ANALYSE – Violence lycéenne, antisémitisme, présidentielle : À Paris, la rue a déjà commencé la campagne

Par Angélique Bouchard
À Bruxelles, les écoles juives vivent sous la protection de gardes armés. À Aubervilliers, devant le lycée Le Corbusier, un adolescent alimente une barricade déjà calcinée ; à Pantin, devant le lycée Marcelin-Berthelot, des poubelles flambent et des pétards répondent aux grenades lacrymogènes. À Lens, un garçon de quinze ans a perdu la main en ramassant une grenade de dispersion. À Erfurt, trente mille manifestants ont tenté d’empêcher la tenue d’un congrès de parti, tandis que, sur les campus américains, trois étudiants sur dix jugent la violence acceptable pour faire taire un orateur. Ces scènes ne se confondent pas, mais elles relèvent d’un même refus, de part et d’autre de l’Atlantique, de nommer ce qui déborde de la rue vers l’école et la synagogue. À Paris, ce refus s’étend à ceux qui en tirent parti, à quelques mois d’une présidentielle dont la principale candidate de la droite n’est libre de se présenter qu’un bracelet électronique à la cheville.
Le rabbin Menachem Margolin vit à Bruxelles, non pas celle des cartes postales et des sommets européens, mais celle où les synagogues sont bâties comme des forteresses et où des parents demandent à leurs enfants de glisser leur étoile de David sous leur chemise avant de sortir. Dans une tribune publiée par Fox News, le fondateur de l’Association juive européenne décrit ce que les capitales préfèrent tenir pour un simple climat. L’antisémitisme, écrit-il, n’est pas revenu sous la croix gammée, mais sous forme de slogans, drapé dans la bannière de la justice, se présentant comme de l’engagement militant et défiant quiconque de s’y opposer.
Il est arrivé accompagné d’un extrémisme violent que les dirigeants européens ont décrit pendant vingt ans comme un phénomène marginal, un malentendu, un problème qui finirait par se dissoudre avec assez de patience et de tolérance. « Ce n’était rien de tout cela. C’était un avertissement que nous avons refusé de lire, et nous payons ce refus maintenant. » Pourquoi, demande-t-il, un Européen confronté chaque jour à cette réalité s’interdirait-il de dire à l’Amérique ce qui frappe déjà à sa porte ? Et pourquoi cet avertissement ne s’adresserait-il qu’aux responsables juifs ? Il interpelle les maires, les gouverneurs, les sénateurs, les chefs de police et les présidents d’université : « Quiconque a le pouvoir d’agir et la tentation de détourner les yeux. Réveillez-vous. »
Les faits qu’il invoque s’enchaînent. À Anvers, le 23 mars 2026, des militaires belges montaient la garde devant une synagogue, dans le cadre du dispositif renforcé autour des écoles et des lieux de culte juifs. À Golders Green, dans le nord de Londres, un homme a été interpellé le 29 avril après avoir été vu courant un couteau à la main et tentant de poignarder des passants juifs, selon le service de vigilance communautaire Shomrim. À Manchester, le 2 octobre 2025, jour de Yom Kippour, la synagogue Heaton Park, dans le quartier de Crumpsall, a été la cible de ce que la police a qualifié d’attentat terroriste : deux fidèles, Adrian Daulby et Melvin Cravitz, ont été tués, et l’assaillant a été abattu. À Manhattan, le 5 mai 2026, des manifestants anti-israéliens se sont rassemblés devant la synagogue Park East ; près de l’université Tulane, à La Nouvelle-Orléans, s’affichait le slogan « de la rivière à la mer », que plusieurs organisations juives jugent antisémite.
