LIVRE – Le monde selon Védrine : Recension du Dictionnaire amoureux de la géopolitique

LIVRE – Le monde selon Védrine : Recension du Dictionnaire amoureux de la géopolitique

lediplomate.media — imprimé le 07/08/2026
Le monde selon Védrine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Il existe des livres que l’on feuillette et des livres que l’on habite. Le Dictionnaire amoureux de la géopolitique d’Hubert Védrine appartient résolument à la seconde catégorie. Paru une première fois en 2021 puis considérablement enrichi et republié en 2025 sous le titre de Nouveau dictionnaire amoureux de la géopolitique, l’ouvrage n’est ni un manuel de relations internationales ni un simple recueil de souvenirs de ministre : c’est le fruit d’une vie entière passée à observer, de l’intérieur du pouvoir puis depuis ses marges, la mécanique intime des rapports de force qui gouvernent le monde. Passer en revue ce texte, c’est aussi mesurer ce que le genre si particulier du dictionnaire amoureux, cette collection où la rigueur encyclopédique se marie à la confidence personnelle, peut apporter à l’intelligence du désordre international contemporain.

Pour Roland Lombardi, historien, géopolitologue et directeur du Diplomate média, cet ouvrage constitue une vraie référence : « le premier livre que je recommande à tous mes étudiants en géopolitique. Sa forme de dictionnaire permet d’aborder, de manière simple, accessible et sans le jargon souvent pompeux et pédant de certains ouvrages académiques, l’essentiel des concepts, des acteurs et des enjeux des relations internationales. Je ne partage pas toutes les analyses d’Hubert Védrine, mais je souscris à l’essentiel. Fin connaisseur des arcanes du pouvoir et des relations internationales, il demeure, à mes yeux, l’un des derniers grands ministres français des Affaires étrangères et l’un des rares praticiens d’une véritable realpolitik, affranchie des postures morales et des illusions idéologiques. »

Par la rédaction

Une œuvre en deux temps : du Dictionnaire de 2021 au Nouveau dictionnaire de 2025

Publié une première fois en février 2021 dans la célèbre collection des Dictionnaires amoureux, chez Plon et Fayard, l’ouvrage originel d’Hubert Védrine s’inscrivait dans la lignée de cette collection éditoriale si particulière, où chaque auteur se voit invité à composer, entrée par entrée, un abécédaire subjectif de sa discipline ou de sa passion, le tout accompagné des illustrations pleines de charme d’Alain Bouldouyre. L’exercice, pour un ancien ministre des Affaires étrangères habitué aux communiqués feutrés de la diplomatie officielle, était en soi un pari : accepter de mêler l’analyse froide des rapports de puissance à la confidence, l’anecdote personnelle, le souvenir savoureux d’une rencontre avec tel chef d’État ou tel épisode diplomatique resté longtemps dans l’ombre.

Quatre années plus tard, en février 2025, Védrine reprend la plume pour livrer une version substantiellement augmentée de son texte, republiée sous le titre de Nouveau dictionnaire amoureux de la géopolitique, avec plus de deux cent cinquante pages inédites. Ce choix éditorial n’a rien d’anodin : il traduit la conviction de l’auteur qu’un tel ouvrage ne peut rester figé, tant l’actualité internationale des dernières années a bouleversé les grilles de lecture qu’il avait lui-même posées quatre ans plus tôt. Entre les deux éditions se sont en effet engouffrés des événements d’une magnitude rare : l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, l’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza qui s’en est suivie, les frappes contre le Hezbollah et l’Iran, la montée des tensions autour de Taïwan, la dégradation des relations entre la France et plusieurs régimes sahéliens, et bien sûr la réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en novembre 2024. Une nouvelle édition n’était donc pas un simple geste commercial, mais une nécessité intellectuelle pour un homme qui a toujours revendiqué son attachement au réel plutôt qu’aux grilles théoriques figées.

