ANALYSE – D’Ankara à Paris, l’étrange défaite de l’Europe

Par Raphaëlle Auclert
« Au fond de leur cœur, les chefs étaient prêts à désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournirait leurs soldats »
Marc Bloch, juillet 1940
L’histoire est parfois d’une cruelle ironie : alors que le grand intellectuel et résistant Marc Bloch vient d’entrer au Panthéon, la tragédie qu’il décrivait dans l’Étrange défaite semble se rejouer sous nos yeux. Après que l’armée française fut foudroyée en quelques semaines par celle du Reich, il parlait alors du « plus atroce effondrement de notre histoire. » Mais un autre, pire encore, n’est-il pas devant nous ?
Car on la sent, irrésistible, la marche vers la guerre, lancée dans un épais brouillard mêlant menace irrationnelle, incantations hystériques, dogmatisme, censure, peur viscérale instillée dans chaque discours au détour d’une phrase, d’un sous-entendu. La France devrait se préparer, nous explique-t-on, à « perdre ses enfants » ou à « payer le prix du sang. » Si les années 1930 étaient marquées au sceau du pacifisme d’un peuple meurtri au plus profond de sa chair, jamais remis de son voyage au bout de la nuit de 1914, c’est désormais une hubris décomplexée qui semble posséder nos élites. Pour autant, derrière ces passions aveugles opposées, on perçoit la même funeste inconscience – Bloch parlait d’un « grossier optimisme » -, le même mépris tacite de dirigeants jetant en pâture au destin la paix et l’avenir de leur peuple. Et on est frappé du contraste entre la petitesse de leurs vues et les forces telluriques qu’ils libèrent, presque distraitement, faisant sauter un à un les verrous de notre souveraineté. Eux, pour qui la politique est moins un sacerdoce qu’un art de vivre et l’honneur une vulgaire course aux honneurs, ne portent plus la voix de la France. Ils se contentent de se joindre au brouhaha faisant écho aux décisions prises ailleurs.
Comme il est loin le temps du refus de la guerre en Irak… Aujourd’hui l’heure est au suivisme moutonnier, a fortioridepuis le retour de Trump à la Maison blanche : est-il nécessaire de rappeler les humiliations subies dans le Bureau ovale, que ce soit en février ou bien en août 2025 ? D’une Europe qui dominait le monde, il ne reste que l’image d’éternels écoliers écoutant avidement leur maître et guettant avec anxiété le moindre sourire approbateur ou sourcil froncé.
À Ankara, des dirigeants en quête de protecteur
C’est du reste ce qui s’est passé à Ankara. À peine débarqué de l’avion, Trump n’a pas manqué de tancer ses homologues européens pour leur manque d’engagement en Iran ; « peut mieux faire », pensait-il très fort en laissant échapper un soupir, avant de déclarer sans ambages que, si ce n’était par amitié pour Erdogan, il ne serait même pas venu. Il a au passage distribué un bon point à Meloni, estimant qu’elle était « quelqu’un de bien, en fait » peu après avoir critiqué sa politique ; une autre fois, il s’amusait de son insistance à vouloir se faire photographier avec lui lors du G7 d’Evian, ce que l’intéressée a farouchement démenti… la Madonna di Roma serait-elle une trumpette ? Comme dans la pièce de son compatriote Pirandello Six personnages en quête d’auteur (1921), les élites européennes en sont réduites à endosser le rôle que le président américain leur assigne dans son récit. Le rêve pour celui dont les réparties et le génie conteur rythment toute la diplomatie, faisant et défaisant les réputations à longueur de posts sur son réseau Truth Social, ou y plantant le décor de batailles titanesques, comme en Iran.
Il faut dire que ce piètre rôle de figurants sur la scène internationale est bien tout ce qui reste aux dirigeants européens, en butte à une forte contestation interne : Meloni a fortement chuté de 57% à ses débuts contre 35% en juin et enregistrait en mai un cinglant échec lors d’un référendum sur la justice; Macron connaît lui un léger retour en grâce à 33% d’opinions favorables (l’effet Évian ?) après avoir plafonné des mois au-dessous de 20%; Merz bat le record historique du chancelier le plus impopulaire avec seulement 17% d’Allemands lui accordant leur confiance; quant au Britannique Keir Starmer, qui avait annoncé sa démission le 22 juin, un récent sondage révèle que seuls 19% de ses compatriotes le regretteront.
En manque de soutiens chez eux, les bons élèves de cette navrante école des fans cherchent donc leur légitimité chez leur « papa » américain, à en croire Marc Rutte, s’arc-boutant sur une posture guerrière face à une menace russe fantasmée. Plus russophobes que la CIA à la grande époque de la guerre froide, sans doute s’attendent-ils à se voir flattés dans leur élan belliciste contre Moscou. En vain. Avec une moue blasée, Trump se désintéresse du théâtre européen, préférant se tourner vers le Pacifique et le Proche-Orient. Quand il déclare à Ankara, des trémolos dans la voix, qu’il y a « beaucoup d’amour dans la salle », le locataire de la Maison blanche parvient à rassurer ses futurs ex-protégés sur ses bonnes grâces envers eux tout en marquant dans les faits son désengagement, laissant ces derniers hébétés dans un vertige de dissonance cognitive.
