TRIBUNE – De Mandela à Ramphosa : Chronique d’une descente aux enfers 

TRIBUNE – De Mandela à Ramphosa : Chronique d’une descente aux enfers 

lediplomate.media — imprimé le 07/08/2026
De Mandela à Ramphosa
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » nous enseigne le philosophe Antonio Gramsci. Et, c’est bien d’optimisme dont il fallait faire preuve pour imaginer la fin du régime de l’apartheid en Afrique du Sud ainsi qu’une transition sans heurts à la fin du XXe siècle. Ce qui fut le cas ! Rappelons que l’Afrique du Sud fut longtemps mise au ban des nations pour sa politique dite « d’apartheid » mise en œuvre par les « Afrikaners » (blancs) à l’encontre de la majorité noire et, dans une moindre mesure, des communautés métisses, indiennes (exclusion de l’Assemblée générale de l’Organisation des nations unies et soumission à un régime strict de sanctions internationales). Cette discrimination se décompose en petit apartheid – les interdictions faites aux Noirs d’utiliser les mêmes lieux que les Blancs – et en grand apartheid – le rattachement de ces mêmes Noirs à des « Bantoustans » (États fictifs) – qui en font des étrangers sur leur sol natal. Il faut attendre le début des années 1990 pour que le système de l’apartheid soit aboli définitivement. Mais, la bonne surprise n’eut qu’un temps. Aujourd’hui, la situation dans ce pays est plus que problématique. Si le miracle réalisé par Madiba marque la fin d’un monde marqué au sceau de la discrimination, le malheur de celui de Ramphosa traduit le début d’un monde moins réjouissant.

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La fin d’un monde : le miracle Madiba 

Si grâce à un président blanc éclairé, la fin programmée de l’apartheid est décidée, reste le plus dur à réaliser, à savoir, la marche vers la réconciliation entre les différentes communautés grâce à un président noir.

Un Président éclairé : la fin programmée de l’apartheid

Promulguées en 1948, les lois d’apartheid instaurent une ségrégation raciale au profit de la minorité blanche, descendante des « Afrikaners », principalement des colons néerlandais en Afrique du Sud. À partir des années 1960, ces lois confrontent les gouvernements pro-apartheid à une contestation de plus en plus violente dans le pays (Cf. émeutes de Soweto de 1976[1]) et à des condamnations de plus en plus vives sur la scène internationale.Le 2 février 1990, tirant les leçons de la chute du mur de Berlin, le président sud-africain, Frederik Willem De Klerk, décide de libérer les prisonniers politiques, ouvrant la voie à l’abolition définitive de l’apartheid, en abrogeant la dernière loi raciale le 30 juin 1991[2]. Ainsi, s’ouvre une nouvelle ère pour le pays dont la figure marquante est le plus vieux prisonnier de Robben Island, le chef de file de l’ANC (« African National Congress », parti membre de l’Internationale socialiste), Nelson Mandela. Grâce à cette personnalité hors du commun – il sera récompensé conjointement avec Frederik De Klerk par un prix Nobel de la paix en 1993[3] -, le pays évite une guerre civile. Une nouvelle ère de paix et de prospérité s’ouvre à lui. Rappelons, pour mémoire, que Nelson Mandela est libéré en 1990. Après une transition difficile, Frederik de Klerk et lui évitent une guerre civile entre les partisans de l’apartheid, ceux de l’ANC et ceux de l’Inkhata à dominante zoulou. La catastrophe si souvent annoncée par la minorité blanche est évitée sur le court terme. Reste à transformer l’essai sur le moyen et le long terme !

Un Président réconciliateur : vérité et réconciliation

Qui de mieux placé que notre Ambassadeur en Afrique du Sud de 1991 à 1996, Joëlle Bourgois pour nous relater les avatars de cette période de transition – envisagée au départ par Laurent Fabius comme devant se transformer en « un bain de sang » – devant conduire à la mise sur pied d’un nouveau pays grâce à l’action incontournable du couple De Klerk-Mandela à travers une période de transition semée d’embuches ?[4] Et, les défis ne manquent pas sur la voie de la nouvelle Afrique du Sud : violence politique endémique ; mise en place d’un appareil sécuritaire n’étant plus aux mains des blancs ; clivage entre les différentes oppositions allant des plus radicales aux plus modérées ; tribus (la plus importante étant les Zoulous) ; personnalités n’ayant pas la même vision de l’avenir, situation précaire de l’ANC, caractère dual de l’économie … Une étincelle pouvant embraser le pays à tout le moment.

