ANALYSE – Al-Qaïda se réinvente en Afrique : Du Sahel à la Somalie, la métamorphose d’un réseau

ANALYSE – Al-Qaïda se réinvente en Afrique : Du Sahel à la Somalie, la métamorphose d’un réseau

lediplomate.media — imprimé le 15/09/2026
ANALYSE – Al-Qaïda se réinvente en Afrique : Du Sahel à la Somalie, la métamorphose d'un réseau

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, l’organisation terroriste n’a pas disparu. Elle s’est transformée en un archipel de franchises locales, dont le moteur financier bat au Sahel et le front militaire s’enlise en Somalie.

C’est un constat qui ne figure dans aucun communiqué triomphal, mais que les états-majors occidentaux répètent désormais sans détour. « L’Afrique est l’épicentre du terrorisme mondial », a tranché le général Dagvin Anderson, commandant du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), lors du forum de Sedona, en Arizona. Son argument est difficilement contestable : les directions d’Al-Qaïda et de l’État islamique « sont aujourd’hui entièrement africaines », qu’il s’agisse de la Somalie, du Nigeria, du Mali ou du Niger.

Plus troublant encore pour les chancelleries : le centre de gravité financier du réseau. Selon le général Anderson, le « moteur économique » d’Al-Qaïda se trouve au Sahel, où l’organisation engrange « des millions de dollars » par l’extorsion, les rançons d’enlèvements et les trafics en tout genre. L’Afrique n’est donc plus seulement un sanctuaire : elle est devenue la caisse de résonance qui permet au réseau de financer ses opérations.

C’est ce que documente Le Monde dans son enquête du 11 septembre 2026, « Du Sahel à la Somalie, comment Al-Qaïda se réinvente en Afrique », qui retrace cette mutation patiente et méthodique.

L’évaluation la plus récente des Nations unies abonde dans ce sens. L’importance du continent comme théâtre d’opérations « ne cesse de croître », note l’ONU, le JNIM, l’EIGS et l’ISWAP élargissant tous leur zone d’influence, tandis qu’al-Shabab en Somalie, l’ADF et AQAP au Yémen conservent des « capacités significatives ». Les organisations terroristes « continuent de dépendre fortement des rançons, de l’extorsion et des taxes illégales pour financer leurs activités ».

Le Sahel, nouveau centre de gravité

C’est au Sahel que se joue l’épisode le plus spectaculaire de cette recomposition. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), né en 2017 de la fusion de plusieurs groupes liés à Al-Qaïda, est aujourd’hui actif au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Sa force ne se mesure pas au nombre de ses attentats, mais à sa capacité à redessiner la carte politique de la région.

À partir du 25 avril 2026, le JNIM a lancé, en coordination avec le Front de libération de l’Azawad (FLA), une série d’attaques coordonnées contre plusieurs postes militaires et villes stratégiques du Mali.

Le bilan a sidéré les observateurs : le ministre malien de la Défense a été tué, des villes clés du Nord comme Kidal sont tombées, et le JNIM a ensuite imposé un blocus à Bamako. Le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné « dans les termes les plus vigoureux » ces « attaques terroristes ignobles et lâches ». Mais les mots ne suffisent pas : une branche d’Al-Qaïda assiège la capitale d’un État souverain.

La stratégie du JNIM ne s’arrête pas aux armes. L’organisation vise le contrôle des « sources de revenus et des routes commerciales illicites » et étend son influence vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest. Au Nigeria, elle aurait renforcé son empreinte par des alliances avec des bandits locaux. Cette fusion avec la criminalité organisée rend le groupe d’autant plus difficile à éradiquer.

Les chiffres donnent le vertige. Selon l’Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), entre janvier 2025 et avril 2026, 561 attaques contre des civils au Burkina Faso, au Mali et au Niger ont fait au moins 3 291 morts.