En revanche, le président américain ne manquerait certainement pas une bonne affaire et Ankara lui a offert un deal juteux comme il les aime : plus de 50 milliards d’euros d’acquisitions industrielles dans le domaine de la défense, en majorité au bénéfice de pavillons américains (Lockheed Martin, le cabinet de conseil informatique Accentur, le fabriquant de Tomahawk Raytheon, celui de drones Northrop Grumman, pour ne citer qu’eux). En outre, le commandement de l’état major OTAN de l’Europe, SHAPE, restera américain. « L’Europe va payer beaucoup plus et ce sera votre victoire », se lamentait le même Rutte auprès de Trump; tandis que le général Gomart, député européen, déplorait lui dans un post LinkedIn daté du 23 juillet qu’« on se fai[sai]t avoir sur toute la ligne. » Difficile de leur donner tort.
Dépourvues de toute initiative stratégique et réduites à sortir le carnet de chèques, celles qui furent jadis les grandes puissances européennes se voient de surcroît entraînées dans des mécanismes de militarisation à grande échelle, aggravant leur perte de souveraineté et les risques d’une escalade échappant à tout contrôle. Les voici donc désormais liées par le NATO Front Door Industry et le NATO Engine, deux instruments introduits à Ankara et visant à « traduire les 5% de PIB investis dans la défense en capacités opérationnelles et à accélérer la production industrielle », annonce le site de l’organisation. Ces derniers temps, tout le monde ne parle que de partage de fardeau, or les Européens viennent d’être sommés de le partager… entre eux. Quant à l’autonomie stratégique de l’Europe, la précision d’horlogerie des commandes, impliquant pour l’essentiel des acteurs de la défense américains, montre qu’il n’y a dans ces mécanismes ni autonomie ni stratégie.
Face à ce périlleux engrenage, on note l’attitude prudente affichée par les Hongrois ou les Slovaques. Et pour cause, ils sont parfaitement conscients qu’en cas de confrontation avec la Russie, ce sont eux qui seraient en première ligne. Même Varsovie, d’habitude pas en reste pour monter au créneau contre les Russes, a pris ses distances ; le 20 juin dernier, le président polonais retirait sa décoration honorifique à son homologue ukrainien, après que ce dernier a nommé un bataillon en l’honneur de l’UPA, l’armée insurrectionnelle ukrainienne responsable du massacre de 100 000 Polonais durant la Seconde Guerre mondiale. On a en outre observé le 14 juillet une première défection ; il s’agit de la Bulgarie, dont le nouveau Premier ministre annonçait depuis Paris que cette alliance n’était « pas la place de la Bulgarie » et affirmait que « la solution au conflit [ukrainien] ne résidait pas dans sa prolongation par des moyens militaires, mais dans une mission diplomatique forte. » Au lendemain même de la réunion censée cimenter l’unité des alliés contre l’ours russe, ce désistement tombe fort mal et révèle combien cette coalition de velléitaires a du plomb dans l’aile. Le 15 juillet, c’était le député européen slovaque Lubos Blaha qui fustigeait depuis Strasbourg les relents fascistes et la corruption du régime de Kiev, exigeant des négociations de paix au lieu d’alimenter l’escalade. Mais laissons un instant ces récentes démonstrations de l’impuissance européenne pour nous attarder sur les leçons que Marc Bloch nous a léguées.
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Une Europe « immense zone de faiblesse »
Dans son pamphlet à charge contre la France d’avant-guerre, Marc Bloch énumère les responsables de cette « étrange défaite. » Une fois la lecture terminée, on comprend que cette dernière était moins étrange que logique ; l’historien Claude Quétel va jusqu’à la qualifier d’« impardonnable. »[1] Notons d’ailleurs que la consternation de Bloch est partagée par un autre grand témoin de l’époque, le général André Beaufre. C’est ce dernier qui qualifie l’Europe d’« immense zone de faiblesse. »[2] Ce qui est le plus frappant et, il faut bien le dire, glaçant, c’est la pertinence de leur constat pour décrire la France et l’Europe d’aujourd’hui.
Dans son réquisitoire, Bloch tient pour responsable « l’ensemble de la communauté française », trop pacifiste, trop fragmentée et plus individualiste que patriote. Et personne n’est épargné, pas même l’auteur qui se reproche à lui-même, comme à ses collègues universitaires, de ne pas avoir œuvré à une prise de conscience collective : « Nous savions que le sursaut allemand viendrait un jour (…) nous savions et nous avons laissé faire. » Responsables aussi, les ouvriers et leurs syndicats ; « on a pas assez travaillé » devant l’imminence de la menace allemande, regrette-t-il, mentionnant la victoire du Front populaire en 1936. Selon l’historien, la priorité aurait dû être donnée à la mobilisation pour produire les moyens de défendre le pays, et non aux avancées sociales telles que les congés payés. Beaufre voit lui aussi dans les années 1930 une France qui « voulait vivre heureuse et sans souci », ce qui n’est pas un mal en soi mais devient un choix fatal devant le danger. Bloch restitue la terreur suscitée par cette victoire électorale auprès de la bourgeoisie ; non pour les risques qu’elle faisait peser sur la sécurité du pays mais, plus trivialement, pour la menace qu’elle y percevait pour ses profits et son statut social.
