TRIBUNE – Lisnard 2027 : De l’alternance à l’alternative

Par Pierre Sassine
Longtemps, David Lisnard a lui-même identifié son principal handicap : avant de convaincre, encore fallait-il être connu. Ce verrou commence à céder, sans qu’il faille confondre progression de notoriété et dynamique électorale. L’enjeu qui s’ouvre désormais est plus exigeant : transformer une doctrine en espace politique, puis cet espace en majorité. Les rapprochements qui se dessinent avec Hervé Morin, le dialogue avec le CNIP et la bataille autour d’une primaire large donnent une première consistance à cette hypothèse. La souveraineté en serait le socle ; la transversalité, la méthode ; avec une ambition résumée par Lisnard lui-même : passer de l’alternance à l’alternative.
De l’alternance à l’alternative
L’alternance change les gouvernants ; l’alternative prétend changer la logique de gouvernement. Lisnard ne cherche pas seulement à incarner une droite appelée à succéder au pouvoir actuel, mais à installer un autre agencement : un État recentré sur ses fonctions régaliennes, davantage d’autorité là où il doit agir, moins d’emprise bureaucratique là où la société, l’entreprise ou les territoires peuvent décider, et une place centrale rendue à la liberté, à la responsabilité, à la propriété, au mérite et à l’instruction. Cette cohérence doctrinale lui permet d’éviter de construire sa candidature autour du seul rejet du macronisme ou du simple réflexe d’alternance.
Encore faut-il qu’une doctrine puisse devenir majoritaire. C’est ici que la primaire qu’il réclame depuis plusieurs mois prend une portée qui dépasse la simple procédure de désignation. Lisnard la veut ouverte à un « spectre large » partageant trois principes — liberté, responsabilité individuelle et indépendance nationale — sans exiger l’uniformité des programmes avant le vote. La primaire devient ainsi un outil possible de recomposition : permettre à des familles différentes de se confronter, puis d’accepter une légitimité commune issue du choix des électeurs.
Cette stratégie intervient alors que son problème de notoriété commence à évoluer. Le baromètre Ifop de septembre lui attribue 31 % de bonnes opinions, en hausse de six points, la plus forte progression de la vague. Ce chiffre mesure une image, pas une intention de vote, et ne permet donc aucune conclusion électorale. Mais pour un candidat encore moins identifié que ses principaux concurrents, être davantage connu modifie nécessairement le point de départ de la compétition.
La souveraineté comme socle
Le discours prononcé le 19 septembre à Grasse devant le CNIP permet de mieux comprendre autour de quoi Lisnard cherche à structurer cette alternative. Il y part de l’indépendance, non comme d’une formule institutionnelle ou diplomatique, mais comme d’une disposition plus générale : la capacité, pour un individu comme pour un peuple, de faire des choix et de décider de son destin. De cette indépendance découle la liberté ; de la liberté, la responsabilité. La propriété, le travail, le mérite et l’initiative s’inscrivent alors dans la même chaîne de pensée.
La souveraineté en constitue le prolongement national. Dans son propos, une nation n’est pas souveraine parce qu’elle le proclame, mais parce qu’elle conserve les moyens réels de décider : produire, innover, se défendre, assurer son approvisionnement, maîtriser ses choix économiques et énergétiques. Lisnard tente ainsi d’articuler deux traditions souvent opposées dans le débat français : le souverainisme et le libéralisme. Sa logique pourrait se résumer ainsi : pas de liberté réelle sans capacité de décider, mais pas davantage de souveraineté durable sans capacité de produire. Sa conception de l’État procède du même équilibre : à Grasse, il a résumé la fonction présidentielle par une formule nette, le président devant être « chef de l’État, mais pas chef de la société ».
