LIVRE – Le Grand Entretien avec Philippe Mocellin, auteur de l’ouvrage, Introduction à la sociologie (Auteurs, courants, méthodes et grands thèmes)

Parue le 29 septembre dernier, aux éditions Ellipses, la seconde édition de cette Introduction à la sociologie se présente d’abord comme un ouvrage d’initiation à cette discipline, qui s’intéresse, prioritairement, aux faits sociaux et à l’ensemble des systèmes de pensée influençant nos comportements au quotidien. Ainsi, l’ouvrage, décomposé en quatre grandes parties, revient, tout d’abord, sur l’histoire de la sociologie et ses fondateurs (de l’Antiquité à Max Weber, en passant par Auguste Comte, Karl Marx et Durkheim…) ; s’attarde, également, sur les liens entre celle-ci et les autres sciences sociales, en accordant une place particulière à la science politique ; aborde, ensuite, dans un réel souci didactique, les grands courants de la sociologie contemporaine, en décrivant, successivement, les modèles déterministes, les théories de l’action et celles qui relèvent de l’individualisme méthodologique. Enfin, dans un ultime développement, sont alors traités dix thèmes d’étude, permettant d’évoquer les problématiques de notre siècle et la façon dont la sociologie analyse les mutations sociales en cours, à savoir : les enjeux de la démographie, le genre, la santé, le rôle de l’école, la montée des violences, les revendications identitaires, les conséquences des fragmentations sociales et la place prise par l’intelligence artificielle, appelée à bouleverser nos méthodes d’apprentissage… Cet ouvrage s’adresse bien entendu aux étudiants en sciences de l’homme mais aussi aux professionnels de l’action sociale et à tous nos concitoyens qui souhaitent découvrir les contours de cette science de la société. Il s’agit, en l’occurrence, de mieux saisir la complexité des rapports humains ainsi que les potentialités de la sociologie dont l’objectif est de décrypter nos propres prédispositions à penser et à agir.
Philippe Mocellin, Docteur en science politique, expert associé au think tank « Le Millénaire » et auteur d’ouvrages de sociologie et de contributions géopolitiques, notamment sur la situation au Moyen-Orient, répond ici, à l’occasion de cette nouvelle parution et dans le contexte social conflictuel que nous connaissons, aux questions de Diplomate-Média.
Pour commander l’ouvrage : https://www.editions-ellipses.fr/fr/accueil/17304-32139-introduction-a-la-sociologie-auteurs-courants-methodes-grands-themes-2e-edition-9782340118720.html?newsletterpro_source=newsletter&id_newsletter=
Propos recueillis par La Rédaction
Le Diplomate : Avant d’aborder quelques aspects particuliers de cet ouvrage, quel est votre regard de sociologue sur les émeutes urbaines de ces derniers jours, qui ont embrasé notre pays, débouchant sur une ambiance de « chaos social » ?
Philippe Mocellin : En premier lieu, permettez-moi de remercier très vivement Diplomate-Média de m’accorder cet entretien, au moment de la sortie de ce nouvel ouvrage. Merci également aux éditions Ellipses pour leur soutien.
Votre question est légitime et la sociologie ne peut se dérober face à la situation…
Une interrogation s’impose : comment expliquer l’installation dans notre société, depuis plusieurs années déjà, d’une violence aussi décomplexée et pour laquelle la réponse, dite « proportionnée », en matière maintien de l’ordre, est rendue d’autant plus délicate quand celle-là concerne des adolescents ?
Si les blocus de lycées ont été organisés, sur la base de revendications légitimes, même si hétéroclites, autour des moyens alloués aux établissements scolaires et à leur répartition, ils sont devenus, en effet, le support de véritables émeutes urbaines, ayant entraîné des actes de violence d’une extrême gravité et de multiples destructions de biens publics et de commerces.
Il est cependant difficile de ne pas admettre que certaines récupérations politiques ou syndicales ont aussi favorisé le développement de ce mouvement, transformé en un affrontement direct entre des lycéens, des « casseurs », que je qualifie d’opportunistes, dont le profil comprend, une très grande majorité de mineurs sans antécédents judiciaires et possiblement, d’autres militants adultes chevronnés et celles et ceux qui incarnent les figures d’autorité, plus particulièrement, les forces de police, exposées à des critiques quelque peu « partiales », ainsi que les enseignants et les personnels éducatifs, pourtant, plutôt solidaires des doléances.
