DÉCRYPTAGE – Afghanistan, l’armée étrangère qui se dissimule sous le drapeau taliban

DÉCRYPTAGE – Afghanistan, l’armée étrangère qui se dissimule sous le drapeau taliban

lediplomate.media — imprimé le 28/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Des combattants ouïghours et ouzbeks auraient été intégrés aux structures de l’Émirat. Mais le chiffre de trois mille hommes reste à démontrer

Une analyse publiée le 25 septembre par Ajmal Sohail affirme que plus de trois mille combattants étrangers, principalement ouïghours et ouzbeks, auraient été transférés ces derniers mois vers des centres militaires et des postes-frontières liés aux talibans. Leur principal point de concentration serait le Badakhchan, dans le nord-est de l’Afghanistan.

Les images présentées par la source montreraient certains de ces militants portant des uniformes talibans, armés et placés sous les drapeaux de l’Émirat. L’adoption des signes distinctifs officiels servirait à effacer toute différence visible entre les combattants afghans et les membres des organisations djihadistes transnationales.

Le phénomène est plausible et partiellement documenté. Le chiffre global de trois mille hommes ne trouve cependant, pour le moment, aucune confirmation indépendante dans les sources internationales disponibles. Il doit donc être considéré comme une estimation de la source et non comme une donnée définitivement établie.

Les confirmations des Nations unies

Le rapport des Nations unies publié en février 2026 offre une base plus solide. Il affirme que les militants du Mouvement islamique du Turkestan oriental, également connu sous le nom de Parti islamique du Turkestan, ont pu circuler en Afghanistan grâce à la protection des autorités de fait et à la délivrance de documents d’identité.

Selon le rapport, ces combattants se seraient progressivement concentrés dans le Badakhchan, tout en se finançant grâce à la culture du pavot et aux activités minières. Environ 250 membres auraient intégré les forces de police talibanes au cours de l’année 2025.

Le rapport suivant du Conseil de sécurité, publié en août 2026, signale une nouvelle concentration du mouvement ouïghour dans le Badakhchan et le corridor du Wakhan, ainsi que la constitution de noyaux dans la province de Kunduz. Le groupe aurait également invité ses militants présents en Syrie à rejoindre l’Afghanistan. Certains États considèrent toutefois que l’organisation reste numériquement limitée et soumise à des restrictions opérationnelles imposées par les talibans.

Nous ne sommes donc pas face à une pure invention. La présence de réseaux djihadistes originaires d’Asie centrale est avérée, tout comme leur concentration dans le nord-est et l’intégration de certains de leurs membres aux structures de sécurité talibanes.

En revanche, rien ne prouve encore que les trois mille hommes évoqués soient tous ouïghours ou ouzbeks, qu’ils aient été transférés depuis juillet et qu’ils opèrent durablement comme des unités placées sous l’autorité directe de l’Émirat.

L’uniforme comme instrument de clandestinité

Du point de vue militaire, l’élément le plus important n’est pas le nombre absolu de combattants, mais leur éventuelle transformation organisationnelle.

Un groupe djihadiste autonome possède des camps, des commandants et des symboles reconnaissables. Il peut être surveillé, infiltré et frappé. Une organisation dispersée à l’intérieur des unités talibanes devient, en revanche, beaucoup plus difficile à identifier.

L’uniforme offre une protection, une liberté de mouvement, un accès aux armes et la possibilité de franchir les postes de contrôle. L’intégration dans la police permet également de recueillir des informations, de vérifier les documents, de surveiller la population et de repérer les opposants.

Une zone grise se constitue ainsi, dans laquelle il devient impossible de déterminer où s’arrête l’Émirat et où commence le réseau djihadiste international. Cette ambiguïté offre aux talibans un avantage évident : ils peuvent employer des combattants expérimentés tout en niant l’existence d’organisations étrangères autonomes.

Cela ne signifie pas nécessairement que ces militants soient pleinement intégrés à la chaîne de commandement. Il pourrait également s’agir d’un accord de convenance : une obéissance formelle aux autorités talibanes en échange d’une protection, de documents d’identité et d’une liberté d’action limitée.

