TRIBUNE – Europe : Un rêve échafaudé au Royaume d’utopie !

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Pour qui sonne le glas ? ». Le titre d’un célèbre roman d’Ernest Hemingway publié en 1940 mais aussi une expression qui signifie annoncer ou marquer la fin prochaine, la mort ou l’effondrement de quelque chose. N’est-ce pas ce qui vient de se passer en ce 30 août 2026 avec le refus clair exprimé par le peuple islandais lors d’un referendum – pour la deuxième fois – de la perspective d’une adhésion à l’Union européenne ? Une nouvelle claque pour l’arrogante Union européenne et ses grands prêtes sûrs de leur fait qui n’avaient pas mesuré à sa juste valeur l’attachement des citoyens islandais à leur modèle et le rejet d’un carcan normatif bruxellois insupportable. Décidément, les faits sont têtus. Les citoyens européens semblent fâchés avec le rêve des Pères fondateurs et n’apprécient guère ce Machin, dont ils jugent à tort ou à raison, qu’il leur apporte plus de mal que de bien. 21ans après nous, les citoyens de ce pays insulaire ont décidé de choisir la négative lors d’une consultation : non à la reprise d’une négociation entre Reykjavik et Bruxelles en vue d’une adhésion du pays à l’Union européenne. Alors, qui a le mieux dit non au « sens de l’histoire » ? L’histoire de la construction européenne ne serait-elle qu’un éternel recommencement. Une guerre des anciens et des modernes. Un clivage toujours croissant entre l’Europe bénie des technostructures et l’Europe maudite des peuples.
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L’Europe ou la bénédiction des technostructures
D’une Europe originelle de la combinaison de la pensée et de l’action, une Europe des nations et des projets, nous passons à une Europe à fronts renversés, une Europe de l’action sans pensée, une Europe des technocrates, des normes et des procédures.
L’Europe des nations et des projets : l’Europe qui gagne
Quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous entrons dans une décennie prodigieuse. 1950, déclaration de Robert Schuman : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble. Elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ». 1951, création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier – CECA – entre six États – Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas -. 1957, création de la Communauté économique européenne – CEE – et de la Communauté européenne de l’énergie atomique – Euratom -. Ces initiatives se situent dans le droit fil de la Déclaration Schuman, du projet de Jean Monnet, d’une construction fondée sur le binôme pensée/action. 1963, conclusion du traité de l’Élysée scellant la réconciliation franco-allemande, également le rôle de locomotive de Bonn et de Paris dans le projet européen ! La première phase de la construction européenne fonctionne parfaitement tant les projets mis en œuvre correspondent à des objectifs clairs. 1962 est l’année du début de la politique agricole commune – PAC -, l’un des grands succès de l’Europe. 1968 est l’année de la mise en place d’une union douanière à Six et la suspension des droits de douanes entre États qui convergent sur le plan commercial. 1978 est l’année de la première élection au suffrage universel direct du Parlement européen, mettant en pratique l’idée d’une association plus étroite des citoyens au processus décisionnel politique. 1986 voit la réalisation de l’Acte unique européen permettant une simplification et une convergence accrue. 1992 voit l’adoption du traité de Maastricht qui crée « l’Union européenne », étape essentielle du projet européen dans son volet politique après le volet commercial et économique. 1995 est l’année de la conclusion, entre sept États, des accords de libre circulation de Schengen. 1997 est l’année du traité d’Amsterdam qui renforce le volet juridique et accroit les domaines de compétence communautaire aux questions de liberté, sécurité et justice. En 2001, le traité de Nice modifie le système institutionnel et décisionnel. 2002 est l’année de l’introduction de l’euro dans des douze des quinze État membres. En 2020, il est la monnaie de vingt États[1].