Les élites politiques et militaires sont également jugées coupables de ce que Bloch appelle encore « le grand désastre de 1940 », paralysées par un « engoncement administratif », des querelles d’ego ou d’officines (il mentionne par exemple la rivalité entre le GQG et l’état-major des armées). « Il n’y avait pas d’Armée française, estime-t-il, mais, dans l’Armée, plusieurs chasses gardées. » Quant aux partis politiques, « prisonniers de dogmes qu’ils savaient périmés, de programmes qu’ils avaient renoncés à réaliser (…) ils servaient de tremplin aux habiles qui se chassaient l’un l’autre du pinacle. »
Bloch fustige également le caractère gérontocratique de la France des années 1930, contrainte de mener une « guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes. » Beaufre ne dit rien d’autre en parlant des « fruits vénéneux de la victoire » et de « l’école des vainqueurs de 1918 » qu’il oppose à la clairvoyance allemande contrainte par la défaite. Selon Bloch, la « glorieuse expérience des chefs adhérait à leur conscience », les poussant à croire que les méthodes de la première guerre suffiraient pour triompher dans la seconde et à oublier que « la guerre pouvait ne pas durer 4 ans. » L’historien conclut froidement : « les Français renouvelaient en 1940 la guerre de 1914-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940. »
Enfin, au-delà des erreurs de stratégie et de commandement, Bloch dénonce une défaite intellectuelle. « Nous n’avons pas su penser cette guerre (…) nous pensions en retard (…) L’heure du châtiment a sonné. Rarement incompréhension aura été plus durement punie », condamne-t-il. Intraitable, il pointe une « sclérose mentale, une paresse de savoir, un manque de curiosité, une foi dans l’immobilisme et le déjà fait. » Il déplore que « nous ayons trop pris l’habitude de nous contenter de connaissances incomplètes et d’idées insuffisamment lucides. » Circonstance aggravante, il estime que la presse, « dite de pure information, servait en fait des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois étrangers à notre pays. »
Répétons-le, le lecteur de Bloch de 2026 ne peut qu’être troublé par l’actualité de ce tableau brossé il y a pourtant 86 ans. Qu’il s’agisse de l’opinion insouciante, hédoniste ou trop occupée à boucler ses fins de mois ; ou bien des médias aux ordres du pouvoir ou d’intérêts privés, unanimes sur un traitement partial du conflit en Ukraine. Par exemple, on y constate tous les jours le quasi-déni de la corruption du régime de Kiev ou des propositions de paix émanant de Moscou. Plus que des « connaissances incomplètes », je lis quotidiennement des déclarations aussi péremptoires qu’ignares sur de soi-disant intentions russes (« La Russie ne supporte pas l’existence même de l’État ukrainien » alors que c’est sa non-neutralité qui pose problème à Moscou), pratiquant sans vergogne le négationnisme historique, qu’il s’agisse de la Rous’ de Kiev, berceau de l’État russe au IXème siècle, ou des collaborateurs nazis en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Heureusement, le réel se charge parfois de rectifier ces excès, notamment lorsque l’hommage officiel rendu en septembre 2023 au Parlement canadien pour avoir combattu l’armée rouge à Yaroslav Hunka, qui s’avéra un ex-officier nazi, tourna au scandale international.
Mais ces errances de discernement ne concernent pas que la lointaine et sauvage Russie. A l’opposé du soi-disant « réveil stratégique européen » annoncé avec tambours et trompettes lors du 14 juillet dernier, on retrouve aujourd’hui la même « léthargie intellectuelle des classes dirigeantes » dénoncée par Bloch en 1940. Cette fois, la menace islamiste s’est substituée à la menace nazie ; et les attentats terroristes ont remplacé la « capacité d’épouvante » des attaques aériennes que décrivait Bloch, induisant ce qu’il appelait un véritable « choc des nerfs » ressenti par toute la population. Comme en 1940, où « il n’existait pas de véritable arrière car les bombardements avaient mangé la distance », de nos jours aucun mètre carré du territoire n’est plus à l’abri d’une attaque au couteau ni d’un camion fou fauchant des passants.
