TRIBUNE – Tchad : Jupiter va à Canossa 

TRIBUNE – Tchad : Jupiter va à Canossa 

lediplomate.media — imprimé le 29/06/2026
Macron au Tchad
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« En politique, la frivolité est l’inaptitude pour certains dirigeants à anticiper tous les aspects d’une crise réellement présente » (Hegel). Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’Emmanuel Macron pratique avec un art consommé la frivolité, au sens hégelien du terme, dans sa conduite de la diplomatie française depuis sa prise de fonctions à l’Élysée en 2017[1]. Les avatars de sa (non) politique africaine en fournissent un parfait exemple[2]. Ne parlons pas des humiliations continues que lui inflige son grand ami, le très démocrate, Abdlemadjid Tebboune[3]. Au château, sis 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, l’on ne semble pas prendre la juste mesure de ce changement radical de pied de nos partenaires africains durant les années 2024, 2025 et 2026. Comment se positionne Emmanuel Macron ? Disrupteur hier[4], looser aujourd’hui ! Telle pourrait être la conclusion tirée des errements et revirements jupitériens successifs sur le continent africain au cours de la décennie écoulée. Avec l’éviction brutale des troupes françaises stationnées dans plusieurs États, nos amis africains pratiquent la diplomatie du kleenex. Mais, aujourd’hui, le Tchad du Président Debbi opère un habile repli stratégique favorisé par la diplomatie des courbettes de notre Mozart de la diplomatie.

L’éviction brutale des troupes françaises : La diplomatie du Kleenex 

Après les temps du coup de pied de l’âne de nos amis tchadiens dans la partie la plus charnue de Marianne, vient le temps du remake de L’étrange défaite française face à la meute hurlante des voisins moutonniers de N’Djamena.

Le coup de pied de l’âne. Personne n’a oublié les avanies récentes subies par notre valeureux Président de la République de la part de quelques roitelets africains hauts en couleur incapables de mettre de l’ordre dans leurs royaumes pétaudières ! Ces bonnes âmes ont recours à une vieille grosse ficelle usée. L’ancienne colonie est chargée de tous les maux de la terre. Un jour, accusée de trop en faire, un autre, accusée de ne pas en faire assez. Il fallait bien, le moment venu, que la France soit punie à due proportion de ses péchés impardonnables. Comment lui faire rendre gorge ? Tout simplement en l’humiliant publiquement et ostensiblement à la face du monde. Elle le vaut bien. Chose dite, chose faite. L’année 2025 restera marquée par le feuilleton de l’ingratitude et de la surenchère de plusieurs autocrates africains qui s’en prennent en priorité à notre présence militaire. Celle-ci est jugée pesante par sa seule présence, inefficace pour lutter contre le fléau du terrorisme islamisme, attentatoire à la souveraineté et à l’indépendance de ces États souvent faillis … Un rapide retour en arrière s’impose. L’on se souvient que c’est juste au moment où Jean-Noël Barrot quitte N’Djamena que le président tchadien annonce sa décision de rompre les accords de sécurité qui le lient à notre pays et de renvoyer, comme des malpropres, les forces françaises de son pays (novembre 2024). Certains mauvais esprits attribuent en partie cette décision à « l’arrogance » de Jean-Noël Le Tocard durant son séjour[5]. Mais, le mal est plus profond. Nous en avions décrit les multiples symptômes en son temps[6].

L’étrange défaite. Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule. Comme aimait à le dire, feu le Président Jacques Chirac : « Les merdes, ça vole en escadrilles ». D’autres États de la région tels que le Burkina Faso, le Niger s’empressent de suivre le bon exemple venu de N’Djamena en virant, avec perte et fracas, comme de vulgaires laquais, la mauvaise troupe gauloise renvoyée dans ses casernes hexagonales. Ni plus, ni moins. Par ailleurs, la France rétrocède en 2024 et 2025 ses bases au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon. Au lieu d’en tirer les conséquences qui s’imposent (suppression de l’aide au développement, suppression des visas, non-reconduction des titres de séjour, refus d’accepter des étudiants des pays concernés, du regroupement familial …) au titre d’une diplomatie de la réciprocité, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, la joue discrète. Tel est le signe de son impuissance croissante sur le continent en réaction à la diplomatie du kleenex inacceptable pratiquée par nos partenaires africains peu reconnaissants des sacrifices consentis par nos soldats au fil du temps. Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Paris avale toutes ses couleuvres, tous ses boas sans coup férir.