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L’Europe des technocrates, des normes, des procédures … : l’Europe qui perd
La machine semble sur les bons rails mais c’est sans compter sur le poids exorbitant des technocrates, des normes des procédures mais aussi sur une certaine forme d’inertie des États, plus prompts à communiquer qu’à agir, à s’agiter au lieu de prévoir. «Mais arrêtez donc d’emmerder les Français ! Il y a trop de lois, trop de textes, trop de règlements dans ce pays ! On en crève ! Laissez-les vivre un peu et vous verrez que tout ira mieux ! Foutez-leur la paix ! Il faut libérer ce pays !». Cette citation célèbre de Georges Pompidou résume à elle seule le mal profond dont souffre une Union européenne déconnectée des préoccupations des citoyens européens qui n’en peuvent mais. Il ne se passe pas une semaine sans que nous ne découvrions un nouveau règlement, une nouvelle directive, de nouveaux trains de sanctions contre la Russie, de nouvelles procédures picrocholines, de nouvelles structures inutiles. Par contre, l’Europe apparait de plus en plus pour ce qu’elle est un bateau ivre sans capitaine, sans boussole, sans cap balloté incapable d’affronter les vents mauvais qui viennent des États-Unis, de Chine, de Russie ou d’ailleurs. Les mots stratégie et prospective semblent inconnus dans les cercles autorisés bruxellois qui préfèrent naviguer à vue. Le résultat est devant nos yeux. Les citoyens estiment que l’Union européenne des quatre libertés et de la porte ouverte ne les protège plus. Elle les expose à tous les prédateurs de la planète. Et, ils n’en manquent. L’Union européenne n’est pas au rendez-vous des grands défis du XXIe siècle : stratégique, diplomatique, climatique, énergétique, numérique, spatial … Elle se contente de regarder les trains passer telle une vulgaire spectatrice d’un monde en pleine recomposition sur lequel elle n’a pas la moindre prise. Peu lui chaut. Elle préfère la procrastination à l’action. Elle préfère la communication à l’action. Elle préfère la réunionite à l’efficacité. Elle préfère le court terme au long terme. Elle semble incapable de regarder au-delà de l’horizon pour anticiper les changements profonds de gouvernance du monde en gestation. Jamais, un conseil européen au niveau des chefs d’État et de gouvernement n’est consacré à débattre des questions de substance en lieu et place des questions de forme. Ainsi va l’Europe au Berlaymont.
Comme cela était largement prévisible, après le temps des décennies prodigieuses pour la construction européenne vient le temps des décennies dangereuses. Le temps de la défiance croissance des peuples à l’égard d’un canard sans tête qui va et vient sans objectif précis.
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L’Europe ou la malédiction des peuples
Manifestement, les dirigeants européens ne semblent pas prendre toute la mesure de la signification des mandales française, britannique et islandaise dans leur approche de la question européenne qui tourne à la déconnection des États membres et du machin bruxellois.
Des mandales française, britannique et islandaise à l’Europe citadelle assiégée[2] : les peuples se rebiffent.
La non-adoption du projet de traité constitutionnel, après les scrutins négatifs en France et aux Pays-Bas de 2005 et son remplacement par un traité regroupant les textes anciens en 2007, marquent un tournant dans l’aventure européenne. Ils constituent le symptôme d’une méfiance croissante des peuples à l’égard de la conception actuelle de l’Union européenne. Ce qui ne simplifie pas la tâche des dirigeants des Vingt-Sept. Quelques années plus tard, le Brexit – 2020 – alimente encore le doute sur l’adhésion de ces mêmes peuples au projet européen. Plusieurs raisons expliquent cette défiance croissante : préférence pour une approche institutionnelle par rapport à une approche fonctionnelle débouchant sur un millefeuille administratif ; extension, parfois problématique, des pouvoirs de la Commission et rétrécissement corrélatif de ceux du Conseil ; approche plus souvent réactive que proactive sur les grands défis du siècle – intelligence artificielle[3], voiture électrique, environnement, pandémies … – laissant une part réduite à l’anticipation ; préférence d’une approche tactique de court terme à une démarche stratégique de long terme ; impact de la crise du multilatéralisme sur l’Union européenne …. Cerise sur le gâteau, les citoyens de ce pays insulaire qu’est l’Islande décident de choisir la négative lors d’une consultation du 30 août 2026 : non à la reprise d’une négociation entre Reykjavik et Bruxelles en vue d’une adhésion du pays à l’Union européenne. Jean-Noël Barrot, Ursula von der Leyen, Kaja Kallas… Inconscients de leur qualité de repoussoirs, les apôtres de l’UE sont allés prêcher la parole affirmative auprès des Islandais. Au point que leur Première ministre, pourtant favorable au « oui », a demandé à Bruxelles de « rester à distance ». Ingérants et ingérés n’en ont fait qu’à leur tête…[4] Le résultat est devant nous. L’Union européenne n’intéresse guère les États qui pourraient lui apporter une contribution positive. Ceux dont elle aurait le plus grand besoin. Elle n’intéresse que ceux qui viennent y quémander subsides et respectabilité. Ceux dont elle n’a nul besoin. Un comble pour une organisation en crise systémique ! Une sorte de masochisme diplomatique qui pourrait la conduire dans le mur faute d’un sursaut salutaire.