Cette architecture en deux temps donne au lecteur une occasion rare : celle de mesurer, entrée après entrée, comment un même esprit analytique a dû composer avec l’accélération du désordre mondial. Ce n’est pas un simple additif de nouvelles pages, mais une remise en perspective complète, où les anciennes entrées se voient parfois nuancées, complétées ou même corrigées à la lumière des faits nouveaux, dans un exercice de lucidité que peu d’auteurs politiques acceptent de pratiquer aussi ouvertement sur leurs propres écrits antérieurs.

À lire aussi : CONFÉRENCE : La France à la recherche d’une « politique arabe » introuvable

Les qualités du dictionnaire : érudition, réalisme et art du récit

La première qualité de l’ouvrage tient à sa forme même. Le format du dictionnaire, avec ses entrées classées par ordre alphabétique, allant des grandes notions théoriques, la puissance, la souveraineté, le containment, aux figures historiques, Bismarck, Kissinger, Gorbatchev, en passant par les zones géographiques les plus disputées de la planète, offre une liberté de lecture précieuse : on peut y entrer par n’importe quelle porte, picorer une entrée qui nous intéresse un soir, en ignorer une autre, sans jamais perdre le fil d’une pensée d’ensemble remarquablement cohérente. Cette cohérence tient à une conviction affichée dès les premières pages et martelée tout au long du texte : on ne peut décrypter le monde contemporain sans embrasser simultanément les forces globalisantes et uniformisatrices qui le traversent, et les forces de résistance, identitaires, nationales ou civilisationnelles, qui s’y opposent inlassablement.

C’est là que Védrine convainc le plus, et c’est précisément ce qui rejoint la ligne éditoriale que nous défendons ici : son refus obstiné de tout moralisme dans la lecture des relations internationales. Là où tant d’essayistes contemporains jugent le monde à l’aune de grilles idéologiques préétablies, Védrine s’en tient obstinément aux faits, aux intérêts, aux rapports de force, qu’il s’agisse d’expliquer la radicalisation de Vladimir Poutine, la stratégie chinoise de patience millénaire à l’égard de Taïwan, ou les ressorts profonds de l’unilatéralisme américain sous Donald Trump. Ce parti pris réaliste, hérité de sa longue fréquentation du pouvoir mitterrandien, donne au dictionnaire une force de conviction que peu d’ouvrages généralistes de géopolitique parviennent à égaler.

L’autre grande force du texte est narrative. Védrine sait raconter : chaque entrée, même consacrée à un concept aussi aride que la théorie de la dissuasion nucléaire, se voit enrichie d’une anecdote vécue, d’un souvenir de couloir, d’une confidence glanée lors d’un sommet international, qui transforme l’abstraction en scène vivante. C’est là tout le génie du genre du dictionnaire amoureux : ne jamais sacrifier la rigueur du fond à l’agrément de la forme, mais les faire progresser ensemble, phrase après phrase, entrée après entrée. On referme certaines pages avec le sentiment d’avoir non pas lu un traité, mais partagé un dîner avec un homme qui a vu de très près, pendant un demi-siècle, les coulisses du pouvoir mondial.

Les limites de l’exercice : fidélités, longueurs et le prisme d’un homme de pouvoir

Aucune recension honnête ne saurait pourtant se limiter à l’éloge. Le dictionnaire de Védrine souffre, comme souvent chez les hommes d’État devenus auteurs, d’une limite structurelle : celle du regard. Védrine écrit depuis la position de celui qui a exercé le pouvoir, aux côtés de François Mitterrand pendant quatorze années, et cette proximité biographique, si elle nourrit la richesse anecdotique du texte, colore aussi certains jugements d’une indulgence que le lecteur exigeant remarquera. La fidélité inconditionnelle de l’auteur envers son ancien mentor, dont il loue sans grande réserve la lucidité et la vision, y compris sur des dossiers aussi douloureux que la politique française au Rwanda dans les années précédant le génocide de 1994, constitue sans doute la principale réserve que l’on puisse opposer à cet ouvrage par ailleurs si maîtrisé. Le réalisme géopolitique, qui refuse le moralisme facile, ne doit pas pour autant se transformer en angle mort biographique : sur ce point précis, Védrine gagnerait à appliquer à lui-même la même froideur analytique qu’il réserve aux puissances étrangères.

