ÉNERGIE – L’hiver énergétique de l’Europe

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Des réserves insuffisantes, un manque de gazole et une dépendance accrue aux importations
L’Europe s’approche de l’hiver avec une vulnérabilité qui ne dépend pas seulement du froid, mais aussi des choix stratégiques accomplis au cours des dernières années. Les réserves de gaz sont inférieures aux niveaux nécessaires, tandis que la disponibilité du gazole se réduit précisément au moment où le continent aurait besoin d’une plus grande sécurité énergétique.
Selon les estimations, si le rythme actuel des importations se poursuit, les stocks de l’Union européenne pourraient n’atteindre que 75 % de leur capacité d’ici novembre, bien en dessous de l’objectif de 90 % fixé par Bruxelles. Il ne s’agit pas d’un simple écart statistique. Cela signifie affronter la saison du chauffage avec des marges réduites, une plus forte exposition à la hausse des prix et une capacité moindre à réagir à de nouvelles interruptions des approvisionnements.
La situation est aggravée par la dépendance croissante au gaz naturel liquéfié. Après la réduction des importations russes par gazoduc, l’Europe a remplacé une dépendance essentiellement continentale par une dépendance maritime, plus coûteuse et davantage exposée aux crises internationales.
Le prix de la substitution
La paralysie des infrastructures d’exportation du Qatar a montré combien le nouveau modèle européen était fragile. Le gaz qatari constituait l’une des sources les plus avantageuses. Sa diminution oblige l’Union européenne à se tourner davantage vers les approvisionnements américains, caractérisés par des coûts supérieurs d’extraction, de liquéfaction, de transport et de regazéification.
Depuis la mi-juin, le prix du gaz européen a fortement augmenté, tandis que les stocks demeurent à des niveaux historiquement bas pour cette période de l’année. La hausse des prix a en outre produit un effet pervers : au lieu d’accélérer les achats pendant la saison de remplissage, elle a contribué à ralentir les importations.
L’Europe se trouve ainsi confrontée à un dilemme. Si elle achète aujourd’hui, elle supporte des coûts élevés qui retomberont sur les entreprises et les ménages. Si elle reporte ses achats, elle risque d’aborder l’hiver avec des réserves insuffisantes. Dans les deux cas, le prix politique et économique sera lourd.
Réduire par décision administrative les objectifs de stockage ne change pas la quantité réelle de combustible disponible. Cela ne fait que modifier le critère utilisé pour mesurer le problème.
Le gaz reste indispensable
Les politiques européennes ont souvent présenté l’énergie éolienne et solaire comme des instruments capables de remplacer rapidement les sources traditionnelles. Mais la réalité industrielle est différente. Le gaz naturel continue de satisfaire une part décisive des besoins énergétiques des entreprises et du chauffage domestique.
Les énergies renouvelables dépendent des conditions météorologiques et ne disposent pas encore de capacités de stockage suffisantes pour garantir une continuité à grande échelle. Le continent n’a donc pas supprimé son besoin de gaz : il a simplement rendu son approvisionnement plus complexe, plus coûteux et davantage exposé aux rapports de force géopolitiques.
Les conséquences seront particulièrement lourdes pour les secteurs à forte consommation d’énergie : chimie, sidérurgie, verre, papier, céramique et engrais. Une nouvelle hausse des prix pourrait accélérer les fermetures d’usines ou le transfert de la production vers des pays où l’énergie est moins chère.
La crise énergétique devient ainsi une crise industrielle et une perte de compétitivité.
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Le front oublié du gazole
À côté du gaz s’ouvre le problème du gazole. Les stocks européens se situent à leurs niveaux les plus bas depuis plusieurs années, tandis que les capacités mondiales de raffinage restent limitées. Le marché des produits raffinés est plus rigide que celui du pétrole brut : disposer de pétrole ne signifie pas automatiquement disposer du carburant nécessaire.
Le gazole est essentiel au transport des marchandises, à l’agriculture, à la logistique, au chauffage et à de nombreuses activités industrielles. Une pénurie peut produire des effets immédiats sur l’ensemble de l’économie, bien avant que les véhicules électriques puissent offrir une compensation significative.
Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes et les restrictions qui ont suivi sur les exportations ont retiré du marché mondial plusieurs centaines de milliers de barils par jour. Les pays qui achetaient du produit russe doivent désormais concurrencer l’Europe pour accéder aux volumes encore disponibles.
Même les États-Unis, premier exportateur mondial de gazole, disposent de marges limitées. Leurs raffineries fonctionnent à un rythme soutenu, mais les stocks intérieurs ont diminué. Leur capacité à soutenir le marché européen n’est donc pas illimitée.
Une vulnérabilité stratégique
Du point de vue militaire, l’énergie constitue la base matérielle de toute capacité de défense. Les armées, les forces aériennes, les flottes, les transports et les industries de l’armement dépendent d’un approvisionnement continu en carburants.
Une Europe qui entre dans l’hiver avec des réserves réduites doit choisir comment répartir des ressources limitées entre la population, l’industrie et l’appareil militaire. Dans une phase de réarmement et de confrontation croissante avec la Russie, cette vulnérabilité acquiert une valeur stratégique.
La dépendance aux routes maritimes expose également le continent aux blocus, aux sabotages, aux attaques contre les infrastructures portuaires et aux crises dans les détroits. Terminaux, gazoducs, raffineries et dépôts deviennent des objectifs sensibles.
La sécurité énergétique ne peut donc être dissociée de la sécurité militaire. Un système de défense peut posséder des armes avancées, mais il reste faible s’il ne peut alimenter ses véhicules, ses usines et ses réseaux logistiques.
La géoéconomie de l’erreur
L’Union européenne avait présenté la diversification comme la réponse à la dépendance envers la Russie. Mais diversifier ne signifie pas remplacer un fournisseur par un autre, surtout lorsque le nouveau système est plus coûteux et repose sur des routes plus longues.
Une véritable diversification devrait comprendre davantage de sources, davantage d’infrastructures, une plus grande capacité de raffinage, des réserves stratégiques et une politique industrielle cohérente. Or l’Europe a réduit certaines dépendances sans construire à temps les solutions de remplacement nécessaires.
Il en résulte une contradiction évidente : le continent veut accélérer la transition énergétique, soutenir le réarmement, préserver son appareil industriel et contenir les prix. Mais chacun de ces objectifs exige des ressources, des infrastructures et des délais qui entrent souvent en conflit.
L’Europe devra espérer un hiver clément. Mais confier la sécurité énergétique au climat n’est pas une stratégie. C’est reconnaître qu’on n’en a pas.
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