Margolin ne demande pas à l’Amérique d’avoir peur. « La peur, c’est ce qu’ils veulent. Je lui demande d’être honnête tant que l’honnêteté ne coûte presque rien. » L’Europe, écrit-il, a déjà vu ce film et sait comment il se termine : « N’attendez pas d’avoir besoin de mon expérience pour enfin croire mon avertissement. »
De la finale de football aux blocus lycéens
Le week-end que Margolin cite en exemple n’a rien d’une métaphore. Le 30 mai 2026, au soir de la finale de la Ligue des champions entre le Paris Saint-Germain et Arsenal, disputée à Budapest, l’ordre public a cédé dans la capitale : des centaines d’interpellations, une foule tentant d’investir un commissariat, des voitures incendiées, et la tour Eiffel fermée faute de pouvoir garantir que le centre de Paris tiendrait. « L’étincelle précise importe peu. La leçon est toujours la même : une ville libre, sûre d’elle, moderne, peut perdre le commandement de ses propres rues plus vite que quiconque aux commandes ne l’admettra. Et quand les rues sont déjà perdues, les Juifs sont toujours les premiers à le sentir. » Les Américains, ajoute-t-il, regardent ces images comme on observe un orage sur une mer lointaine, spectacle terrible mais étranger, qui ne saurait se reproduire chez eux. C’est précisément ce que l’Europe s’était dit.
Quatre mois plus tard, la contestation a rajeuni sans changer de logique. Depuis la fin de septembre, des lycéens bloquent leurs établissements pour dénoncer les emplois du temps, les classes surchargées, le manque d’enseignants et les salles transformées en étuves pendant les canicules. Parti d’Île-de-France, et d’abord des banlieues populaires, le mouvement a gagné l’ensemble du pays à quelques mois de l’élection qui désignera le successeur d’Emmanuel Macron. Le vendredi 2 octobre, les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogène à Strasbourg, des feux d’artifice ont été tirés sur les policiers à Marseille, des conteneurs à ordures incendiés à Rennes, et des affrontements ont éclaté à Paris. Environ quatre cents lycées ont dû fermer.
Sur RTL, Gérald Darmanin a fait état d’environ deux mille interpellations, pour la plupart des adolescents, et souhaité que les parents des mineurs auteurs de dégradations paient les réparations. « Dans la rue, les enfants sont en danger », a déclaré sur BFMTV Édouard Geffray. Selon Euronews, au moins soixante-cinq personnels ont été blessés, dont quarante chefs d’établissement, ainsi qu’environ cent soixante-dix élèves, et plus d’une centaine de lycées ont subi ce que le ministre qualifie de « dégâts sévères ». Le gouvernement lui-même décrit une contestation qui a dégénéré en saccage.
À Lens, à la veille d’une journée nationale de mobilisation organisée par le syndicat lycéen contre le sous-financement, les sureffectifs et la vétusté des bâtiments, un garçon de quinze ans a ramassé une grenade de dispersion, qui a explosé. Il a perdu la main et une partie de l’avant-bras, ont indiqué les autorités, selon Reuters. Le préfet du Pas-de-Calais, François-Xavier Lauch, a évoqué deux cents à deux cent cinquante manifestants lançant des projectiles sur les policiers. Édouard Geffray a estimé que le mouvement refluait et annoncé une plateforme numérique où les élèves pourraient exprimer leur mécontentement.
Le bilan publié ensuite par le ministère de la Justice dément ce diagnostic : plus de cinq mille interpellations depuis le début du mouvement, dont 87 % de mineurs, et plus de mille huit cents poursuites, dont mille quatre cent quatre-vingt-trois visant des mineurs, sans que les chefs d’accusation aient été précisés. Devant le lycée Charles-de-Foucauld, à Paris, Sami Karen, dix-huit ans, prévient : « On va continuer à bloquer jusqu’à ce que le gouvernement nous entende. Tant qu’ils ne nous écoutent pas, on n’arrêtera pas ce combat. » Devant Marcelin-Berthelot comme devant Le Corbusier, la même pancarte proclamait : « Les mêmes études, pas les mêmes droits. » Une plateforme en ligne ne rendra pas sa main au lycéen de Lens. Elle révèle surtout un exécutif en fin de mandat qui préfère ouvrir un guichet de doléances plutôt que répondre sur les moyens, les effectifs et le maintien de l’ordre.
Le projet de budget pour 2027, présenté jeudi, prévoit une hausse de 1,7 % des crédits de l’Éducation nationale, portés à 65,53 milliards d’euros hors pensions des enseignants, soit moins que l’inflation, selon Reuters. Les lycéens imputent l’état de leurs salles à des années de sous-investissement. Leur revendication initiale n’avait rien d’artificiel, mais ce qui a suivi ne s’y réduit plus.