On peut également regretter, notamment dans la seconde édition enrichie de 2025, certaines fragilités d’écriture que plusieurs lecteurs attentifs ont relevées : quelques tournures relâchées, des anglicismes qui s’invitent parfois dans une prose par ailleurs élégante, et l’impression, sur certains passages, d’une relecture éditoriale un peu hâtive au regard de l’ampleur du chantier que représentaient ces deux cent cinquante pages inédites ajoutées dans l’urgence de l’actualité. Ce ne sont là que des scories mineures au regard de la densité du propos, mais elles méritent d’être signalées à un lectorat exigeant, qui pourrait sinon se laisser distraire par la forme au détriment du fond.

Enfin, la structure même du dictionnaire, si elle offre une liberté de lecture appréciable, peut aussi dérouter le lecteur en quête d’une architecture argumentative linéaire. Ceux qui espèrent une démonstration progressive, un raisonnement qui s’échafaude entrée après entrée vers une conclusion générale sur l’état du monde, seront surpris par la logique volontairement fragmentaire de l’ouvrage, plus proche du répertoire personnel que du traité systématique. C’est un choix assumé, cohérent avec l’esprit de la collection, mais qui suppose chez le lecteur une capacité à reconstituer lui-même, entrée après entrée, la cohérence d’ensemble que l’auteur n’explicite jamais totalement.

Une boussole indispensable, à lire d’un œil critique

Au terme de cette double lecture, celle du dictionnaire originel de 2021 et de sa refonte augmentée de 2025, une conviction s’impose : il s’agit là d’une des synthèses les plus complètes, les plus intelligentes et les plus honnêtement iconoclastes disponibles aujourd’hui sur l’état du monde et ses tectoniques de puissance. Védrine y démontre, entrée après entrée, que la géopolitique n’est ni une science exacte ni un jeu de rôle idéologique, mais un art de la lucidité patiente, nourri par l’expérience directe du pouvoir et par une mémoire qui ne cède jamais à la facilité du confort intellectuel.

Faut-il pour autant le lire les yeux fermés ? Certainement pas, et c’est précisément ce qui en fait un grand livre plutôt qu’un simple bréviaire de plus sur les relations internationales. Le lecteur avisé y trouvera une boussole précieuse pour s’orienter dans le chaos du monde post-occidental, à condition de garder, face à certaines pages les plus personnelles de l’auteur, la même exigence critique que Védrine lui-même applique si brillamment aux puissances qu’il dissèque. C’est finalement le plus bel hommage que l’on puisse rendre à ce diplomate devenu homme de lettres : le lire comme il nous a appris à lire le monde, sans naïveté ni cynisme, mais avec ce mélange de tendresse et de rigueur qui donne son titre, et tout son sel, à ce dictionnaire amoureux.

À lire aussi : Déclaration conjointe de Hubert Védrine et de Jean-Pierre Chevènement au sujet de la guerre en Ukraine et de la conférence de Munich sur la sécurité


#Geopolitique, #HubertVedrine, #DictionnaireAmoureux, #RelationsInternationales, #Realpolitik, #Diplomatie, #PolitiqueInternationale, #AnalyseGeopolitique, #Geostrategie, #Puissance, #Souverainete, #MondeMultipolaire, #Ukraine, #Russie, #Chine, #Taiwan, #EtatsUnis, #DonaldTrump, #Israel, #Gaza, #MoyenOrient, #Europe, #Strategie, #Diplomates, #EssaiPolitique, #LivreGeopolitique, #Recension, #CritiqueLivre, #Lecture, #Histoire, #SciencesPolitiques, #PolitiqueEtrangere, #OrdreMondial, #PuissanceMondiale, #ThinkTank, #DiplomatieFrancaise, #ActualiteInternationale, #Geopolitologue, #RolandLombardi, #LeDiplomate

Avatar photo

Le Diplomate

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut