DÉCRYPTAGE – Ukraine et Corée : Deux prisonniers provoquent une crise entre Kiev et Séoul





DÉCRYPTAGE – Ukraine et Corée : Deux prisonniers provoquent une crise entre Kiev et Séoul

lediplomate.media — imprimé le 30/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

La révélation de Zelensky rompt le pacte du silence

Deux soldats nord-coréens, capturés par les forces ukrainiennes dans la région russe de Koursk puis transférés en Corée du Sud, sont devenus le centre d’une crise diplomatique qui dépasse largement leur sort individuel. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé publiquement ce transfert lors de l’Assemblée générale des Nations unies. Séoul estimait, au contraire, que l’opération devait rester confidentielle.

La présidence sud-coréenne affirme qu’un accord précis de confidentialité avait été conclu. Kiev nie, ou du moins minimise, l’existence d’une entente formelle, en soutenant qu’un transfert secret des deux militaires aurait été contraire à l’image de transparence revendiquée par l’Ukraine.

Derrière ce désaccord en matière de communication se cache un conflit d’intérêts. Pour Kiev, montrer les prisonniers permet de démontrer matériellement l’engagement nord-coréen dans la guerre et de renforcer l’accusation selon laquelle Moscou aurait transformé le conflit ukrainien en une coalition militaire internationale. Pour Séoul, rendre public le transfert revient à importer dans la péninsule coréenne une partie de la guerre menée entre la Russie et l’Ukraine.

Zelensky avait besoin d’une preuve politique

L’annonce du président ukrainien ne semble pas relever d’une simple indiscrétion. Du point de vue de Kiev, les deux militaires représentent une preuve vivante de la coopération entre Moscou et Pyongyang. Leur présence permet à l’Ukraine de demander de nouvelles aides militaires, d’exercer une pression sur la Corée du Sud et de montrer aux puissances occidentales que la Russie ne combat plus uniquement avec ses propres forces.

L’objectif ukrainien consiste également à convaincre Séoul de dépasser sa prudence traditionnelle concernant les livraisons militaires. La Corée du Sud possède l’une des industries d’armement les plus développées du monde : elle produit des chars, des pièces d’artillerie automotrices, des munitions, des systèmes de missiles et des avions de combat. Kiev souhaiterait que cette capacité industrielle soit employée plus directement en sa faveur.

La publicité accordée au transfert peut donc être interprétée comme une forme de pression politique. Si des soldats nord-coréens combattent contre l’Ukraine avant d’être accueillis en Corée du Sud, Séoul se trouve impliquée dans le conflit sans l’avoir choisi. Zelensky transforme ainsi une affaire humanitaire et judiciaire en instrument diplomatique.

Le problème est qu’un allié ne peut pas être traité uniquement comme le destinataire d’une demande. Rendre publique une opération que l’autre partie considérait comme confidentielle signifie sacrifier la confiance bilatérale à un avantage immédiat. En diplomatie, la transparence sélective constitue souvent une forme de pression davantage qu’un principe moral.

Les raisons de la prudence sud-coréenne

La réaction du président Lee Jae-myung répond à des nécessités intérieures et stratégiques. La Constitution sud-coréenne considère comme citoyens de la République de Corée tous les habitants de la péninsule, y compris ceux qui vivent sous l’autorité de Pyongyang. Si les deux soldats ont librement demandé à vivre dans le Sud, Séoul peut donc les accueillir comme ses propres citoyens et non comme de simples prisonniers de guerre étrangers.

Cette interprétation constitutionnelle ne fait cependant pas disparaître les difficultés. Pyongyang pourrait présenter le transfert comme un enlèvement, une désertion organisée ou une opération de propagande. Le régime nord-coréen pourrait également réagir en interrompant toute possibilité de dialogue, en intensifiant les exercices militaires, en effectuant de nouveaux tirs de missiles ou en renforçant davantage sa coopération avec Moscou.

Lee Jae-myung cherche à rouvrir un canal de communication avec le Nord. La révélation ukrainienne affaiblit cette stratégie, car elle offre à Kim Jong-un l’occasion d’accuser Séoul de collaborer avec Kiev contre les soldats nord-coréens. La question concerne également la sécurité personnelle des deux hommes, celle de leurs familles restées au Nord et les renseignements militaires qu’ils pourraient fournir aux autorités sud-coréennes.