Mais, Nelson Mandela veille constamment au grain en favorisant la voie de la négociation au service de la vérité et de la réconciliation d’un pays fracturé. Mais, aussi en s’attelant à donner des gages à la communauté internationale (indépendance de la Namibie, fin du programme nucléaire militaire) pour que soient levées les sanctions qui le frappaient. Petit à petit, il fait émerger les indispensables consensus pour que le processus aille de l’avant en dépit d’un climat de violence inégalé. Mais, l’alternance de bonnes et de mauvaises nouvelles engendre le doute. Comme toujours les avancées ont leurs revers. Avec ténacité, Madiba obtient que la transition entre deux mondes, deux systèmes se mette en place grâce à l’adoption au forceps d’une nouvelle constitution. Des élections peuvent être organisées. Fin 1994, l’apartheid n’est plus qu’un mauvais souvenir, l’Afrique du Sud effectue son retour dans la communauté des nations. La première année d’exercice du pouvoir par Nelson Mandela s’effectue dans un esprit de conciliation. Mission accomplie, pourrait-on dire, en 1995 quand Joëlle Bourgois quitte le pays !

Mais, toutes les bonnes choses ont une fin, y compris et surtout dans cette Afrique noire dont René Dumont, ingénieur agronome, sociologue visionnaire, écrit, dès 1962, qu’elle est mal partie[5].

Le début d’un monde : le malheur Ramphosa 

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que l’actuel chef de l’État est un Président clivant qui contribue à « l’africanisation » de son pays mais aussi à un Président anti-immigration qui pratique une horrible chasse à l’étranger.

Un Président clivant : « l’africanisation » de l’Afrique du Sud

Il y a une quarantaine d’années, peu avant la fin de l’apartheid, la lutte des Noirs d’Afrique du sud contre le régime afrikaner du « développement séparé » est l’un des totems de la gauche européenne. Dans une chanson, Vincent Delerm parlait des « filles de 1973 » qui « faisaient des exposés/Sur l’apartheid et sur le Che », sur le ton de l’évidence. Peu de temps après, Nelson « Madiba » Mandela, libéré de prison, devient le président d’un État que l’on espère définitivement réconcilié avec lui-même. On en oublie généreusement les crimes de l’ANC, les meurtres commis par Winnie, l’épouse de Mandela et le reste. Les années passent. L’Afrique du Sud devient un mélange entre la poubelle et le coupe-gorge. La « nation arc-en-ciel » change de main et se livre à Jacob Zuma, un ancien nervi anti-Blanc, devenu un affairiste polygame, dont la famille très nombreuse coûte 150 millions de dollars par an au contribuable. Bref, malgré l’arrivée au pouvoir de Cyril Ramaphosa, l’Afrique du Sud devient pauvre, dangereuse, sale, gangrenée par le SIDA et, comme tant de ses voisins, en proie au massacre des fermiers blancs[6]. Ne parlons pas des violences xénophobes ![7]

Année après année, président après président depuis le départ de l’icône de l’ANC, Nelson Mandela (1994-1999) en passant par Thabo Mbeki, Kgalema Mothlante, Jacob Zuma et en arrivant à Cyril Ramphosa, la « nation arc-en-ciel » suit le chemin emprunté par bon nombre d’États africains ayant accédé à l’indépendance dans les années 1960. Au lieu de voir le pays émerger, il s’enfonce. Ce qui n’empêche pas ses dirigeants de faire la leçon aux pays du Nord tant au sein des institutions multilatérales comme l’ONU que des groupes plus restreints comme les BRICS[8]. L’Afrique du Sud n’a rien à envier à son voisin zimbabwéen qui a connu les errements d’un certain Robert Mugabe après l’indépendance de la Rhodésie du Sud au début des années 1980. Comme si une malédiction frappait le pays. Mais, nous n’avions pas encore tout vu de l’affaissement moral de ce pays. L’Afrique du Sud n’a rien à envier à l’Algérie, la Tunisie[9] et la Libye qui expulsent sans ménagement les illégaux venus de l’Afrique noire sans que cela ne suscite la moindre réaction de nos humanistes au grand cœur, adeptes de la repentance à sens unique[10] et autres fauteurs de trouble au Parlement.