Le fait que ce discours ait été prononcé devant le CNIP ajoute une résonance historique sans qu’il faille la surcharger. Fondé en 1949, le mouvement s’est constitué autour d’une volonté d’indépendance politique et de rassemblement d’une droite modérée ; sous la IVe République, la majorité des Indépendants était favorable à l’intégration européenne et à l’alliance atlantique. En 1958, le CNI comptait encore 118 députés, deuxième force de la première Assemblée de la Ve République derrière l’UNR.
Le CNIP d’aujourd’hui n’a évidemment plus ce poids électoral, mais il continue de revendiquer l’indépendance, la responsabilité, l’entrepreneuriat et une Europe des nations. À Grasse, son président a surtout insisté sur la nécessité d’un « grand rassemblement majoritaire », pensé aussi en vue des législatives. Rien ne permet d’en déduire un ralliement à Lisnard ; la rencontre éclaire en revanche une question devenue centrale pour plusieurs composantes de la droite et du centre : comment transformer des proximités de principes en capacité de gouvernement ?
La transversalité comme méthode
C’est ici que la transversalité prend tout son sens. Elle ne serait pas une nouvelle version du « en même temps », fondée sur l’effacement des anciennes appartenances autour d’un centre présidentiel. Elle ne serait pas davantage un nouveau front républicain défini avant tout par ceux qu’il faudrait empêcher d’accéder au pouvoir, ni une simple « union des droites » ramenant toute la stratégie à la relation avec le Rassemblement national. L’hypothèse est différente : partir d’un socle suffisamment précis pour permettre à des traditions distinctes de travailler ensemble sans prétendre qu’elles seraient devenues identiques.
Une droite libérale peut se reconnaître dans la liberté économique, la propriété et la responsabilité ; une droite souverainiste dans l’indépendance nationale, la puissance régalienne et la maîtrise des frontières ; un centre droit territorial et européen peut vouloir tourner la page du macronisme sans renoncer à une culture de gouvernement. Une partie de la gauche républicaine demeure aussi attachée à des thèmes qui furent longtemps les siens : l’école, la méritocratie, la laïcité, l’universalisme, la citoyenneté et la nation politique. La transversalité ne consisterait donc pas à additionner mécaniquement ces sensibilités, mais à déterminer ce qu’elles peuvent partager sans nier leurs divergences.
C’est dans cette perspective que le cas d’Hervé Morin devient significatif. Le président de Normandie n’a pas rejoint Nouvelle Énergie et rien ne permet de parler de ralliement. Il défend toutefois, lui aussi, une « grande primaire ouverte » et a adressé début septembre une charte de valeurs communes aux principaux candidats de la droite et du centre, dont Lisnard. Ce rapprochement potentiel indique surtout que la candidature peut commencer à être entendue au-delà de son milieu d’origine.
Le CNIP constitue un autre signal, différent par son histoire comme par son poids actuel. Pris séparément, aucun de ces mouvements ne suffit à parler de coalition. Mis en regard, ils suggèrent néanmoins qu’une même question travaille plusieurs familles : comment conserver son identité tout en participant à la construction d’une majorité plus large ? C’est peut-être là que l’expression de « France républicaine transversale » prend sa véritable portée : non pas un nouveau parti ni une coalition déjà constituée, mais une méthode de recomposition autour d’un socle assez ferme pour éviter le flou et assez large pour permettre le rassemblement.
Il serait prématuré d’aller plus loin. Morin ne s’est pas rallié, le CNIP n’a pas désigné son candidat et la primaire reste disputée dans son principe comme dans son périmètre. Mais la question posée à Lisnard a changé : il ne s’agit plus seulement de savoir s’il peut exister dans la présidentielle, mais s’il peut agréger sans se diluer.
C’est précisément ce qui sépare l’alternance de l’alternative. La première peut naître d’un rejet du pouvoir en place ; la seconde exige une doctrine, une méthode et une majorité nouvelles. Le pari de Lisnard tient désormais dans cette équation : faire de la souveraineté le socle d’une France républicaine transversale, suffisamment cohérente pour constituer une alternative et suffisamment large pour prétendre gouverner.
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