La France insoumise sur le banc des accusés
Le jeudi 1er octobre, les services de renseignement ont indiqué à une cellule de crise que le mouvement avait été lancé par des élus de La France insoumise (LFI), a rapporté Reuters le lendemain. Les députés du parti ont rejeté l’accusation, y voyant une manœuvre de politisation à l’approche de 2027. Selon Le Monde, Édouard Geffray a d’abord reproché à LFI d’avoir alimenté les premières manifestations, avant d’affirmer que le mouvement avait été « pris en otage par des groupes d’ultra-gauche ». Jean-Luc Mélenchon dément toute responsabilité dans les violences.
Simone Rodan-Benzaquen, envoyée spéciale pour l’Europe de la Foundation for Defense of Democracies, décrit auprès de Fox News Digital ce que les images montrent et que les communiqués officiels atténuent. « Les griefs des élèves sur les professeurs manquants et les écoles qui se dégradent étaient réels au début. Mais asperger un chef d’établissement d’essence et attaquer des pompiers sont des actes d’une violence extrême. Ce qui rend la chose politiquement significative, c’est l’effort pour transformer la frustration sur l’école en une confrontation beaucoup plus large avec le gouvernement. »
LFI, poursuit-elle, a « activement soutenu la mobilisation » : des militants diffusent les images des affrontements, les comptes du parti les relaient, et des élus se posent en défenseurs des lycéens. « Avec une élection l’an prochain, Mélenchon voit dans ces mobilisations un moyen de consolider les jeunes électeurs et de marginaliser la gauche modérée. Au milieu de défis politiques, géopolitiques et économiques profonds, c’est une situation très dangereuse pour la France. »
Marine Le Pen est allée plus loin que le gouvernement, qui n’ose franchir le pas qu’à moitié. « Il ne s’agit plus de manifestations de lycéens. Il s’agit d’émeutes organisées par des professionnels et supervisées par des députés de La France insoumise », a-t-elle écrit sur X, en réclamant une loi anti-casseurs qui ferait de la participation à une émeute une infraction spécifique.
Le ministère de l’Intérieur a déployé des unités spécialisées et des escadrons de gendarmerie mobile, selon Le Monde. Lycéens et associations dénoncent l’usage de matraques, de gaz lacrymogène et d’armes à létalité réduite contre des mineurs, et Amnesty International a mis en garde contre un recours excessif à la force. Trois enquêtes ont été ouvertes sur des allégations de violences policières, a indiqué le ministère vendredi. À Liège, des lycéens belges ont à leur tour commencé à manifester jeudi, et les établissements y étaient fermés le lendemain. La contagion n’a pas attendu que la France tranche la question de savoir qui tient la rue.
De Lens à l’Utah, la violence banalisée
Ce que Paris traite encore comme une dérive locale, les enquêtes américaines le mesurent déjà comme une tendance générationnelle. Un an après l’assassinat de Charlie Kirk, le 10 septembre 2025, sur le campus de l’Utah Valley University, lors d’un débat organisé par Turning Point USA, la Foundation for Individual Rights and Expression (FIRE) a interrogé 62 997 étudiants de premier cycle dans 262 établissements. Trente pour cent d’entre eux jugent acceptable de recourir à la violence pour empêcher un orateur controversé de s’exprimer (3 % « toujours », 12 % « parfois », 16 % « rarement »), contre 70 % qui l’excluent. Ce taux a reculé de quatre points depuis 2025, où il atteignait 34 %, mais il a progressé de dix points en quatre ans. Couvrir un intervenant de huées reste admis par 69 % des sondés, trois points de moins qu’en 2025 et sept de plus qu’il y a quatre ans. Un sondage Gallup, cité dans la même série d’articles, indique qu’un Américain sur sept tient la violence politique pour parfois acceptable.
Le lycéen de Lens n’a évidemment pas lu FIRE, et le rapprochement n’établit aucune causalité. Il montre cependant que, des deux côtés de l’Atlantique, une part déjà mesurable de la jeunesse ne considère plus l’affrontement physique comme une limite infranchissable, et que les adultes chargés de l’école y répondent par une plateforme, un communiqué ou le mot « pacifique ».