Et, encore comme le déplorait Bloch, alors que l’ennemi est « plus qu’à nos portes », les querelles politiciennes et l’inaction perdurent. On préfère la palabre. Il ne se passe pas un mois, si ce n’est une semaine, sans que le Sénat ou tout autre vénérable cénacle n’organise un forum sur les « menaces à 360 degrés » qui nous guettent. Des experts de compet’, la mine grave et le regard perçant de Terminator, y dissertent sur la Russie évidemment, sur la Chine, l’abandon américain, la conquête spatiale, l’IA et le cyber…. Tout cela est passionnant et formidable, mais personne ou presque pour parler de la menace la plus grave, réelle et non virtuelle celle-là, constituée par ceux qui violent et égorgent nos compatriotes sur notre propre sol. On fait claquer les drapeaux en annonçant un nouveau porte-avion, la dissuasion nucléaire dite avancée, des patrouilles du ciel et des essaims de drones dernier cri, mais que pourra cette inutile armada contre la guerre civile qui couve ? C’est à la guérilla urbaine (et pas seulement urbaine, hélas) qu’il faut se préparer et ce sont ceux qui déclarent vouloir défranciser la France qu’il faut neutraliser et expulser au lieu de faire la sourde oreille. Là encore, notre paysage stratégique rappelle à maints égards l’état-major des années 1930, qui récusait catégoriquement la stratégie offensive et ne voyait aucun avenir à l’avion ni au tank… la suite on la connaît. Seuls de rares courageux entrevoient l’impensé car impensable, telle l’anthropologue spécialiste de l’islam radical Florence Bergeaud-Blackler, qui est calomniée, bannie des grands médias et doit bénéficier d’une protection policière. Ses interventions sont régulièrement annulées par des fonctionnaires fébriles craignant, en explicitant la menace islamiste, d’être taxés de facho ou d’encourager la haine. Dans la France de 2026, on préfère maintenir l’illusion du vivre ensemble que de dénoncer le risque terroriste. Les pacifistes des années 1930 minimisaient la menace nazie (« personne ne nous attaque » assuraient-ils, rappelle Bloch) exactement comme, en 2026, les apôtres de la tolérance refusent de voir le péril islamiste. Comme le dit Beaufre, c’est en mars 1936, lors de la remilitarisation de la Rhénanie, que « nous avons joué notre sort. » A l’époque, Londres ne réagit pas et Paris se contente de saisir la société des nations. On constate la même apathie coupable de nos jours : 10 ans après l’assassinat odieux du Père Hamel, à part des marches blanches et de mièvres discours, rien n’a été fait. L’exposition depuis quelques jours de son aube maculée de sang symbolise autant la défaite de l’État qu’un sombre présage.
Est-il nécessaire de revenir sur notre gérontocratie, commune avec la IIIème République, visée par l’Étrange défaite ? A commencer par la personne du président qui est, malgré son jeune âge et ses allures de cadre dynamique, l’incarnation du règne de ces « vieilles gens et forts en thème » tant décrié par Bloch. Le surdoué énarque, le Mozart de la finance est devenu la copie conforme de ses professeurs. C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle tant de retraités ont voté pour lui : il est comme eux ! Tout chez lui renvoie à la génération précédente, celle qui est arrivée aux affaires dans les années 1980 alors que lui jouait encore aux billes dans sa cour de récréation : de ceux qui l’ont porté au pouvoir (Jacques Attali, Alain Minc et François Hollande) aux valeurs de la gauche caviar de Tonton, en passant par l’abominable Françafrique paternaliste qui nous a valu d’être chassés du continent africain, et jusqu’à ses goûts : fête de la musique afro-techno à la Jack Lang (instituée en 1982), lunettes de Top Gun (1986) et même les tubes de Johnny que, lors de sa campagne de 2017, il confiait apprécier. Mais voilà 40 ans que les années 1980 sont derrière nous et le monde a bien changé depuis.
La comparaison souffre une réserve cependant. Bloch disait « appartenir à une génération qui a mauvaise conscience. » Ce mal semble miraculeusement épargner nos dirigeants actuels, malgré leur rôle actif dans la ruine et les germes de guerre civile menaçant notre pays. Mais c’est sans compter le président Trump et son équipe. Ces derniers mois, les ténors du MAGA, qui ont fait de la souveraineté et de la fierté nationales leurs marottes, ont en effet rappelé leurs manquements aux dirigeants européens. Par un chemin inattendu, ils rejoignent ainsi la critique acerbe de Marc Bloch, formulée près d’un siècle plus tôt.
Trump, spectateur affligé d’une Europe à la dérive
Bien qu’il ne boude pas son plaisir à plastronner à Ankara ou ailleurs devant de penauds chefs d’État européens, Trump n’en est pas moins soucieux du sort du Vieux Continent. Lors de récents discours à la tribune de forums internationaux, aussi bien lui, que J.D. Vance ou Marco Rubio, n’ont eu de cesse de déplorer son déclin ostensible depuis la fin de l’Union soviétique. Les choix des années 1980 n’étaient certes pas les mêmes que ceux des années 1930. Avant-guerre, c’était la paix et le progrès social, tandis que nos politiques actuels ont pris le cap de la mondialisation incluant société des loisirs, libre circulation des hommes (immigration massive) et des biens (délocalisations et importations) financées par une dette publique abyssale. Mais cela ne revient-il pas au même ? C’est toujours le choix de l’insouciance et de la démagogie au lieu de la lucidité et de l’effort, des soi-disant dividendes d’une paix perpétuelle rêvée au lieu de la vaillante construction d’une paix armée, la fameuse « paix par la force » promue par Trump dans son discours sur l’état de l’Union. Un concept d’ailleurs emprunté à Henry Kissinger qui savait de quoi il parlait pour avoir fui, à 15 ans, le péril hitlérien.