Ne sous estimons pas non plus la force mobilisatrice des réseaux sociaux et des plateformes numériques, facilitant, à la fois, la mobilité des points de rassemblements et la diffusion, en continu, de scènes de violence spectaculaires, amplifiant la résonance même du mouvement….
Il est à noter que des représentants lycéens, figures identifiées du mouvement et issus d’ancrages politiques divers, reçus par le Ministre de l’Éducation nationale, qui a alors promis un programme d’action pour assurer le remplacement des professeurs, se sont désolidarisés de ces émeutes violentes, sans pour autant lâcher la pression, venant bousculer l’agenda politique et budgétaire.
Et alors que des lycéens du lycée Saint Exupéry à Créteil ont clairement réclamé un retour au calme, face à cet embrasement. Des sollicitations de médiation se sont répandues, par ailleurs, pour que des adultes, manifestent aux côtés des lycéens ou encore divers influenceurs qui ont fait part de leur souhait de revenir à la raison.
Pour autant, une convergence des luttes s’affiche, faisant côtoyer, dans l’agitation, slogans politiques, mots d’ordre en faveur de la liberté pour la Palestine, appels à l’insurrection et mobilisation intersyndicale de l’Éducation nationale et de différentes organisations professionnelles…
Autant de signaux d’élargissement de la contestation et des mécontentements, d’ores et déjà traduits par les colères exprimées lors de « l’acte III » du 6 octobre, marqué par des situations de fortes tensions et de face-à-face avec la police et au travers de l’annonce d’autres journées de protestation.
Des sociologues voient, en tout état de cause, dans ces actes de violence, un « message » adressé à des institutions, incapables d’entendre cette jeunesse, exprimant alors une soif de justice et de fortes inquiétudes sur son propre avenir…
En soulignant d’abord, en écho aux prises de position très controversées du Syndicat de la Magistrature, le caractère inédit des altercations violentes, opposant des jeunes manifestants à la police et aux fonctionnaires des établissements scolaires, avec ses conséquences dramatiques, de part et d’autre et le nombre très important d’interpellations, ceux-ci insistent, en outre, sur l’idée qu’un tel mouvement de masse, révélateur d’un malaise plus global, échapperait, dans une certaine mesure, aux manipulations extérieures…
Et pourtant, au-delà de la pulsion contestataire et de ces défoulements, ces faits de brutalité ne peuvent que nous questionner sur le rapport – l’expression étant volontairement euphémisée – de ces jeunes, auteurs de ces violences, avec le respect de l’autorité en général et plus, globalement, avec la République française, ses valeurs et son histoire, en référence aux précédentes émeutes de 2005 et de 2023, ayant marqué les esprits du fait de leur impact médiatique et de l’ampleur des dégâts causés.
Face à ces situations de révolte qui se répètent, la sociologie devrait ouvrir de nouvelles perspectives d’analyse, en dehors de celles se concentrant sur les seuls effets des discriminations sociales et du ressentiment, comme facteur unique du passage à l’acte, notamment chez des jeunes issus de l’immigration.
Les émeutiers ne sont pas seulement des victimes passives – et même si nécessaire de prendre en compte les rhétoriques essentialistes ambiantes et le récit victimaire identitaire qui domine au sein d’une partie de la jeunesse – mais aussi des acteurs, certes, semant le trouble mais pourvus d’intentions que le sociologue a l’obligation d’appréhender avec rationalité.
L’enjeu est bien de saisir la complexité des problématiques et de mieux cerner, sur fond de banalisation de la violence et de détestation de l’uniforme, les motivations qui nourrissent la contestation, au point de détruire des bâtiments scolaires, pour certains, fraîchement rénovés, censés améliorer le cadre de vie ou, dans le cas d’espèce, les conditions d’enseignement des élèves.
En observant ces événements, des facteurs plus profonds sont à prendre en considération, en lien avec la crise de l’école : l’affaissement de l’autorité éducative, concurrencée par des réseaux d’influence et des algorithmes, outils, propagateurs d’images violentes et vecteurs d’isolement et du fait d’un environnement psychique et culturel, caractérisé, depuis quelques décennies, par le recul des interdits énoncés par le monde des adultes, annonciateur d’une véritable mutation anthropologique.