Chapin Lenthall-Cleary, analyste à FIRE, se garde de tout triomphalisme. « Nous sommes satisfaits que le pourcentage d’étudiants qui trouvent acceptable de répondre à la parole par la violence ait diminué. Mais tant que des étudiants et des intervenants extérieurs croiront qu’exprimer un désaccord ou partager des vues controversées peut leur valoir d’être blessés, la parole restera glacée sur les campus. » Il avance une hypothèse, sans la donner pour démontrée : certains de ceux qui voyaient dans la violence un moyen de faire taire un discours auraient changé d’avis après avoir vu Charlie Kirk tué pour avoir pris la parole.
Au début des années 2020, les étudiants de gauche étaient environ deux fois plus enclins que ceux de droite à accepter la violence. Depuis, cette acceptation a fortement progressé chez les conservateurs et les modérés, en particulier chez les hommes, au point que progressistes et conservateurs se situent désormais à peu près au même niveau. « Heureusement, le soutien global à la violence a légèrement baissé cette année, mais plus de 30 % des étudiants disent encore qu’il est au moins rarement acceptable d’utiliser la violence pour arrêter un orateur. »
Sur le campus de l’Utah Valley University, l’assassinat a laissé une empreinte que FIRE juge durable, dans un sens comme dans l’autre. Les cinq établissements les mieux classés pour la liberté d’expression dans le palmarès 2027 sont l’université de Chicago, Claremont McKenna, Georgia Tech, Michigan Tech et Vanderbilt. Ce classement ne dit pas que le pays a tenu ; il indique où il tient encore.
L’antisémitisme « résiduel » à l’épreuve des faits
Le nom de Jean-Luc Mélenchon apparaît aussi, depuis des mois, dans un dossier que la mobilisation lycéenne ne recouvre pas mais qu’elle ne dément pas davantage. Joshua Zarka, ambassadeur d’Israël à Paris, a déclaré à Fox que la manière dont le leader insoumis s’adresse aux foules lui « rappelle Hitler », et que l’usage d’Israël comme ennemi fédérateur évoque la façon dont Hitler parlait des Juifs. La France a enregistré 1 320 actes antisémites en 2025, trois fois plus que les 436 recensés en 2022. Elle abrite à la fois la plus grande communauté musulmane et la plus grande communauté juive d’Europe.
L’ambassadeur n’impute pas cette hausse au gouvernement, qui selon lui combat le phénomène et maintient le pays « relativement sûr ». Il l’attribue à un terreau où l’antisémitisme progresse, alimenté selon lui depuis l’Iran, la Russie, la Turquie et le Qatar, et exploité sur le plan intérieur par des acteurs en quête de voix, au premier rang desquels LFI. En février, Jean-Luc Mélenchon s’est moqué de la prononciation de noms juifs, dont celui de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, ce qui lui a valu les critiques de la Ligue des droits de l’homme. Il avait écrit sur son blog que « l’antisémitisme reste résiduel en France », formule que ses détracteurs ont lue comme un déni de la flambée consécutive au 7 octobre. Son conseiller en communication n’a pas répondu aux sollicitations de Fox.
Les faits recensés par l’ambassadeur et les responsables communautaires n’ont pourtant rien de slogans. Le 12 janvier, à Lyon, un arbre planté à la mémoire d’Ilan Halimi, enlevé et assassiné en 2006 parce que juif, a été en partie abattu. Le 9 février, un garçon portant la kippa a été agressé par cinq individus, dont l’un lui aurait placé un couteau sous la gorge. Dix jours plus tard, de l’acide était projeté dans deux salles d’un restaurant casher du 17e arrondissement de Paris. Le 15 avril, des inscriptions racistes et antisémites ont été découvertes sur trois lycées de l’agglomération montpelliéraine, ceux-là mêmes dont la mobilisation d’octobre dénoncerait le dénuement. En mars, deux frères ont été interpellés pour un projet que les autorités ont qualifié de « mortel et antisémite » : une arme semi-automatique, une bouteille d’acide chlorhydrique et un drapeau de l’État islamique se trouvaient dans leur véhicule. Les bureaux parisiens d’El Al ont été tagués.