Après ces mises à l’écart brutales de nos valeureuses troupes[7], nous pensions qu’une page des relations entre Paris et ses anciennes colonies était définitivement tournée et que la France ne ferait plus marche arrière. C’était mal connaître la versatilité de notre Président ludion à la diplomatie sans cap ni boussole.

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Le retour peu glorieux des troupes françaises : La diplomatie des courbettes 

Qu’apprenons-nous par la voix autorisée du quotidien Le Monde à la mi-juin 2026 ?[8] Que la vérité d’un jour n’est pas toujours celle du lendemain en Afrique ! N’assisterions-nous pas au retour en grâce inattendu de l’infâme colonisateur avec le retour à la case départ de la horde jupitérienne ?

Le retour en grâce de l’infâme colonisateur. Moins de deux ans après sa décision déshonorante, le Président tchadien, Mahamat Idriss Déby a des états d’âme provoqués par l’électrochoc de la dégradation de la situation sécuritaire dans son pays en raison d’un environnement régional instable et du risque de débordement du conflit au Soudan[9]. Mais, il a aussi du vague à l’âme en raison de la déception créée par ses sauveurs d’hier qu’il juge désormais peu fiables. Les Emiratis sont devenus gênants en raison de leur soutien aux paramilitaires dans la guerre civile au Soudan voisin ; les drones turcs sont jugés coûteux pour un rendement opérationnel faible et les piètres résultats des Russes au Mali n’incitent pas à un partage plus large. En comparaison, la France, coupable de tous les maux de la colonisation et de la décolonisation, passerait pour un allié historique et fiable qui a apporté un concours utile au pouvoir en place depuis l’indépendance du pays en 1960. Quelle conversion soudaine à une réalité inavouable de la part des autorités tchadiennes ! Tout va mal et l’on appelle Paris à l’aide. Un classique du genre et de la vieille Françafrique de Papa. Et Paris répond présent en dépit des avanies subies au cours des dernières années. Rappelons, pour la petite histoire, qu’Emmanuel Macron, « looser » en Afrique de l’Ouest, joue les « winners » en Afrique de l’Est en allant jouer les sauveurs du continent à Nairobi en mai 2026. Il y préside en Majesté le Sommet France-Afrique baptisé pompeusement « Africa Forwards » » et y joue de la diplomatie de la pitrerie (jogging dans les rues de Nairobi, conférence chahutée par des étudiants, danses locales …), exercice qu’il maîtrise parfaitement[10]. Comme toujours, il fait montre de la générosité de la France éternelle en annonçant 23 milliards d’euros d’investissements français et africains sur le continent. Il insiste lourdement sur le fait que « le pré-carré de la France en Afrique, c’est fini depuis 2017 ». Amen ! Cela va sans dire mais cela va mieux en le disant.

