré pendant des décennies la résistance acharnée d’un monde académique et intellectuel qui préférait croire en l’harmonie des intérêts, en la fin des nations, en la gouvernance globale et en la puissance tranquille du droit international.

L’histoire lui a donné raison avec une cruauté presque pédagogique. Les nations sont revenues. Les empires aussi. Les cartes redeviennent des instruments de combat. Les détroits, les pipelines, les routes de la soie et les fonds marins sont à nouveau des enjeux de puissance que l’on négocie, que l’on surveille, que l’on menace. Tout ce que Lacoste avait placé au cœur de sa méthode, le territoire, les représentations conflictuelles de l’espace, et les rivalités à toutes les échelles, sont redevenu la grammaire brute des relations internationales.

Sa définition de la géopolitique ; « la confrontation de raisonnements qui s’opposent, ouvertement ou non, et qui sont des rivalités de pouvoir sur un territoire », n’a pas pris une ride. Elle est même, à l’heure où le monde multipolaire recompose ses équilibres dans la violence et l’incertitude, plus nécessaire que jamais. Lacoste n’aimait pas les prophètes. Il se méfiait des systèmes trop bien huilés, des théories trop propres. Il aimait les cartes, les terrains, les contradictions. Mais si un prophète consiste en quelqu’un qui voit juste avant les autres, alors Yves Lacoste en fut un malgré lui, et pour notre plus grand profit.

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