Séoul avait donc de bonnes raisons de préserver le secret. Il ne s’agissait pas nécessairement de dissimuler l’affaire à l’opinion publique, mais d’en contrôler le calendrier, les modalités et les conséquences.

La valeur militaire des deux prisonniers

Sur le plan opérationnel, deux soldats ne modifieront pas le cours de la guerre. Leur valeur est principalement informative. Ils peuvent fournir des indications sur l’entraînement, la chaîne de commandement, les unités envoyées par la Corée du Nord, les tactiques adoptées, les rapports avec les officiers russes et les pertes subies.

Ils peuvent aussi préciser si les militaires nord-coréens sont employés comme fantassins d’assaut, artilleurs ou personnels spécialisés. La Corée du Sud pourrait utiliser ces renseignements pour actualiser ses évaluations concernant les capacités combattantes du Nord.

Pour Pyongyang, la guerre représente en effet une immense école militaire. Ses forces peuvent expérimenter l’utilisation des aéronefs sans pilote, observer les systèmes occidentaux, comprendre les nouvelles techniques de guerre électronique et vérifier l’efficacité de leurs propres munitions. En échange, la Russie peut fournir de l’argent, de l’énergie, des denrées alimentaires, des technologies balistiques ainsi qu’une assistance aux programmes spatiaux et navals nord-coréens.

L’expérience acquise en Ukraine pourrait ensuite être transférée sur la péninsule coréenne. Pour Séoul, interroger ces soldats ne signifie donc pas seulement aider Kiev, mais aussi étudier un éventuel adversaire futur.

Le prix économique de l’alliance entre Moscou et Pyongyang

La coopération russo-nord-coréenne possède une dimension économique considérable. Pyongyang dispose d’immenses réserves de munitions et d’un appareil industriel largement orienté vers la production militaire. Moscou, engagée dans une guerre d’usure, a besoin d’obus, de missiles et d’effectifs. La Corée du Nord, frappée par les sanctions et avide de devises, de carburant et de technologies, peut transformer son arsenal en ressource commerciale.

Cette relation réduit l’efficacité des sanctions internationales. Plus la Russie absorbe de matériels nord-coréens, plus Pyongyang accroît sa capacité à financer son appareil militaire. Un circuit géoéconomique se constitue ainsi : la guerre en Ukraine soutient l’économie de guerre nord-coréenne, tandis que la production nord-coréenne prolonge la capacité russe à poursuivre les combats.

La Corée du Sud redoute également que l’aide russe n’accélère le développement des missiles balistiques, des sous-marins et des armes nucléaires du Nord. La véritable compensation exigée par Kim Jong-un pourrait donc ne pas être uniquement financière, mais surtout technologique.

Une victoire médiatique payée par la confiance

Kiev a obtenu une nouvelle de grande portée médiatique, mais risque d’avoir affaibli l’une des relations asiatiques les plus importantes pour son avenir. La Corée du Sud n’est pas seulement un fournisseur potentiel d’armements : elle constitue une puissance industrielle capable de participer à la reconstruction de l’Ukraine, à la modernisation de ses infrastructures et au développement de ses secteurs énergétique, ferroviaire et technologique.

Séoul ne peut toutefois accepter que des informations sensibles soient diffusées unilatéralement. Sa demande d’explications et d’excuses sert donc à réaffirmer un principe : la guerre en Ukraine ne peut pas déterminer automatiquement le programme de sécurité de la péninsule coréenne.

Cet épisode montre finalement à quel point le conflit a dépassé les frontières européennes. La Russie cherche des hommes et des munitions en Asie ; l’Ukraine tente de mobiliser la Corée du Sud ; Pyongyang transforme la guerre en terrain d’entraînement et en monnaie d’échange technologique ; Séoul cherche à empêcher que chaque décision prise en Europe provoque une nouvelle escalade dans le Pacifique.

Les deux prisonniers ne sont plus seulement des soldats soustraits au champ de bataille. Ils sont devenus des éléments de preuve, des sources de renseignements, des symboles de propagande et des instruments diplomatiques. C’est précisément cette transformation qui explique pourquoi, pour Séoul, une seule phrase prononcée par Zelensky à New York peut se révéler plus dangereuse que leur capture elle-même.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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