Le rabbin Elie Lemmel a été frappé à l’estomac à Deauville en juin, puis agressé à la terrasse d’un café de Neuilly-sur-Seine par un Palestinien originaire de Gaza armé d’une chaise. Il dit n’avoir presque jamais connu de tels actes auparavant et voit dans le conflit consécutif au 7 octobre un amplificateur. « Il faut être vigilant. Certains voient une kippa, et cela les dérange. Ceux qui veulent nuire trouveront toujours des raisons. Si nous commençons à nous cacher, c’est le début de la fin. J’ai toujours porté une kippa, et c’est pourquoi je continue. »
Président du CRIF, Yonathan Arfi décrit l’autre versant de cette réalité. Certaines familles renoncent à apposer une mezouza ou modifient leur nom sur les applications pour ne pas être identifiées. « D’un côté, une hausse de l’antisémitisme qui conduit à des comportements de précaution. De l’autre, une vie juive plus vive que jamais, des synagogues pleines, plus de restaurants casher que jamais. Il ne faut pas offrir aux terroristes antisémites et à ceux que la haine anime notre peur et notre repli comme un trophée. Partout où c’est possible, la vie juive doit continuer, ouverte et fière. »
Les chiffres de l’alya montrent pourtant ce que cette fierté ne suffit pas à compenser. Après la guerre des Six Jours, les départs de France vers Israël oscillaient entre 1 500 et 2 000 par an. Ils ont culminé autour de 8 000 entre 2012 et 2015, sont retombés à environ 1 000 en 2023, puis sont repassés au-dessus de 2 000 en 2024 avant d’atteindre 3 500 en 2025. L’Agence juive en prévoit quelque 4 000 en 2026. Yonathan Arfi y voit un signal d’alarme : une partie des Juifs de France n’envisage plus son avenir dans le pays. Joshua Zarka, lui, déconseille plutôt l’Espagne, la Belgique et même les Pays-Bas, « où l’antisémitisme prospère ».
En février, lors de la cérémonie en hommage à Ilan Halimi, Emmanuel Macron a décrit une « hydre antisémite » infiltrée dans « chaque interstice » de la société. « En vingt ans, et malgré les efforts résolus de nos policiers, gendarmes, juges, enseignants et élus, l’hydre antisémite n’a cessé d’avancer. Prenant sans cesse de nouveaux visages, elle s’est insinuée au cœur de nos sociétés, dans chaque fissure, trop souvent accompagnée de ce même pacte de lâcheté : se taire, refuser de voir. » Il a nommé l’antisémitisme islamiste du massacre du 7 octobre, l’antisémitisme d’extrême gauche, qui selon lui « rivalise avec celui de l’extrême droite », et le masque de l’antisionisme, derrière lequel la haine « avance en silence ».
La même présidence a pourtant refusé, pendant la guerre contre l’Iran, que des armes américaines destinées à Israël survolent le territoire français. Joshua Zarka rappelle qu’il s’agissait seulement du deuxième refus de ce type depuis celui de 1973, pendant la guerre du Kippour. Le discours de février et l’espace aérien fermé en temps de guerre ne traduisent pas la même politique.
D’Erfurt aux écoles américaines
Le 4 juillet 2026, à Erfurt, en Thuringe, plus de trente mille personnes ont tenté d’empêcher la tenue du congrès de l’Alternative für Deutschland (AfD), appelé à reconduire Alice Weidel et Tino Chrupalla à sa tête. Sur les pancartes : « Stop AfD Nazis », « Pour la diversité, contre les nazis ». La police a qualifié les manifestations de « globalement pacifiques » et relevé une centaine d’infractions, principalement des graffitis, tout en repoussant certains groupes à coups de matraque et en recourant à des moyens antienémeute. Le vote a été retardé.
Cité par l’Associated Press, Tino Chrupalla a récusé le vocabulaire de la bienséance. « Il n’y a pas de blocages assis pacifiques. Il n’y a pas de barrages routiers démocratiques. Il n’y a pas non plus de bandes de voyous qui méritent l’étiquette inoffensive de société civile. Ces fauteurs de troubles sont le dernier recours de nos rivaux politiques. » Puis, à l’adresse des manifestants : « Ils croient avoir le monopole de la démocratie. À ces manifestants je dis : cette démocratie est autant la nôtre que la vôtre. » Porte-parole du collectif Widersetzen, Lena Raupach a revendiqué l’objectif de bloquer le congrès. « L’AfD poursuit des politiques fascistes : elle veut des déportations de masse et la terreur dans les rues. En même temps, elle ne résout pas un seul vrai problème. Elle mène une politique qui profite aux riches, pas aux citoyens ordinaires. »
Deuxième groupe au Bundestag, le parti récuse l’étiquette d’extrême droite et se dit, selon l’Associated Press, « utilisé comme instrument politique par les partis de gouvernement ». Il a dépassé 20 % aux élections législatives de 2025, et certains sondages nationaux le placent désormais en tête. « Nous gagnerons. Peut-être pourrons-nous bientôt gouverner seuls. Cela enverrait le bon message aux ennemis de la démocratie qui voulaient empêcher notre congrès », a lancé Tino Chrupalla le samedi. Dans la salle, une casquette proclamait « Make Germany Great Again ». À Erfurt comme dans les communiqués français, le mot « pacifique » désigne une foule qui empêche un vote et une police qui dénombre des graffitis. Margolin y reconnaîtrait l’épreuve que l’Europe a déjà manquée : combattre la haine même lorsque sa source est à la mode, même lorsque ceux qui la propagent revendiquent la supériorité morale.