Le retour à la case départ de la horde jupitérienne. La France humiliée n’a pas d’amour-propre en dépit de son statut d’État doté de l’arme nucléaire et de membre permanent du Conseil de sécurité. Emmanuel Macron est beau joueur. Il répond immédiatement présent sans demander de quelconques excuses à l’enfant terrible ou/et l’érection d’un monument à N’Djamena à la mémoire de tous nos valeureux soldats français morts pour le Tchad. Ce qui serait un juste retour des choses. Jupiter reçoit avec faste à l’Élysée son homologue tchadien le 29 janvier dernier pour travailler à la refondation de la relation bilatérale sur de nouvelles bases, nous dit-on dans les milieux bien informés. On évoque un « partenariat totalement transparent et gagnant-gagnant ». Pour ce faire, instruction est donnée à nos pioupious de plancher sur le sujet avec les diplomuches du Quai des brumes. Une mission Défense/MEAE s’est rendue à N’Djamena et une tchadienne vient à Paris à l’occasion du salon de la Défense Eurosatory (15-19 juin 2026). Mais, cela n’est pas suffisant pour plaire à nos amis tchadiens. La présence future de nos bidasses sur le terrain devra être la plus discrète possible pour ne pas répéter les erreurs néfastes d’antan. L’acquisition d’hélicoptères et d’avions est envisagée sans préciser qui paiera la douloureuse. En contrepartie, nous pourrions, si nous sommes sages et dociles, remettre les pieds sur l’ancienne emprise dans l’enceinte de l’aéroport de N’Djamena grâce à un petit détachement. On croit rêver face à de telles exigences d’un enfant gâté qui retourne au domicile de ses parents, hier voués aux gémonies. Force est de constater que la France jupitérienne n’a ni la mémoire longue, ni la rancœur tenace.

De la diplomatie du froc baissé ! 

« Transmettez une vieille tradition du Quai d’Orsay : baisser son froc ». Cette réplique de Jean-Paul Belmondo dans le film Le marginal de 1983, avec des dialogues de Michel Audiard, n’a pas pris la moindre ride en l’an de grâce 2026. Durant le règne empreint de magnificence et de munificence d’Emmanuel Macron, cette vieille tradition de la Maison des bords de Seine connait son apogée, son acmé. Les relations avec l’Algérie et nos anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest en sont les principaux points d’application. Plus on fait amende honorable, plus on est humilié au-delà du raisonnable. Plus on se fait botter l’arrière-train, plus on en redemande par une sorte de masochisme diplomatique de mauvais aloi. Notre relation avec l’Afrique francophone au cours de la décennie écoulée, traduit un long naufrage fait de négligences, d’impérities et de lâchetés. Face à cette situation déplorable, « un Président français a plus à craindre de l’excès de zèle des diplomates que de leur obstruction »[11]. Qu’on se le dise ! Avec les derniers développements au Sahel que nous découvrons stupéfaits en cette période de canicule, nous pouvons affirmer, sans grand risque d’erreur, qu’au Tchad, Jupiter va à Canossa … la tête haute, fier comme Artaban.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Paul Dahan, L’abécédaire de la diplomatie jupitérienne, Protagoras, 2025.

[2] Vincent Gourvil, France out of Africa, www.espritsurcouf.com , 29 novembre 2021.

[3] Jean Daspry, De quelques vérités dérangeantes sur l’Algérie !www.lediplomate.media , 10 juin 2026.

[4] Isabelle Lasserre, Macron le disrupteur : la politique étrangère d’un président antisystème, éditions de l’Observatoire, 2012.

[5] Jean Daspry, Les désarrois de l’élève Barrotwww.lediplomate.media , 28 avril 2025.

[6] Jean Daspry, Afrique/France : de la schizophrénie à l’aplaventrismewww.lediplomate.media , 5 mars 2025.

[7] Jean Daspry, Afrique : les in et les outwww.lediplomate.media, 4 mai 2026.

[8] Benjamin Roger, Au Tchad, l’armée française prépare son retour à pas feutrés. Un an et demi après l’éviction brutale des soldats français, Paris et N’Djamena avancent sur la reprise de leur coopération militaire, Le Monde, 14-15 juin 2026, p. 3.

[9] Giuseppe Gagliano, Tchad, la démocratie sous tutelle militairewww.lediplomate.media , 21 juin 2026.

[10] Giuseppe Gagliano, Macron à Nairobi : la France cherche en Afrique ce qu’elle a perdu au Sahelwww.lediplomate.media , 1er juin 2026.

[11] Bruno Tertrais, Géopolitique de comptoir. Comment répondre aux idées reçues et clichés sur le monde ?, éditions Eyrolles, 2026, p. 64.


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Jean Daspry

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