DÉCRYPTAGE – Accord Trump/Poutine, le gazole russe et la souveraineté à crédit de l’Europe

DÉCRYPTAGE – Accord Trump/Poutine, le gazole russe et la souveraineté à crédit de l’Europe

lediplomate.media — imprimé le 12/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Trump cherche du soutien, Moscou retrouve des marges de manœuvre, Bruxelles mesure sa propre faiblesse

Les sanctions devraient réduire les ressources de l’adversaire. Avec l’accord annoncé le 9 octobre, Trump rouvre au contraire un débouché commercial au gazole russe, tout en cherchant à faire baisser les prix américains. La contradiction est politique : la pression sur Moscou est relâchée lorsque son coût devient gênant pour Washington. Aux alliés revient la tâche de s’adapter.

Trump a annoncé plus de 300 000 tonnes disponibles immédiatement, 500 000 tonnes supplémentaires en novembre et un million ensuite. Il a évoqué d’autres livraisons, subordonnées à l’état des raffineries russes. Il s’agit de volumes promis, dont la réalisation devra être vérifiée à travers la production, les chargements et les destinations effectives. Les présenter dès aujourd’hui comme la solution à la crise énergétique relèverait de la propagande. 

La fermeté américaine dure autant que l’intérêt électoral

La hausse du prix du gazole touche l’agriculture, les transports et les prix alimentaires. À l’approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, l’administration cherche un résultat que les électeurs puissent clairement percevoir.

Selon Reuters, les prix américains ont augmenté de 70 % depuis le début de la guerre contre l’Iran, le 28 février. La Maison-Blanche cherche désormais un répit en recourant aussi aux approvisionnements du pays que les sanctions étaient censées mettre sous pression. Les conséquences des guerres imposent des corrections à la politique américaine. 

La protection des consommateurs est un objectif légitime. Mais prétendre diriger une coalition exige de convenir des priorités et des coûts. Lorsque Washington modifie unilatéralement sa ligne, l’intérêt national américain devient le critère auquel les autres doivent adapter leurs stratégies et leurs sacrifices.

Le pragmatisme de Trump comporte une faiblesse : il confond une annonce diplomatique avec une garantie économique. Une baisse durable exige des livraisons supplémentaires et une continuité de la production. Réorienter du carburant entre acheteurs augmente l’offre pour certains, sans nécessairement l’accroître pour l’ensemble du marché.

La dérogation rend à Moscou un levier

La licence générale numéro 135 du Trésor américain autorise jusqu’au 7 avril 2027 certaines transactions relatives à la vente, à la livraison, au déchargement et à l’importation de gazole russe, y compris aux États-Unis. Elle maintient une exclusion concernant les débits sur les comptes détenus auprès d’établissements financiers américains par la banque centrale russe, le fonds souverain et le ministère des Finances. C’est une dérogation large, dont l’objet est précisément défini ; les sanctions européennes relèvent d’un cadre juridique distinct. 

Pour Poutine, l’avantage potentiel comprend des recettes et une reconnaissance politique : la Russie est de nouveau présentée comme un fournisseur utile à la stabilité des prix. Le bénéfice économique effectif dépendra des quantités exportées, des marges et des capacités des raffineries. La dérogation, à elle seule, ne répare pas les installations.

C’est ici qu’apparaît le problème militaire ukrainien. Les attaques contre les raffineries visent à réduire la disponibilité du carburant et les capacités économiques russes. L’accord peut en atténuer certains effets financiers en ouvrant des débouchés commerciaux, mais il ne démontre pas que les dommages industriels soient négligeables. Au contraire, subordonner de nouvelles livraisons à l’état des installations confirme l’importance de la production.

Pour Kiev, la divergence stratégique est lourde : son allié cherche du carburant moins cher, y compris auprès du pays contre lequel l’Ukraine se bat. Washington cherche un répit à la pompe ; Kiev doit réduire les ressources de la machine de guerre russe.

L’Europe a diversifié ses fournisseurs, elle doit encore renforcer son pouvoir

L’Union européenne a fixé au début de 2027 l’entrée en vigueur de l’interdiction complète des importations de gaz naturel liquéfié russe, tandis que la sortie du gaz acheminé par gazoduc suit un calendrier différent. Le gazole et le gaz relèvent de marchés distincts : l’accord laisse entiers les besoins énergétiques européens. 

La fragilité européenne doit être mesurée avec précision. Le 8 octobre, la Commission a indiqué que les stocks étaient inférieurs aux niveaux historiques, mais que les infrastructures pouvaient répondre à la demande hivernale grâce à la flexibilité des importations. La question des prix reste donc ouverte : pouvoir acheter de l’énergie ne garantit pas des conditions soutenables pour les ménages et les entreprises. 

Dès le 13 juillet, la Commission évaluait à environ 53 milliards d’euros les dépenses supplémentaires européennes consacrées aux importations de combustibles fossiles depuis le début du conflit au Moyen-Orient. C’est une mesure concrète de l’exposition économique aux crises extérieures. La sécurité des approvisionnements a un coût qui peut éroder la compétitivité, les investissements et la capacité de protection sociale. 

Le défaut politique de l’Union réside dans l’écart entre les ambitions communes et des instruments encore insuffisants. Un grand marché devrait négocier de meilleures conditions. Si les intérêts nationaux l’emportent sur la coordination, les fournisseurs conservent davantage de liberté et les États européens affrontent séparément une vulnérabilité partagée.

L’autonomie se construit avant l’urgence

Un hiver doux et des livraisons régulières pourraient contenir les coûts. Un froid prolongé et de nouvelles interruptions accentueraient au contraire la concurrence pour les cargaisons disponibles. Pour l’Europe, ces scénarios rendent essentiels des contrats diversifiés, des interconnexions entre réseaux, des réserves coordonnées et des investissements dans la production intérieure et l’efficacité énergétique.

La leçon de l’accord est sévère. Les États-Unis conservent la liberté de réviser leurs mesures lorsque le coût intérieur augmente ; l’Europe risque de maintenir des engagements coûteux avec un pouvoir de négociation plus faible. Une stratégie crédible doit tenir même lorsque l’allié change de priorités.

Trump offre à Poutine un débouché commercial pour chercher un répit électoral. Bruxelles devrait répondre en renforçant sa capacité à décider, à s’approvisionner en énergie et à en supporter le coût. Tant que ces instruments resteront incomplets, l’autonomie européenne sera une promesse exposée aux décisions des autres.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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