Ceux qui creusent la fracture américaine, écrit-il, ne forment pas une marge dissimulée. Ils gagnent la bataille des arguments et fixent ce qui passe pour acceptable sur les campus, dans les conseils municipaux, dans les fils d’actualité où les enfants se forgent une opinion. Ils enseignent à une génération que certaines haines sont sophistiquées et pardonnables, et que la plus ancienne d’entre elles n’est qu’une position politique parmi d’autres. L’Amérique qu’il tenait pour l’inverse du continent européen — celle où un Juif pouvait marcher à Brooklyn ou à Boca Raton sans calculer sa sécurité, où porter la kippa ne nouait pas l’estomac, où une synagogue n’avait pas à ressembler à un bunker, et où cette assurance relevait d’une culture civique plutôt que de la chance —, c’est cette Amérique-là que les classements universitaires commencent à démentir.
Corey DeAngelis, chercheur à la Heritage Foundation, lit le même décrochage à travers les résultats scolaires et la dépense publique. Selon les derniers résultats PISA, les élèves américains de quinze ans affichent en lecture et en mathématiques des scores parmi les plus bas enregistrés depuis une génération : la lecture a perdu quatorze points depuis 2022, et les mathématiques sont tombées à leur plus bas niveau depuis plus de vingt ans, rapporte le Washington Post. D’après le Census Bureau, les États-Unis dépensent désormais plus que tout autre pays, soit plus de 21 000 dollars par élève. Gallup mesure une insatisfaction record à l’égard de l’enseignement primaire et secondaire, avec 67 % d’adultes mécontents. Depuis 2014, les écoles publiques ont recruté environ 620 000 employés supplémentaires, alors que leurs effectifs d’élèves reculaient d’environ 775 000. Le monopole public, écrit-il, est devenu un programme d’emploi pour adultes plus qu’une école pour enfants.
À Chicago, la Frederick Douglass Academy High School, conçue pour plus de mille élèves, en accueille vingt-sept et emploie vingt-huit adultes. Près des deux tiers des élèves y sont absents de façon chronique. La dépense dépasse 90 000 dollars par tête, avec plus d’un adulte par enfant, et pas un seul élève n’a atteint le niveau requis en mathématiques ou en lecture. À New York, 43 % des enfants scolarisés dans le public fréquentent des établissements où plus de la moitié des élèves n’ont pas le niveau en mathématiques, en lecture, ou dans les deux. La ville dépense plus de 40 000 dollars par enfant, soit plus d’un demi-million sur treize années de scolarité. L’instruction à domicile y a progressé de plus de 200 % en quinze ans pour concerner 53 905 enfants, malgré l’un des régimes les plus restrictifs du pays selon la Home School Legal Defense Association.
Dix-huit États ont adopté en six ans un chèque éducation universel. Au Texas, plus de cent mille enfants figurent sur liste d’attente, faute pour le législateur d’avoir doté le programme de plus d’un milliard de dollars, pour des bourses d’environ 10 000 dollars, quand l’école publique dépense à peu près le double par élève selon la Texas Education Agency. Le contrôleur des finances de l’État, Don Huffines, a suggéré de doubler l’enveloppe ; Corey DeAngelis réclame la suppression pure et simple du plafond, au nom d’un principe : financer l’élève, et non le système. Une société qui n’apprend plus à supporter la contradiction, et qui consacre des fortunes à des résultats en chute, prépare la rue que Margolin décrit depuis Bruxelles.