Un Président anti-immigration : la chasse à l’étranger

L’espoir de voir une Afrique du Sud réconciliée avec elle-même ne fut donc qu’une brève parenthèse dans l’histoire chaotique de ce pays riche à tous points de vue. Hier, hormis quelques empêcheurs de penser en rond, rares sont les médias, les ONG en charge de la défense des droits de l’homme, les institutions internationales, les juridictions pénales internationales, les gouvernements « Gaza centrés » … à se préoccuper du sort d’un pays qui se présente en parangon de vertu sur la scène internationale mais aussi en pays qui massacre les Afrikaners sur la scène intérieure. Ces affreux blancs le méritent bien tant leur comportement durant la période de l’apartheid fut condamnable, pense-t-on tout bas dans les cercles de la bienpensance. Ce ne serait qu’un juste retour des choses. L’on ne voit aucune manifestation à Paris ou ailleurs, des experts es-pagaille patentés défiler régulièrement avec leur keffieh pour dénoncer ces crimes abominables. Mais, il y a pire encore. Depuis plusieurs mois, se développe dans le pays un climat de xénophobie[11] assumé envers l’immigration illégale de ressortissants (noirs précisons-le !) venus du reste de l’Afrique, en particulier du Ghana et des pays voisins sur la base d’un raisonnement économique[12].

Tout cela aurait été passé sous silence par les bonnes âmes européennes si un nouveau scandale n’était pas en train d’éclater. Les Sud-Africains semblent en avoir assez des travailleurs immigrés venus des autres pays. Un groupe de citoyens se constitue de manière informelle (Opération « Dudula ») et prend suffisamment d’ampleur pour que de grandes manifestations aient lieu à Johannesburg, Durban et dans d’autres grandes villes, le 30 juin 2026. Il s’agit de la date butoir fixée par ce collectif aux travailleurs immigrés pour qu’ils quittent le pays[13]. Jusqu’ici, le système a plutôt bien fonctionné : déjà 25.000 immigrés illégaux (des chiffres plus importants sont annoncés) ont quitté le pays, craignant sans doute la vengeance de ces contribuables en colère – non sans raison, puisque ces manifestations ont provoqué la mort de quatre immigrés illégaux et le pillage de plusieurs commerces tenus par des étrangers. Du côté de la classe politique, on temporise. On en appelle à la lutte contre la xénophobie, on recycle les éléments de langage que l’on connaît bien sous nos propres latitudes. On peut tout au plus se dire que cela relève du bon sens : dans un pays où le chômage atteint 32 %, on comprend qu’une légère exaspération s’empare des natifs, devant l’arrivée massive d’une main-d’œuvre illégale beaucoup moins chère[14]. Voici où nous en sommes à ce jour ? Mais, ne serions-nous pas confrontés à une Afrique du Sud communautariste, racialiste, voire antisémite à l’occasion, gangrenée par la violence politique[15] ? Ce qui serait tolérable dans l’hémisphère austral ne le serait-il pas dans l’hémisphère nord ? Mystère et pomme d’arrosoir. À quand une flottille pour Le Cap ? Elle y serait la bienvenue. « For sure » !