Le président américain est avant tout un homme d’affaires, donc foncièrement pragmatique et libéral. Partant, le spectacle d’une Europe déchue et percluse de réglementations ne peut que le heurter. Que ce soit à Davos ou à Munich, les trois dirigeants américains ont tour à tour fustigé les conséquences funestes du mirage mondialiste. Ainsi, par un revirement à 180 degrés du discours tenu par Washington depuis 35 ans, Rubio déclare en février dernier à la conférence de Munich que « l’euphorie de la chute de l’URSS nous a[vait] menés à l’illusion dangereuse selon laquelle les liens du commerce remplaceraient à eux seuls la nation, les règles de l’ordre mondial remplaceraient l’intérêt national dans un monde sans frontières de citoyens du monde ; c’était une idée folle (…) ignorant la nature humaine et 5000 ans d’histoire, » brocarde le secrétaire d’État américain. Évoquant l’immigration massive, il n’hésite pas à parler de « menace à la survie de notre civilisation. »
Trump, un mois plus tôt à Davos, dénonçait quant à lui « l’échec du modèle occidental » : « une dette colossale, une immigration massive, des importations sans fin », avec des dirigeants organisant eux-mêmes la désindustrialisation de leur pays. « Ils ont tourné le dos à tout ce qui rend une nation riche, puissante et forte, » déplore alors le président américain. Il regrette les conséquences visibles de ces politiques menant à la disparition physique de l’Europe, avec une chute de la natalité et la métamorphose de son apparence habituelle : « certains endroits en Europe sont devenus proprement méconnaissables », s’émeut-il encore. Quant à la National Security Strategy, elle alertait en novembre 2025 sur la probabilité que « pas plus tard que dans quelques décennies, certains membres de l’OTAN seraient à majorité peuplés de non-Européens. »
Vance insiste quant à lui, dans son fameux discours de Munich prononcé en 2025, sur l’effacement moral et spirituel de l’Europe, regrettant son « renoncement à ses valeurs fondamentales. » Il dénonce alors pêle-mêle les entraves à la liberté d’expression, la censure et les raids de police pour des commentaires en ligne. Une tendance qui semble hélas se renforcer. Ce 8 juillet, le Sénat français publiait un rapport contre la désinformation dans l’espace numérique et une soi-disant « ingérence intérieure », comprendre la dissidence, comme à la grande époque de Brejnev. Là encore, l’éternel retour des années 1980 ? Cette mesure illustre le refus des gouvernants, pointé aussi par Vance, de tenir compte de l’opinion de leurs gouvernés, et en particulier en matière d’immigration : « vous avez peur de vos électeurs, leurs inquiétudes n’ont aucune valeur », accuse le vice-président américain. Trump renchérit à son tour : « L’ouest ne peut importer en masse des cultures étrangères (…) Les dirigeants ne comprennent pas ce qui se passe et ceux qui comprennent ne font rien. » A ce propos, on peut saluer sa lucidité le 31 juillet lorsqu’il qualifie le débarquement à Ceuta (territoire espagnol) de 60 000 Marocains de « catastrophe » et d’« invasion »; au même moment, Macron appelle à la « solidarité » et annonce mollement un « renforcement des contrôles » (qui étaient du reste inexistants, Schengen oblige). Et alors que 22 dirigeants européens sonnent le tocsin pour se réunir en urgence et apporter des solutions à cette crise migratoire, Paris est aux abonnés absents.
On retrouve le même contraste saisissant à Davos entre les discours du dirigeant américain et celui de Macron. L’un, anti-immigration et en faveur de l’accès à la propriété, « le socle de notre rêve américain » selon Trump, serait chez nous qualifié automatiquement de populiste. L’autre, lunaire et si convenu, ne parle que de défis mondiaux et d’intelligence artificielle. A croire que le peuple réel ne fasse pas partie des préoccupations du président français. Il confirme ainsi le verdict sans appel de Bloch : « de plus en plus loin du peuple, dont elle renonçait à pénétrer, pour sympathiser avec eux, les authentiques mouvements de l’âme, la bourgeoisie s’écartait (…) de la France tout court (…) Ce peuple dont elle sortait (…), trop déshabituée de tout effort d’analyse humaine pour chercher à le comprendre, elle préféra le condamner. »
La coalition des velléitaires
C’est donc une Europe divisée, endettée et doutant d’elle-même que ses dirigeants mènent lentement mais sûrement vers la guerre. Le pouvoir français ne se limite pas à fournir armement et renseignement à l’Ukraine, devenant ainsi de fait cobelligérant, ou à tout le moins engagé dans le conflit. Il ne cesse de multiplier les provocations envers Moscou. En février 2024 le président déclare ainsi qu’il « n’exclut pas l’envoi de troupes en Ukraine », suscitant à Moscou un indicible effroi mêlé de tristesse. En octobre 2025, c’est le chef d’état-major Fabien Mandon qui prétend que le Kremlin « se préparerait à l’horizon 2030 à une confrontation avec nos pays. » Lors de la rencontre d’Anchorage de l’été dernier, vraisemblablement piqué de ne pas y avoir été convié, Emmanuel Macron appelle à « maintenir la pression sur la Russie » qui, selon lui, serait « un ogre à nos portes. » A noter, cette caricature de l’ogre russe dévorant l’Europe date de la révolution bolchevique, ce qui n’atteste pas d’un excès d’imagination à Élysée. Se faisant télépathe, il accuse de surcroît Poutine de « ne pas vouloir la paix » et d’avoir une « propension à ne pas tenir ses engagements. » Naturellement, le Royaume-Uni comme l’Allemagne se joignent à ce chœur de récriminations et alertent régulièrement sur l’imminence d’une attaque russe contre un pays de l’OTAN afin de maintenir leurs peuples dans un climat de peur permanente.