Pourquoi le Badakhchan est décisif

Le Badakhchan est une région montagneuse, difficile à contrôler et située dans une position géographique exceptionnelle. Il est frontalier du Tadjikistan et atteint, à travers le corridor du Wakhan, la frontière chinoise. Il se trouve également à proximité du Pakistan et des voies conduisant vers le reste de l’Asie centrale.

Celui qui contrôle cette province peut surveiller ou menacer les principales voies de communication entre l’Afghanistan, la Chine et les républiques d’Asie centrale. Les montagnes offrent des refuges naturels, tandis que la faiblesse des institutions locales favorise le trafic d’armes, de stupéfiants et de minerais.

La région est également devenue un point de fragilité interne pour l’Émirat. Au cours de l’été 2026, des affrontements ont opposé les forces talibanes à des commandants locaux dissidents et à des organisations de résistance.

Les Nations unies ont précisé que ces combats ne menaçaient pas encore le contrôle général du pays, mais qu’ils montraient les conséquences de l’exclusion des communautés locales de la répartition du pouvoir et des ressources.

L’emploi de combattants étrangers pourrait donc répondre à une nécessité intérieure : réduire la dépendance de Kaboul envers les commandants locaux tadjiks ou ouzbeks et renforcer le contrôle de la direction pachtoune sur les provinces septentrionales.

Le piège stratégique chinois

Pour Pékin, la présence ouïghoure en Afghanistan constitue une menace directe. Le Parti islamique du Turkestan considère la région chinoise du Xinjiang comme faisant partie de son champ de lutte et continue d’utiliser la répression des Ouïghours comme instrument de propagande et de recrutement.

La Chine a besoin des talibans pour protéger ses frontières, ses investissements miniers et ses futures voies commerciales. Les talibans ont, de leur côté, besoin des capitaux chinois, d’une reconnaissance diplomatique et d’un soutien économique.

Mais l’Émirat ne veut pas apparaître comme le gendarme de Pékin contre des militants ayant combattu pendant des années aux côtés des talibans. La solution pourrait consister à les disperser, à les intégrer aux structures officielles, à les priver de leurs symboles autonomes et à garantir qu’ils n’attaqueront pas la Chine.

Cette solution reste précaire. Absorber une organisation ne signifie pas nécessairement la désarmer. Cela peut, au contraire, lui offrir une protection institutionnelle.

L’inquiétude de l’Asie centrale

Le Tadjikistan et l’Ouzbékistan observent également la situation avec une inquiétude croissante. Les militants d’origine tadjike et ouzbèke connaissent les langues, les sociétés et les réseaux familiaux de la région.

Ils n’ont pas besoin d’occuper des territoires pour produire de l’instabilité. Ils peuvent encourager le recrutement, les sabotages, les attentats et la propagande clandestine.

Le risque immédiat n’est pas celui d’une invasion de l’Asie centrale, mais celui de la constitution d’une base arrière protégée. L’Afghanistan pourrait devenir le territoire où former des cadres, conserver des armes et préparer des opérations destinées à être conduites ailleurs.

Cette situation favorise le renforcement des frontières, la coopération entre la Russie, la Chine et les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’une normalisation progressive des relations avec Kaboul.

Le paradoxe est évident : la présence djihadiste empêche la pleine reconnaissance des talibans, mais elle pousse simultanément les pays voisins à négocier avec eux, car aucune autre autorité ne contrôle réellement le territoire afghan.

Le véritable problème réside dans la nature du régime

La question essentielle n’est pas de savoir si le Badakhchan accueille exactement trois mille combattants étrangers ou seulement quelques centaines. Il faut plutôt déterminer si l’Émirat combat véritablement les organisations transnationales ou s’il se contente de les rendre moins visibles.

L’intégration des militants dans les forces talibanes permet à Kaboul d’affirmer qu’il n’existe plus en Afghanistan de formations étrangères indépendantes. Mais la disparition d’un drapeau n’entraîne pas celle d’un réseau.

Le nouvel Afghanistan pourrait donc ne pas être un sanctuaire djihadiste comparable à celui qui existait avant 2001. Il pourrait devenir quelque chose de plus sophistiqué : un État dans lequel les organisations étrangères survivent sous surveillance, intégrées et dissimulées au sein des structures du pouvoir.

Une menace moins spectaculaire, mais précisément pour cette raison beaucoup plus difficile à surveiller.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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