De légitimes interrogations 

 « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà » (Blaise Pascal). Plusieurs questions méritent dès lors d’être posées sans fard. Les Sud-Africains sont-ils racistes ? Souffrent-ils d’arrière-pensées coloniales ? Ont-ils un problème avec l’accueil de l’autre, qui les conduiraient à se replier sur des « passions tristes » ? On constate que la question de la souveraineté nationale n’est pas liée à un quelconque racisme imaginaire. Les Sud-Africains en ont assez de payer des impôts pour que des immigrés illégaux aient accès aux soins (ça ne vous rappelle rien ?), ils en ont assez de voir des frontières sans aucune protection (ça ne vous rappelle toujours rien ?). En un mot comme en cent, ils souhaitent être maîtres chez eux. Tant que l’Afrique du Sud post-apartheid échoue à endiguer la criminalité, patauge dans la corruption et massacre les Afrikaners, la presse s’en moque. Aujourd’hui, le monde se scandalise. Énième preuve que l’opinion des médias n’a aucune importance, énième preuve que vouloir être maître chez soi ne veut pas dire détester les autres. Une leçon, oui, peut-être[16]. Surtout, en cette période de lancement de la campagne électorale pour les présidentielles en France durant laquelle les candidats font assaut de prudence de gazelle pour mal ou pas nommer les choses. De Mandela à Ramphosa, la chronique d’une descente aux enfers !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Paul Martial, Afrique du Sud : 50ème anniversaire de la révolte de Soweto,Billet de Blog, www.mediapart.fr , 24 juin 2026

[2] Gilles Teulié, La fin de l’apartheid en Afrique du Sud (1991), https://ehne.fr/fr/eduscol/terminale-generale/le-monde-l%27europe-et-la-france-depuis-les-annees-1990-entre-cooperations-et-conflits/nouveaux-enjeux-de-puissance-et-enjeux-mondiaux/fin-de-l%27apartheid-en-afrique-du-sud-1991.

[3] Frédéric de Klerk, le président de l’Afrique du Sud et Nelson Mandela reçoivent le prix Nobel de la paix récompensant « leur travail pour l’élimination pacifique du régime de l’apartheid et pour l’établissement des fondations d’une Afrique du Sud nouvelle et démocratique » le 15 octobre 1993.

[4] Joëlle Bourgeois, Cinq ans avec Mandela, Robert Laffont, 2011.

[5] René Dumont, L’Afrique noire est mal partie, éditions du Seuil, 1962.

[6] Arnaud Florac, Afrique du Sud : la « nation arc-en-ciel » lance la chasse aux clandestins, www.bvoltaire.fr , 2 juillet 2026.

[7] Romaric Godin, L’Afrique du Sud en proie à des violences xénophobeswww.mediapart.fr , 28 juillet 2026.

[8] BRICS, groupe de cinq États : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud qui se réunissent en sommet annuel pour faire entendre une voix particulière, celle du « Sud Global » par rapport à celle du « Nord Global ». Aujourd’hui, l’on parle de BRICS+ avec l’arrivée de nouveaux membres entérinée lors du sommet de Johannesburg d’août 2024 : Argentine, Égypte, Iran, Émirats arabes unis (EAU), Arabie saoudite et Ethiopie.

[9] Collectif rassemblant des intellectuels, des militants des droits humaines et des responsables politiques tunisiens, Nous demandons aux autorités de la Tunisie d’assurer la protection de toutes les personnes migrantes présentes sur son territoire, Le Monde, 8 juillet 2026, p. 25.

[10] Olivier d’Auzon, Ibrahim Traoré et la traite orientale : une vérité qui dérange le Sahelwww.lediplomate.media , 27 juillet 2026.

[11] Caroline Dumay, Les violences xénophobes s’intensifient en Afrique du Sud, Le Figaro, 27 juillet 2026, p. 8.

[12] Olivier d’Auzon, Afrique du Sud : la crise migratoire met Prétoria face à ses contradictionswww.lediplomate.media , 9 juillet 2026.

[13] Fanny Pigeaud, En Afrique du Sud, les migrants sont devenus les boucs émissaires de la crisewww.mediapart.fr , 4 juillet 2026.

[14] Arnaud Florac, précité.

[15] Benjamin Barthe, Les assassinats politiques hantent l’Afrique du Sud, Le Monde, 23 juillet 2026, p. 5.

[16] Arnaud Florac, précité.


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