Privilégiant la surenchère au lieu de chercher les voies de la paix, les chefs d’État européens n’ont de cesse de saboter toutes les tentatives de règlement diplomatique. Mentionnons tout d’abord leur acceptation tacite du décret promulgué par Zelensky le 30 septembre 2022, interdisant toute négociation avec la Russie et prônant le réarmement de l’Ukraine.
Il y eut aussi le récent plan en 28 points proposé en novembre 2025 par les Américains, rédigé dans la foulée d’Anchorage en coordination directe avec les Russes, qui considéraient que « la position russe [y] était vraiment entendue. » C’était une prouesse diplomatique et un véritable espoir : il prévoyait l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN, la réduction de l’armée ukrainienne, un projet de reconstruction financé en partie par des avoirs russes gelés et un accord de non-agression. Au niveau territorial, la Crimée, les régions de Donetsk et Lougansk auraient été reconnues de facto comme russes, tandis que celles de Kherson et Zaporijia auraient été figées sur la ligne de contact avec la création d’une zone tampon démilitarisée dans une partie de Donetsk. Mais il a fallu que Jean-Noël Barrot rejette, depuis Bruxelles, cette chance pour la paix, la balayant d’un revers de main en l’interprétant comme une « capitulation de Kiev. » Cet entêtement est tout bonnement criminel : combien de vies, tant ukrainiennes que russes, auraient pu être épargnées si ce plan avait été accepté ? Ce sont des dizaines voire des centaines de milliers de fils, de pères sur le front, mais aussi de civils adultes, enfants, vieillards victimes des bombardements, que les irresponsables européens ont alors condamnés à mort.
Ce que cette attitude révèle, c’est que les dirigeants européens ne veulent pas la paix, car celle-ci les priverait de leur raison d’être qui est, depuis 80 ans, l’exportation de la démocratie par le combat contre une Russie présentée comme autocrate et sanguinaire. A l’instant même où un compromis serait trouvé avec Kiev et où se ferait jour un nouvel équilibre européen, pondéré par une Russie déployant sa puissance selon son modèle pacifique et singulier d’État-civilisation, c’est l’horizon de Bruxelles qui s’effondrerait ; ses chefs se trouveraient confrontés à la zizanie, la souffrance et la haine que leurs lubies mondialistes ont causées chez eux.
Le refus catégorique de tout règlement diplomatique pour officiellement « soutenir l’Ukraine » est en outre d’une hypocrisie insupportable. Soutenir un peuple, ce n’est pas organiser son holocauste dans une guerre qu’il ne peut pas gagner ni entreprendre des actions mettant à genoux ce qui reste de son économie. C’est pourtant l’effet direct des frappes ukrainiennes dans la profondeur du territoire russe depuis cet été, qui seraient impossibles sans les données satellites des Français et des Britanniques. En représailles, la marine russe a totalement fermé l’accès aux ports ukrainiens en Mer Noire. Les derniers épisodes en date sont la frappe le 19 juillet par trois missiles russes d’un navire turc transportant du maïs ukrainien ; et le 26 juillet, un cargo était coulé dans le golfe d’Odessa. La diplomatie ukrainienne s’est empressée le 27 juillet de dénoncer des actes terroristes (mais considère normal que Kiev pilonne des villes russes) et de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies. Or, selon l’analyste Maxime Gopka du club d’affaires d’agriculture AgroPortal.ua, près de 90% des exportations agricoles ukrainiennes sont effectuées par voie maritime. Indirectement, la soi-disant « aide » européenne a donc des effets dévastateurs sur l’économie ukrainienne.
Mais les ravages de cette diplomatie du chaos vont bien plus loin. En alimentant l’escalade, franchissant une à une toutes les lignes rouges de Moscou, c’est l’Europe elle-même que ses dirigeants mènent à la destruction. A cet égard, Dmitri Peskov a raison de parler d’une « coalition d’illuminés et de va-t-en-guerre. » Et on peut aussi bien parler d’une coalition de velléitaires, car l’Europe actuelle, avec ses armées bonsaïs et ses peuples comptant plus de retraités, de fonctionnaires et d’assistés que de guerriers, n’a ni physiquement ni moralement la capacité de combattre une armée en ordre de bataille et déjà aguerrie comme l’est l’armée russe. Et le réarmement précipité auquel nous assistons, quand bien même il parviendrait à être financé, ne le permettra en aucun cas, pas davantage en 2030 que maintenant.
C’est donc un engrenage insensé et fatal que les irresponsables européens actionnent à coups de parades militaires, de réunions pour toujours plus armer Kiev, de déclarations méprisantes et de refus de toutes négociations. Il est par ailleurs bien présomptueux de compter sur une patience sans borne du Kremlin. Les bornes existent et elles sont à un cheveu d’être franchies. Poutine éprouve certes une aversion pour les temps de troubles : la révolution bolchevique, la Seconde Guerre mondiale et, plus récemment, les « sanglantes années 1990 » sont restées gravées dans l’inconscient russe comme un cauchemar à éviter à tout prix. En outre, en bon judoka, il cherche toujours, en interne comme à l’international, à trouver une forme d’équilibre.
