ANALYSE – Ursula von der Leyen et son Discours de l’Union 2026 : Interdépendance, dépendance et indépendance, mots contre maux

Par Alfred Courcelles
A présent, l’Union européenne veut être indépendante. Ursula von der Leyen (UvdL) l’a répété, sous différentes formes, lors de son discours sur l’état de l’Union du 16 septembre 2026. Dans un monde qu’elle qualifie elle-même d’« openly hostile », l’Union veut être indépendante énergétiquement. Indépendante industriellement. Indépendante technologiquement.
Mais l’indépendance ne se décrète pas. Elle se produit. Mais, en termes de production, l’Union peut mieux faire… Car derrière les déclarations de souveraineté demeurent des réalités physiques : des mines, des métaux, des usines, des machines, des réseaux, des ingénieurs… L’Europe confond encore l’accès et la maîtrise, le flux et la capacité. Le diagnostic progresse, mais ses conséquences ne sont pas encore tirées jusqu’au bout.
De Moscou à Ormuz
Ursula von der Leyen commence par célébrer une Europe qui se libère de sa dépendance toxique aux énergies fossiles russes. Quelques minutes plus tard, elle reconnaît pourtant que la fermeture du détroit d’Ormuz lui a fait ressentir amèrement le coût de sa dépendance générale aux hydrocarbures importés : 90 milliards d’euros supplémentaires depuis le début du conflit. Toute l’ambiguïté européenne tient dans ces quelques phrases. L’Europe a réduit sa dépendance à la Russie. Mais aujourd’hui, elle achète ailleurs ce qu’elle achetait hier à Moscou. Le risque a changé de géographie, mais il n’a pas disparu. Ormuz vient le rappeler brutalement.
Électrifier l’Europe, mais avec quoi ?
« For this independence, we need to electrify Europe », déclame UvdL. L’objectif est de doubler la part de l’électricité d’ici 2040 et de réduire ainsi de 260 milliards d’euros par an la facture d’importation des combustibles fossiles. Quelle équation séduisante… Plus d’électricité européenne = moins d’hydrocarbures importés = plus d’indépendance. Mais – oui, il y a un mais – l’électricité n’est pas une ressource naturelle. Elle est un produit. Et, en termes de production, l’Union peut mieux faire… Il faut produire cette électricité, la transporter, parfois la stocker – ce qui est loin d’être facile. Il faut des centrales, des éoliennes, des panneaux photovoltaïques, des réseaux, des transformateurs, des câbles, de l’électronique de puissance. Du cuivre, de l’aluminium, du lithium, du cobalt, du graphite, de l’uranium, des terres rares. Et les industries capables de transformer ces ressources en équipements puis en courant. La transition énergétique ne supprime pas les dépendances. Elle les déplace. Du puits de pétrole vers la mine. De la molécule vers le métal. Du gazoduc vers le réseau électrique. Du producteur d’hydrocarbures vers le transformateur de matières premières. Ce déplacement constitue peut-être même l’une des grandes transformations géopolitiques de notre époque. Paradoxalement, Ursula von der Leyen en apporte elle-même la démonstration quelques paragraphes plus loin.
90 % dépendants : la partie immergée des transitions énergétiques et numériques
UvdL rappelle que l’Europe dépend de la Chine à plus de 80 % pour de nombreuses matières premières critiques et jusqu’à 90 % pour les terres rares. Elle annonce une European Corporation on Critical Raw Materials, chargée notamment d’acheter et de stocker les ressources nécessaires aux voitures électriques, semi-conducteurs, batteries, technologies propres ou équipements de défense. Après plusieurs décennies où le just-in-time était devenu l’alpha et l’oméga de l’efficacité économique, l’Europe redécouvre une vieille évidence : lorsque les flux peuvent être interrompus, posséder quelque chose quelque part peut être utile. Reste une question beaucoup plus difficile : stocker quoi ? Entre le sous-sol et le moteur électrique se succèdent procédés, équipements, brevets, savoir-faire et usines. Une chaîne de valeur porte bien son nom : c’est une chaîne. Sa résistance est celle de son maillon le plus faible. La question européenne ne peut donc pas être seulement celle de la possession de matières premières. Elle doit être celle de la maîtrise des transformations critiques. Un stock permet d’absorber un choc. Une usine permet d’absorber sa durée.
Acheter européen n’est pas encore savoir produire européen
UvdL prononce alors peut-être la phrase la plus importante de son discours : une « bataille pour les capacités industrielles » façonne désormais la compétition mondiale. Pendant trente ans, les économies développées ont surtout cherché où un produit pouvait être fabriqué au meilleur coût. La question qui revient aujourd’hui est différente : qui sait encore le fabriquer ? Car toutes les capacités industrielles ne se valent pas. Une chaîne productive peut mobiliser des milliers d’entreprises et pourtant dépendre d’une poignée d’entre elles. Une machine-outil irremplaçable. Un composant électronique. Un procédé chimique. Un logiciel. Quelques ingénieurs. Une usine située à quelques milliers de kilomètres. Il n’est donc ni nécessaire ni réaliste de tout produire en Europe. La question stratégique est plus subtile : quels sont les maillons dont la disparition empêcherait tous les autres de fonctionner ?