Les constats sociologiques effectués au début des années 2000, à propos du délitement du projet éducatif, censé garantir la transmission des savoirs fondamentaux, du goût de l’effort et la délivrance de formations authentiquement qualifiantes, n’ont pas perdu de leur acuité en 2026.
Vous êtes plutôt partisan d’une approche sociologique réaliste…
Bien-au-delà de ces émeutes, je dirais tout d’abord que la violence prend des visages protéiformes, en écho au débat public autour du terme « d’ensauvagement » de notre société.
Les tendances à la hausse des homicides, des agressions physiques, des vols violents, des trafics de stupéfiants jusqu’au crime organisé et des fraudes aux moyens de paiement, en constituent une illustration et alors que ces faits impliquent des délinquants de plus en plus jeunes, « décrocheurs » scolaires et pour certains, vivant en dehors du système social…
Là aussi, si la sociologie a pour vocation, sans pour autant excuser, de se pencher sur les éléments déclencheurs de cette violence juvénile désinhibée, il s’avère, en revanche, fondé, de requestionner, aussi, la politique pénale et les conditions d’application de sanctions, adaptées et effectives, vis à vis de mineurs, souvent sans repères et plus spécifiquement, à l’égard des primo-délinquants, dans le souci d’empêcher, à tout prix, la récidive et une inscription inexorable dans un parcours de délinquance…
Je note ici, par ailleurs, que le Gouvernement souhaite accélérer, tirant les enseignements des dégradations survenues en mai 2026 à l’occasion de la deuxième victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des Champions, le calendrier d’examen de la loi « casseurs-payeurs », renforçant le recours à la responsabilité civile collective,
Des Préfets ont pris aussi l’initiative d’adresser un courrier aux parents des mineurs interpellés, dans le but de spécifier aux familles concernées « de faire preuve de rigueur » et en indiquant que celles-ci « peuvent être tenues responsables des actes commis par leurs enfants ».
Plus globalement, je défends, pour ma part, l’idée d’une sociologie urbaine critique ainsi que d’une déconstruction de concepts convenus : ghettoïsation, exclusion, ségrégation, « jeunes des cités » … Des expressions un peu trop stéréotypées qui alimentent un grand nombre de travaux sociologiques et des conclusions « scientifiques », par trop simplistes.
Il est urgent de dépeindre, sans tabou, la réalité de nos banlieues, éclairée, par le témoignage des habitants eux-mêmes et au travers des expériences vécues, sur le terrain, par les travailleurs sociaux, les associations et les forces de l’ordre…
Poser alors les questionnements qui se font jour, concernant la gestion des flux migratoires, la remise en cause de notre modèle historique « d’assimilation », l’assignation à résidence, les conséquences de dérives séparatistes et d’une « réislamisation culturelle », présentes dans certains de nos territoires, heurtant l’universalisme républicain ou encore, cette forme d’impuissance éducative de familles dépassées…
Et dans le même temps, réinterroger, aussi, l’efficience de l’action conduite au titre de la « politique de la ville » visant à lutter contre les précarités sociales, à rétablir l’équité territoriale et à prévenir les déviations vers la délinquance.
La sociologie pourrait alors, en surmontant ses propres présupposés idéologiques, contribuer, dans son rôle, à l’élaboration de politiques publiques innovantes, cohérentes et créatives, notamment dans le domaine de l’éducation en direction des publics les plus jeunes et donc, tout entreprendre pour donner, aux populations de nos quartiers prioritaires, un nouvel horizon temporel, stratégique et politique.
Pour revenir à votre ouvrage proprement dit, vous abordez la question de la scientificité de la sociologie… Qu’est-ce qui, selon vous, permet de ranger la sociologie dans le champ des sciences ?
La sociologie a conquis sa place dans l’univers scientifique par le biais d’un long cheminement intellectuel : de la Grèce ancienne au siècle des Lumières, longue période au cours de laquelle les réflexions sur la société ont alimenté les débats philosophiques
Ce n’est pourtant qu’à la fin du XIXe siècle que les fondateurs, Auguste Comte et Émile Durkheim, ont affirmé, à leur manière, une vraie ambition : ériger la sociologie en une science « positive », c’est–à‑dire une science en capacité d’analyser les régularités statistiques et comportementales et « ce qui fait société », au travers de systèmes de pensée, des civilisations et des cultures.