Mais les enfreintes répétées à l’inviolabilité du territoire national russe avec leur lot de victimes civiles, impensables pendant la guerre froide, sont pour lui un affront inacceptable. Les Européens qui jouent à chatouiller l’ours dans sa grotte sont là bien mal inspirés. Ils devraient garder à l’esprit qu’une riposte russe proportionnée mais imparable est techniquement possible et qu’elle arrivera. Certains sites européens de production de drones destinés à l’Ukraine ont déjà été désignés par Moscou comme cibles potentielles. Et, contrairement aux calculs cyniques des dirigeants européens, en cas de frappe russe les États-Unis n’enclencheront ni l’article 5 ni ne les soutiendront militairement pour riposter. Pays Baltes, Pologne, Allemagne… s’ils poussent trop loin l’escalade, devront, comme la Géorgie en 2008, subir les représailles russes et prendre acte de cette humiliation devant le monde et devant l’histoire. Cet événement marquera la fin de l’OTAN.
Ainsi, en poussant sans relâche à la confrontation et en refusant de négocier avec Moscou, l’Union européenne ne fait que repousser sa défaite à l’écroulement du front ukrainien. A brève ou moyenne échéance, celui-ci est inévitable compte tenu de la profondeur géographique, économique et démographique russes qu’aucune OTAN ne pourra jamais pallier.
Europa delenda est
La politique destructrice de nos dirigeants doit être enrayée de toute urgence. La dette, le risque sécuritaire, la vampirisation des forces vives par des États technocrates et obèses auxquels s’ajoute cette marche forcée vers la guerre ne peuvent que nous conduire à une apocalypse. En comparaison, on en viendra même à regretter la défaite de 1940 dont nous sommes malgré tout, au prix d’immenses sacrifices, parvenus à nous remettre.
Aujourd’hui la situation est d’une toute autre gravité. L’Europe est menacée de disparition. Elle ne domine plus le monde. De grands pôles de puissances, à commencer par la triade États-Unis-Chine-Russie, se sont considérablement renforcés. La masse critique de leur territoire, de leur population et de leur puissance économique est potentiellement, et en grande part déjà réellement, bien supérieure à la nôtre. Et si nous dispersons nos forces et nos richesses dans une hubris insensée comme le fit Napoléon il y a deux siècles, il se pourrait bien que les nouveaux maîtres du monde s’entendent sur notre dos lors du prochain Congrès de Vienne. Or, à considérer comme nous venons de le faire le dévouement de nos dirigeants au salut de leur peuple, on cherche en vain un Talleyrand et un Alexandre Ier pour empêcher le dépeçage de l’Europe, comme ce fut évité à la France en 1815. On l’a vu avec l’administration Trump, mais c’est aussi le cas de Xi et Poutine, tous trois méprisent notre morgue, notre immobilisme bureaucratique et intellectuel dont ne se targuent que des élites indignes mais, par-dessus tout, ils méprisent notre faiblesse. Pire : nous sommes des faibles heureux, nous faisons semblant de ne pas le remarquer, comme le roi nu du conte qui ne trompe que lui-même.
A l’inverse, ils regardent avec intérêt la vivacité chauvine attestée par l’Allemagne et la Turquie. A l’évidence, les humiliés du vingtième siècle sont résolus à prendre leur revanche. Ainsi, on ne peut ignorer l’ambition non dissimulée de Berlin de reconstituer une puissance militaire, parfaitement résumée en février dernier par un article qui titrait « Le prochain hegemon de l’Europe. Les périls de la puissance allemande »; on notera l’absence révélatrice du point d’interrogation.[3] Récemment, l’audition le 1er juillet au Sénat d’Eric Trappier, président-directeur de Dassault Aviation, et son récit rocambolesque du SCAF ne font aucun mystère non plus des intentions allemandes visant à supplanter la France pour imposer sa propre domination de l’Europe.[4] Pour comprendre la situation actuelle, tournons-nous à nouveau vers un autre esprit lucide de l’entre-deux-guerres, l’historien Jacques Bainville, qui estimait au lendemain de la Grande guerre : « Si la question de l’Allemagne s’est posée à la France, à l’Europe, au monde, c’est que la France, l’Europe, le monde (…) ont été trahis par leurs idées et leurs doctrines préférées, »[5] en l’espèce le soi-disant couple franco-allemand. « Il était vain d’attendre que le peuple allemand pensât comme nous »,[6] finit par conclure Bainville, désabusé.