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En Somalie, une guerre d’usure sans issue

À l’autre extrémité du continent, al-Shabab illustre une autre facette de la métamorphose : l’enracinement. La branche somalienne d’Al-Qaïda « contrôle de vastes zones du sud et du centre du pays » et a « reconquis en 2025 de nombreux territoires perdus lors de la contre-offensive gouvernementale de 2022-2023 ».

L’International Crisis Group parle d’une « impasse » : gouvernement et insurgés sont « engagés dans un combat existentiel ». En 2022-2023, l’armée somalienne avait repris de vastes territoires dans le centre du pays.

L’année suivante, al-Shabab en reprenait une large partie. Avec une Somalie « de plus en plus fragmentée politiquement » et une aide étrangère en repli, la crainte grandit que « les militants finissent par s’emparer du gouvernement national ».

Les opérations militaires se poursuivent pourtant. En mars 2026, les forces de l’Union africaine et somaliennes ont repris deux villes stratégiques du Sud, Darussalam et Mubarak, lors de l’opération « Rolling Thunder ». Début 2026, Mogadiscio annonçait avoir tué plus de 60 combattants, dont un haut responsable ayant planifié l’attentat de 2017 (587 morts). Mais chacun sait que décapiter une organisation ne suffit pas lorsqu’elle puise sa force dans les fractures sociales locales.

Une organisation apprenante

Comment Al-Qaïda a-t-elle survécu à un quart de siècle de guerre contre le terrorisme ? En changeant de nature. « Al-Qaïda n’est plus une organisation hiérarchique dotée d’un leadership charismatique, mais un réseau décentralisé de franchises dispersées à travers l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud et au-delà », analysent Colin P. Clarke et Clara Broekaert dans le CTC Sentinel. Le groupe n’a pas mené d’« opérations externes spectaculaires » depuis des années, préférant une « reconstruction patiente » et le soutien aux revendications locales de ses branches.

Le commandement central a accordé à ses franchises une « autonomie opérationnelle », à condition qu’elles respectent l’idéologie générale. Ce modèle permet au réseau de survivre même lorsque sa tête est frappée. Et il a appris la discrétion : « ne pas revendiquer ce qu’elles font », car « trop de visibilité a des conséquences ». Le général Anderson résume : ces organisations sont des « organisations apprenantes », qui « ont évolué et se sont déplacées vers l’Afrique ».

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Un terreau fertile

Reste la question de fond : pourquoi l’Afrique ? Parce que le Sahel cumule les vulnérabilités. Sécheresse, dégradation des terres, tension sur l’eau, pauvreté, croissance démographique, conflits fonciers, gouvernance locale défaillante : autant de facteurs qui, lorsqu’ils se superposent, « aggravent les contradictions sociales préexistantes ». « Quand les ressources deviennent très rares, les conflits s’intensifient », souligne Rosalind Enyavira, et « les organisations extrémistes violentes cherchent à exploiter les fractures déjà présentes entre les communautés pour recruter et pousser à la radicalisation ».

Le dilemme de la lutte antiterroriste tient dans cette phrase : même lorsqu’une organisation est détruite, « les conditions qui font naître de nouveaux risques d’extrémisme peuvent subsister ». Tant que les conflits fonciers perdurent, que l’eau se raréfie et que les jeunes manquent d’emplois, le terreau restera fertile.

Il y a vingt-cinq ans, le monde traquait un ennemi tapi dans les grottes de Tora Bora. Aujourd’hui, cet ennemi s’est fondu dans le sable du Sahel, les ruelles de Mogadiscio et les marges oubliées d’innombrables conflits. La guerre n’est pas terminée. Elle a changé de terrain.

Sources :

  • « Du Sahel à la Somalie, comment Al-Qaïda se réinvente en Afrique », Le Monde, 11 septembre 2026
  • Combating Terrorism Center at West Point, « The Global State of al-Qa’ida 24 Years After 9/11 », 31 août 2026
  • Déclaration du Conseil de sécurité de l’ONU sur les attaques au Mali, CGTN Africa, 16 mai 2026
  • Dawn, « MILITANCY: THE NEW FACE OF AL QAEDA », 16 novembre 2025

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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