La sociologie appartient à l’univers des sciences sociales, au sein desquelles, à la différence des sciences dites « exactes », le sujet – celui qui agit – et l’objet – ce qui est observé – se confondent.
L’enjeu de la sociologie, comme pour d’autres sciences de l’homme, est donc de dépasser cette confusion, en construisant son propre objet d’étude, investi à partir de l’emploi de méthodes éprouvées, à l’instar des sondages d’opinion, des enquêtes qualitatives ou encore de l’analyse documentaire…
Il n’en demeure pas moins qu’au regard des spécificités de la démarche sociologique, la question de la subjectivité est centrale.
Les inventeurs de la sociologie ont eux-mêmes subi les influences de leur temps et alors que tout sociologue est aussi le « produit » d’une société, résultant, pour partie, des contradictions et des débats qui la traversent.
Dans le contexte que nous connaissons aujourd’hui, la sociologie ne devrait donc pas se contenter d’être le miroir des idéologies dominantes, porteuses des conformismes ambiants.
A l’heure du wokisme, de la cancel culture, de l’intersectionnalité, du décolonialisme et d’un certain « renoncement civilisationnel », nous estimons que la « doxa » sociologique, privilégiant, très majoritairement, le prisme des théories fondées sur le poids de la domination sociale, mériterait alors d’être réévaluée et réexaminée à l’épreuve du réel, associant, théorie et pratique.
Je rappelle, par ailleurs, que l’histoire de la sociologie a mis en évidence la confrontation de deux « paradigmes » sociologiques, en lien avec l’expression d’écoles de pensée opposées : celui qui insiste sur l’influence majeure des structures sociales dans la formation des attitudes et un autre, qui met en évidence, au contraire, la liberté de choix des individus, parce que dotés d’une rationalité, même si limitée.
Si les approches contemporaines de la sociologie semblent s’accorder pour dépasser ce clivage historique, reconnaissons que dans les faits, le déterminisme social ne peut totalement exclure la part de libre arbitre. Dès lors, il s’agit moins pour la sociologie, préoccupée par la recherche de causalités, d’établir des lois intangibles que de cerner les marges d’incertitude et d’intégrer, au-delà des appartenances sociales, les valeurs et les croyances qui façonnent les identités et ce que nous sommes…
Ne perdons pas de vue que toutes les sciences humaines et bien d’autres champs scientifiques bâtissent leurs hypothèses sur la base de « lois de probabilités »…
Enfin, en quoi votre ouvrage d’initiation à la sociologie se différencie des autres manuels et peut intéresser un très large public ?
Cette nouvelle parution ne modifie pas la structure de l’ouvrage, tel qu’édité en 2022 mais elle enrichit les diverses contributions, au fil des différents chapitres.
Nous voulons donner envie à nos lecteurs de distinguer le sens même de la démarche sociologique, en démontrant ce que celle-ci peut apporter à la décision publique, à la lumière des travaux actuels, inspirés par les grands « classiques » de la discipline.
Encore une fois, il s’agit de refuser les évidences et toutes les postures de déni, pouvant conduire à fuir le réel.
Plus encore, nous souhaitons faire partager une conviction… Si le sociologue veut conserver sa crédibilité, il se doit de prouver sa capacité à prendre de la distance vis à vis de ses propres turpitudes.
A quoi sert la sociologie au XXIe siècle ? Autre question posée en fin d’ouvrage.
Sans aucune prétention à l’exhaustivité, nous avons eu à cœur de faire état de l’étendue du savoir sociologique, associé à des sujets d’actualité et aux grands enjeux sociétaux du moment.
Nous tentons d’apporter, à un large public intéressé, les clés de compréhension des phénomènes de la vie sociale, avec ce souci constant de diversifier les regards et les manières d’appréhender nos sociétés, tour à tour, en évolution ou en résistance…
Les thèmes traités intègrent ainsi différentes problématiques, en tentant d’ouvrir tous les questionnements possibles vis à vis des transformations qui affectent les rapports sociaux et des inquiétudes légitimes exprimées par nos concitoyens.
En attendant, je laisse, à tout un chacun, le soin de découvrir ce nouvel ouvrage. Bonne lecture à toutes et à tous !
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