Le bracelet et la présidentielle de 2027
C’est dans ce contexte que se prépare l’élection présidentielle française, et le droit pénal y pèse désormais autant que la campagne. Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics européens. Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel l’avait condamnée à quatre ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis et deux sous bracelet électronique, à 100 000 euros d’amende et à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, ce qui lui fermait la route de 2027. Selon Fox News, la cour d’appel a ramené la peine à trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis, le reliquat étant aménagé en détention à domicile sous bracelet électronique pendant un an, et l’inéligibilité à quarante-cinq mois, dont trente avec sursis. Ce délai courant depuis le jugement de mars 2025, elle est immédiatement éligible.
La cour a retenu l’existence d’un système permettant de faire rémunérer par le Parlement européen des assistants dont l’activité, sans lien avec le mandat, servait en réalité le parti, Front national devenu Rassemblement national. Le préjudice, évalué à 2,8 millions d’euros, devra être restitué. Marine Le Pen et onze autres prévenus ont été reconnus coupables de détournement de fonds publics ou de complicité. Elle admet que certains collaborateurs rémunérés comme assistants parlementaires européens travaillaient pour le parti en France, mais parle d’une erreur et non d’un système. « Nous considérons la décision dans son ensemble. Nous sommes partiellement satisfaits », ont déclaré ses avocats, selon Reuters. Du palais de justice, elle s’est rendue directement au siège du parti.
L’éligibilité ne garantit pas pour autant une campagne. « Si l’on m’autorise à être candidate mais que l’on m’empêche en pratique de faire campagne librement, alors vous comprenez que ce ne serait pas possible », a-t-elle déclaré à la presse française. Un an de détention à domicile, c’est l’impossibilité de sillonner le pays, de tenir des meetings, d’assurer cette présence physique dont une présidentielle se nourrit encore. Jordan Bardella, qui s’est rendu en Israël et a pris à Yad Vashem, selon Joshua Zarka, l’engagement solennel de combattre l’antisémitisme « qu’il vienne de la droite ou de la gauche », demeure la solution de repli si le bracelet entrave la tournée. L’ambassadeur observe qu’en trois ans une partie de la communauté juive a cessé de voir dans le Rassemblement national l’extrême droite d’autrefois, et que cet engagement « s’enfonce dans les esprits ».
Le paysage de 2027 s’en trouve recomposé. Jean-Luc Mélenchon ne porte pas de bracelet : il dispose de la rue lycéenne, des images qui circulent et d’un électorat jeune que Simone Rodan-Benzaquen le voit consolider face à une gauche modérée déjà marginalisée. Marine Le Pen a le droit de se présenter, mais pas les moyens de faire campagne comme les autres. Jordan Bardella jouit de sa liberté de mouvement, sans porter encore le nom qui a conduit le parti jusqu’ici. Emmanuel Macron, enfin, compose avec un budget de l’éducation inférieur à l’inflation, des services de renseignement qui désignent LFI, un ministre qui parle de prise d’otage par l’ultra-gauche, une « hydre » nommée en février sans que les actes antisémites, trois fois plus nombreux en 2025 qu’en 2022, aient reflué, et un espace aérien fermé aux armes américaines destinées à Israël.
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Lens, Erfurt, Golders Green, Aubervilliers, Montpellier et l’Utah ne se superposent pas. Le drame d’un lycéen mutilé par une grenade qu’il a ramassée n’est ni un attentat contre une synagogue, ni l’assassinat d’un orateur sur un campus, ni un tag sur un lycée de l’Hérault. Les confondre serait mentir. Les séparer au point de ne plus y voir le même glissement serait l’autre mensonge, celui que Margolin dit avoir déjà payé.
En ce début d’octobre, Paris réunit dans une même séquence des mineurs devant des grilles, une barricade en flammes, une pancarte sur l’inégalité des droits, un chef d’établissement aspergé d’essence et, plus loin, des familles qui retirent leur mezouza parce que l’antisémitisme « résiduel » évoqué sur un blog ne correspond pas aux chiffres du ministère. La campagne de 2027 n’a pas encore commencé, mais ses ingrédients sont déjà réunis : la rue lycéenne, un bracelet qui autorise la candidature sans permettre la campagne, et une hydre nommée mais toujours pas endiguée.
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