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De la déconnection des États membres et du Machin bruxellois : les peuples disent stop
Après cette magistrale gifle islandaise et alors que la guerre gronde à nos portes (Ukraine, Iran), que croyez-vous que fassent nos dirigeants européens omnipotents et omniscients (à l’instar de l’homme au jet ski) pour préparer un futur incertain à la lumière d’un présent peu encourageant ? Qu’ils se réunissent immédiatement en conclave – à Dublin qui assure la présidence semestrielle de l’Union – pour échanger sur les dangers imminents qui pèsent sur nos pays ? Que nenni. La réponse à cette question nous est fournie dans un article particulièrement fourni que nous livre Le Monde[5]. On croit tomber à la renverse en découvrant ce bibelot d’inanité sonore. À l’invitation de la très transparente, Kajas Kallas en charge du SEAE (Service européen pour l’action extérieure) pour « tenter une relance du service diplomatique européen, une administration en plein doute » en raison des « critiques récurrentes contre le manque de cohérence de la politique étrangère et la rivalité constante » entre deux dames blondes : l’ex-première ministre de Lettonie et la « gauleiterin » à la tête de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. En un mot, il est urgent de règles des problèmes de crêpage de chignons entre deux femmes qui se battent pour asseoir l’autorité de leurs administrations pléthoriques et non pour définir une politique étrangère cohérente et la mettre en œuvre par un outil diplomatique efficace. Rappelons que l’Europe n’a ni politique étrangère commune, ni diplomatie commune mais que toutes ces fredaines nous coûtent un pognon de dingue. Voilà où nous en sommes pour apaiser la colère récurrente des peuples ! Le quotidien du soir nous livre les confidences d’un diplomate anonyme clairvoyant qui déclare sous le manteau que « la question de savoir qui siège et quelle direction générale dépend chacun ne permettra pas de régler les grands problèmes du monde ». Que cela est bien dit ! Cette aventure européenne, qui ressemble à une sorte de rupture amoureuse revisitée sous forme de farce diplomatico-politique, n’intéresse nullement les citoyens européens qui attendent des réponses concrètes à leurs préoccupations concrètes. Nous en sommes encore loin[6]. Nous vivons dans deux mondes qui s’ignorent : celui des eurocrates insoucieux de la piétaille[7] et celui des citoyens ayant les pieds sur terre et soucieux de leur bien-être. Dont acte.
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« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant : l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! Mais ça n’aboutit à rien et ça ne signifie rien. Il faut prendre les choses comme elles sont. Vous avez un pays français. Il y en a un. Vous avez un pays allemand. Il y en a un. Vous avez un pays italien, un pays belge, un pays hollandais, un pays luxembourgeois. Et vous avez un peu plus loin un pays anglais et un pays espagnol… Ce sont des pays. Ils ont leur histoire, ils ont leur langue, ils ont leur manière de vivre. Ce sont ces pays-là qu’il faut mettre ensemble. Ce sont ces pays-là qu’il faut habituer progressivement à vivre ensemble et à agir ensemble » (Entretien télévisé du général de Gaulle avec Michel Droit, 14 décembre 1965). Six décennies plus tard, le jugement porté par le fondateur de la Cinquième République sur l’aventure européenne n’a pas pris la moindre ride à juger de la sidération de nos « fédérastes » face à l’incapacité structurelle de l’Union européenne à relever les multiples défis de la « construction d’un monde en état de guerre permanent » (Pape Léon XIV). Quand les dirigeants européens accepteront-ils de consulter régulièrement les citoyens – leurs mandants légitimes – pour connaître leurs souhaits pour le futur au lieu de les ignorer superbement comme ils le font avec une constance qui force le respect ? Quand accepteront-ils de reconnaître qu’ils font fausse route depuis des décennies avec une morgue insupportable et indéfendable ? Faute de quoi, l’Europe restera un rêve échafaudé au Royaume d’utopie.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Paul Dahan, Réflexions sur les modalités et vicissitudes de la construction européenne,Questions internationales, n° 134, décembre 2025- janvier 2026, pp. 112 à 117.
[2] Jean Daspry, Europe, la citadelle assiégée, www.lediplomate.media , 23 juin 2026.
[3] Virginie Malingre, L’Union européenne cherche à rattraper son retard dans l’IA, Le Monde, 11 avril 2025, p. 16.
[4] Antoine Margueritte, « Non » islandais vs. « Non » français à l’Union européenne : quel référendum est le plus historique ?, www.marianne.net , 31 août 2026.
[5] Philippe Jacqué, Le plan de Paris et de Berlin pour la diplomatie de l’UE. Depuis plusieurs mois, le débat fait rage sur la meilleure manière de mener la politique étrangère de l’Europe, Le Monde, 3 septembre 2026, p. 5.
[6] Olivier Pinaud, L’Europe spatiale freinée par ses divisions. Le sommet qui s’ouvre à Paris reflète les désaccords franco-allemands et le retard pris sur les États-Unis, Le Monde, 9 août 2026, p. 12.
[7] Philippe Jacqué, Le non de l’Islande ne remet pas en cause l’attractivité de l’UE, Le Monde, 9 septembre 2026, p. 25.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
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