ÉCONOMIE – France : Le redressement commencera-t-il par le bon diagnostic ?

ÉCONOMIE – France : Le redressement commencera-t-il par le bon diagnostic ?

lediplomate.media — imprimé le 12/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

En publiant son rapport sur les cinquante décisions qui ont affaibli la France depuis 1975, l’Institut Thomas More ne livre pas seulement un inventaire du déclin français. Il pose une question plus profonde : comment un État aussi présent, aussi normatif, aussi fiscalisé, a-t-il pu devenir aussi impuissant dans ses missions essentielles ?

Un diagnostic qui refuse la fatalité du déclin

En publiant en juin 2026 son rapport 1975-2025 : les 50 décisions qui ont coulé la France, l’Institut Thomas More n’a pas seulement ajouté une pièce à la longue bibliothèque française du déclin. Il a choisi une méthode rare et salutaire : ne pas décrire seulement l’affaissement du pays, mais en rechercher les causes dans une série de décisions politiques précises, prises au fil d’un demi-siècle. L’exercice est ambitieux, structuré, et d’autant plus utile qu’il replace la responsabilité politique au cœur du débat : le déclin est-il une fatalité subie ou le produit d’une chaîne de renoncements, d’erreurs et d’illusions accumulées ?

La réponse du rapport est nette. Pour ses auteurs, la France ne s’est pas affaiblie seulement sous l’effet de la mondialisation, des crises internationales, de la construction européenne ou des mutations économiques. Elle s’est affaiblie parce qu’elle a pris, décennie après décennie, des décisions qui ont altéré ses capacités de transmission, de production, de protection, de souveraineté et de cohésion. De l’école à l’immigration, de la justice à l’Europe, de l’énergie à l’organisation territoriale, le document propose une lecture chronologique du déclassement français.

Au-delà du détail des cinquante décisions retenues, l’intérêt du rapport est dans sa méthode. À l’approche de 2027, il rappelle qu’un redressement sérieux ne commence pas par une promesse, mais par un diagnostic. Avant de proposer des remèdes, encore faut-il nommer le mal. Avant de reconstruire, encore faut-il comprendre ce qui a été défait.

Depuis des années, la France semble parfois regarder son affaissement comme la conséquence inévitable de forces qui la dépasseraient : mondialisation, contraintes européennes, révolution numérique, crise énergétique, tensions migratoires, fragmentation sociale. Ces facteurs existent évidemment. Mais les nations ne sont pas seulement façonnées par les circonstances. Elles le sont aussi par leurs décisions.

Cette approche remet donc la volonté politique au centre. Si le déclin est une fatalité, la politique ne peut plus que gérer, amortir, indemniser et communiquer. Mais si le déclin procède aussi de décisions identifiables, alors il peut être combattu par d’autres décisions. C’est là que le rapport Thomas More devient particulièrement précieux dans la perspective du second volet, annoncé pour les premiers jours de 2027, consacré cette fois aux « 50 décisions pour redresser la France ». Le rapport de juin posait le diagnostic. Le suivant devra ouvrir l’épreuve du remède.

Le paradoxe français : un État immense, mais affaibli

Le rapport ne doit pas être lu comme un simple catalogue de décisions. Son fil rouge est plus profond : la France n’a pas seulement accumulé de mauvais choix ; elle a progressivement perdu la maîtrise de ses propres instruments de puissance. L’État français n’a pas disparu. Il n’a même jamais été aussi présent dans la vie quotidienne des citoyens. Il prélève, dépense, réglemente, encadre, administre, redistribue, interdit, autorise, compense. Mais cette omniprésence ne s’est pas traduite par une plus grande efficacité. L’un des paradoxes français est celui d’un État immense dans ses moyens, mais souvent faible dans ses fonctions essentielles.

La France n’a pas seulement trop administré ; elle a trop souvent administré à la place de gouverner. C’est peut-être l’un des fils rouges du rapport : l’État s’est étendu dans les procédures au moment même où il reculait dans ses missions essentielles. Il a multiplié les dispositifs sans toujours restaurer la décision. Il a créé des agences, des normes, des procédures et des mécanismes compensatoires, mais il a laissé se dégrader l’école, l’hôpital, l’intégration, la sécurité, l’industrie, l’énergie, la démocratie locale et la confiance dans les institutions.