L’étrange leçon sur l’intelligence artificielle
Le passage consacré à l’intelligence artificielle révèle la même ambiguïté. UvdL affirme que l’Europe n’a pas nécessairement besoin de développer elle-même les technologies de frontière pour être celle qui en tire le plus de valeur. Elle mise sur leur application dans les usines, les hôpitaux, l’agriculture, les réseaux électriques ou la défense.
Mais utiliser une technologie et maîtriser les moyens de la produire sont deux choses différentes. Et le discours porte en lui-même cette contradiction : quelques instants auparavant, UvdL affirme que l’Europe doit disposer de ses « propres capacités », rester dans la course pour préserver son indépendance et augmenter massivement sa puissance de calcul.
Un continent peut exceller dans les usages tout en dépendant d’autres puissances pour les processeurs, les infrastructures de calcul, les modèles ou les logiciels nécessaires à leur fonctionnement. L’Europe dispose pourtant de maillons industriels essentiels à cette chaîne. Des entreprises néerlandaises spécialisées dans les équipements de fabrication des puces en offrent des exemples presque caricaturaux : indispensables à la production des semi-conducteurs les plus avancés, elles se retrouvent prises dans l’étau de la confrontation technologique sino-américaine et des restrictions à l’exportation.
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Ce discours d’UvdL abonde en chiffres : 80 % de dépendance, 90 % pour certaines terres rares, 80 gigawatts de renouvelables installés, 260 milliards d’euros d’importations fossiles potentiellement évitées. Mais il en manque un : le temps. Combien pour ouvrir une mine, construire une usine de séparation, bâtir un réacteur ou fabriquer les transformateurs nécessaires aux réseaux ? Dans un monde de flux abondants, le marché masquait le temps industriel. Lorsque les chaînes se rompent, celui-ci réapparaît brutalement.
Quelque chose semble pourtant avoir changé à Bruxelles : l’énergie n’est plus seulement affaire de climat, les matières premières de commerce, les usines de compétitivité. Toutes deviennent affaires de puissance et de sécurité. Mais l’Union raisonne encore beaucoup trop en flux (diversifier, acheter, importer, connecter, stocker) quand le monde impose désormais de penser en capacités : produire, transformer, substituer, construire.
L’ambition de l’UE, ou d’UvdL (cela reste à déterminer) s’étend désormais à la défense, au cyber et à l’espace : autrement dit, à la force (et aux limites des traités). La question mérite pourtant d’être posée : l’Union peut-elle prétendre organiser demain l’exercice de la force, au sens propre, lorsqu’elle a si difficilement organisé, hier, la puissance ? Sa politique énergétique, pourtant au cœur de ses compétences et de ses ambitions depuis des décennies, laisse derrière elle une énergie chère, des dépendances déplacées et de lourdes conséquences industrielles. Le constat de sa balance commerciale, dont les chiffres sont posés dans le discours, en dit également long sur l’exercice de ses prérogatives économiques. Avant d’étendre le domaine de la force à l’Union européenne, encore faut-il tirer jusqu’au bout les leçons des domaines dans lesquels l’Union exerce aujourd’hui.
Restent des paradoxes, parfois difficiles à concilier à quelques minutes d’intervalle. Toutes les dépendances ne semblent pas non plus mériter le même vocabulaire. UvdL nomme volontiers celles qui regardent vers Moscou ou Pékin, beaucoup moins celles qui traversent l’Atlantique. Washington durcit son bras de fer commercial avec la Chine, intervient en Iran, puis vend pétrole et gaz à une Europe qui subit une partie des conséquences de ces deux crises. Au moment même où l’Europe interroge ses dépendances russe et chinoise, elle questionne beaucoup moins celles qui se recomposent outre-Atlantique. Même ambiguïté dans le numérique, face aux géants américains, ou lorsque des actifs européens stratégiques dans les minerais critiques changent de mains.
Et pendant que l’Union découvre la profondeur de ses dépendances et l’ampleur des capacités qu’elle doit reconstruire, elle cherche encore l’immensité dans son élargissement aux Balkans. Depuis Maastricht, l’Europe s’est construite autour d’une intuition : s’unir et s’élargir pour « faire le poids ». Mais le poids ne fait pas nécessairement la puissance. Étrange fuite en avant d’une Europe qui tente encore de s’élargir aussi vite que ses dépendances ne cessent de s’approfondir. Le Japon ou la Corée du Sud, infiniment plus petits, peuvent peser davantage que l’Europe sur certains maillons technologiques et industriels critiques, des batteries aux matériaux qui les composent, jusqu’aux aimants permanents. La puissance ne procède pas uniquement de la taille ou du poids, mais de la capacité et de la maîtrise. L’élargissement peut étendre l’Union ; il ne saurait, à lui seul, lui donner les moyens de sa puissance.
L’indépendance déclamée et, semble-t-il, réclamée se mesure moins à la capacité de ne dépendre de personne qu’à celle de dire non, et de soutenir ce non dans la durée. La souveraineté n’est pas l’autarcie : elle consiste à conserver suffisamment de choix pour que l’interdépendance ne devienne pas dépendance, et la dépendance, en subordination.
Entre interdépendance, dépendance et indépendance, les mots ne guériront les maux qu’avec la lucidité de regarder le monde tel qu’il est, d’où que viennent les dépendances ; les capacités de les surmonter ; et la volonté, pleine et sincère, de dire non lorsque nécessaire, puis d’en assumer les risques et les conséquences.
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