Cette confusion traverse de nombreux points du rapport. En matière scolaire, les auteurs voient dans le collège unique, le pédagogisme et l’abaissement des exigences un affaiblissement de la transmission. En matière migratoire, ils considèrent que le regroupement familial, Schengen, l’aide médicale d’État ou la directive retour ont réduit la capacité de l’État à maîtriser les flux. En matière judiciaire, ils dénoncent une culture de l’excuse et un recul de la protection due aux citoyens. En matière économique et sociale, ils relient la retraite à 60 ans, les 35 heures, l’extension de l’État social, l’inflation normative et certains choix fiscaux à une perte de compétitivité et de responsabilité. En matière européenne, ils estiment que la France a transféré des attributs de souveraineté sans recevoir en retour une véritable souveraineté européenne.

Le mérite du rapport est de relier ces sujets entre eux. L’un des défauts de la vie politique française est de tout traiter séparément : la dette, l’école, l’immigration, les normes, l’industrie, l’hôpital, la sécurité, la commune, l’Europe, la famille ou l’énergie. Chaque sujet devient une séquence médiatique, une réforme sectorielle, une urgence ponctuelle. Le rapport Thomas More tente au contraire de les articuler. Il propose une lecture systémique du déclassement.

Cette lecture oblige aussi la droite française à regarder l’une de ses contradictions anciennes. Le rapport, bien qu’inscrit dans une sensibilité libérale-conservatrice assumée, ne vise pas seulement la gauche. Il rappelle, en creux, l’une des grandes faiblesses des alternances françaises : la droite a souvent dénoncé des ruptures imposées par la gauche, mais elle est rarement revenue sur elles lorsqu’elle a retrouvé le pouvoir. Une réforme contestée devient rapidement irréversible dès lors qu’elle est enveloppée dans les mots du progrès, de l’égalité, des droits ou de la modernité. À force, ce n’est plus seulement la confiance dans les gouvernants qui s’abîme, mais l’idée même que l’alternance puisse produire une véritable alternative.

Du constat aux décisions de redressement

C’est ici que le second rapport, annoncé pour les premiers jours de 2027, sera décisif. La force du premier crée naturellement l’attente du second. Après avoir nommé les causes, il faudra indiquer les voies du redressement. Après avoir identifié les mécanismes du déclassement, il faudra proposer une méthode de gouvernement. Le passage du diagnostic aux remèdes sera l’étape la plus exigeante, parce qu’il ne s’agira plus seulement de comprendre ce qui a affaibli la France, mais de dire comment inverser les trajectoires.

Le redressement n’est pas une atmosphère. C’est une méthode. La question centrale sera donc celle de la hiérarchie. Si cinquante ans de décisions ont contribué à affaiblir la France, toutes ne pourront pas être traitées en même temps. Il faudra distinguer l’urgence régalienne, la reconstruction scolaire, la maîtrise migratoire, la souveraineté énergétique et industrielle, la réforme institutionnelle, la responsabilité budgétaire, la liberté communale, la simplification normative et la relance démographique. Il faudra aussi dire ce qui relève de l’État, des collectivités locales, de l’Union européenne et de la société elle-même.

La France ne pourra pas se redresser en ajoutant seulement une nouvelle couche de politiques publiques à l’empilement existant. Elle devra retrouver une capacité de choix. Restaurer l’autorité de l’État suppose de réduire son bavardage administratif. Rendre de la liberté aux communes suppose de desserrer l’étau central. Reconstruire l’école suppose de remettre la transmission au-dessus de l’idéologie. Réindustrialiser suppose de préférer la puissance productive à la seule conformité normative. Reprendre la maîtrise migratoire suppose de remettre le droit au service d’une volonté politique clairement exprimée.

Le rapport Thomas More place ainsi la droite de gouvernement devant une exigence. Il ne suffit plus de dénoncer le déclin, ni de promettre une alternance de gestion. Il faut dire quelles ruptures sont assumées, quelles souverainetés doivent être reprises, quelles missions essentielles doivent être rendues à l’État, quelles libertés doivent être rendues aux Français, et quelles illusions doivent être abandonnées.

Le rapport de juin était un acte de diagnostic. Celui annoncé pour les premiers jours de 2027 devra être une méthode de redressement. Toute la difficulté est là. Car si la France a réellement été affaiblie par cinquante ans de décisions politiques, elle ne pourra pas être relevée par quelques ajustements prudents ni par une simple alternance de discours. Le diagnostic est posé. Reste à savoir si le remède sera à la hauteur du mal décrit.


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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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