Nous avons commencé notre relecture sans fard de Bloch à Ankara, et c’est à Ankara que nous l’achevons. En un siècle, l’homme malade de l’Europe est devenu la deuxième armée de l’OTAN et la première du continent. Quelle superbe revanche sur l’histoire ! Erdogan, courtisan favori et choyé du président américain, on l’a vu au sommet de l’OTAN, a d’ailleurs saisi cette occasion pour faire passer un message à sa façon : chaque délégation y a reçu en cadeau un revolver .357 Magnum gravé à son nom avec 6 balles. Le diplomate belge Raoul Delcorde[7] interprète ce geste comme « une exaltation de l’héroïsme, de la virilité, du courage (…) et peut-être, dans la psyché du dirigeant turc, une association entre la gloire et la conquête. » Il n’exclut pas que ce présent exprime l’idée que « seule la paix armée a du sens », voire que « la guerre est inéluctable, » jugeant pour sa part que « la démocratie est le meilleur antidote à la guerre. » Surprenante affirmation émanant d’un citoyen dont le pays a subi les funestes conséquences que l’on sait, six ans à peine après l’élection démocratique d’Adolf Hitler… Pour nous il s’agit d’un avertissement sans équivoque : à la manière de duellistes qui reçoivent leurs armes avant de combattre, Erdogan signifie aux membres de l’OTAN qu’ils doivent se préparer à la confrontation. Précisons que l’année d’introduction du .357 Magnum est symbolique : c’est en 1934 que Mustafa Kemal reçut son surnom d’Atatürk, Père des Turcs, pour son redressement énergique de la nation. En outre, nous pensons que le choix d’Ankara, où Atatürk mena la résistance contre les puissances d’occupation européennes après l’humiliation du Traité de Sèvres de 1920, ne doit rien au hasard non plus. Pour Erdogan, l’éclat glorieux des Européens est un héritage du XXème siècle qui a fait son temps et est désormais en sursis. Suivant cette ligne revancharde, le président azéri, proche allié de la Turquie, ne propose rien de moins que de dépouiller la France de ses possessions ultramarines ; il a en effet déclaré le 21 juillet qu’« au XXIème siècle il n’est plus possible de maintenir comme colonies des territoires situés à 10 000 km de distance » et appelé de ses vœux la « liberté de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie, de la Martinique et de Saint-Martin.»
Pour autant, il convient de garder à l’esprit que ces attaques extérieures resteraient sans effet si les fondements intérieurs de l’Europe n’étaient pas chancelants. C’est précisément l’objet de toute la démonstration de Bloch et c’est la thèse du philosophe allemand Edmund Husserl dans une conférence donnée à Vienne en 1935, [8] qui devait être son testament. Pour ce dernier, « la pire chose qui puisse arriver à l’Europe est d’être fatiguée. » Par fatigue il entend une double crise : tout d’abord, celle induite par les progrès des sciences techniques, impuissantes à apporter des réponses aux questions du sens de l’existence humaine et favorisant la montée des extrémismes et du nihilisme. La seconde forme de cette fatigue est que l’Europe, ayant perdu foi en sa mission spirituelle, est tentée de sombrer dans la barbarie. Dans sa préface, son traducteur Gérard Granel parle d’une « espèce de basculement d’un Monde, qui se prenait pour le Monde ». En réponse à cette profonde crise existentielle, à cette pesante fatigue, « péril de tous les périls, » Husserl prône le combat intellectuel par une « intériorité de vie » et le renouveau spirituel.
Bainville, contemporain de Husserl et de Bloch, avertit lui aussi sur les dangers encourus par une Europe fatiguée : « Les courses de la Révolution et de l’Empire avaient laissé la France épuisée, finalement battue et dépouillée, mais couverte de gloire militaire et ivre de cette gloire »[9] Ce constat posé en 1918 était toujours vrai dans la France des années 1930 de l’Étrange défaite; il l’est plus encore aujourd’hui, après un demi-siècle engagé par le prestige de la France gaullienne et bâtisseuse, suivi par trois décennies de la lessiveuse mondialiste. Et Bainville de poursuivre : « Les Français s’étaient divertis comme des dieux. Voilà pourquoi, loin d’en vouloir à Napoléon, ils lui ont si longtemps voué un culte. A défaut d’un autre empire, il leur avait légué celui de l’imagination. » Il reste donc à espérer que la France et l’Europe d’aujourd’hui finissent par renoncer à l’empire de l’imagination mondialiste et à leurs chimères guerrières héritées de Napoléon, pour revenir à une politique de puissance lucide et patiente, guidée par nos intérêts et la recherche de la paix comme bien suprême.
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Pour conclure, avec l’émergence du monde multipolaire, révélant une Chine dynamique et une Europe fatiguée, nous sommes témoins de cet « espèce de basculement d’un Monde, qui se prenait pour le Monde, » évoqué par le commentateur de Husserl.
Dans ce basculement d’une France néronienne en proie aux flammes et à l’euthanasie, le discernement est plus que jamais indispensable pour ne pas se lancer dans une guerre insensée contre la Russie, inutile et perdue d’avance. En revanche, le terrorisme islamiste nécessite toute notre vigilance et l’urgente concentration de nos moyens pour éradiquer cette menace mortelle.
Malgré ce tableau inquiétant, la réflexion engagée ici sur notre étrange défaite ne prêche pas le défaitisme. Bien au contraire. Dans l’espérance d’« époques plus vertébrées et moins disgraciées que la nôtre, »[10] elle est un appel à la prise de conscience voulue par Marc Bloch pour le salut de notre pays et pour une Europe en paix. Ne nous contentons donc pas de panthéoniser ce grand résistant, entendons aussi ses leçons même si – et surtout si – elles sont sévères.
À lire aussi : TRIBUNE – Marc Bloch, Alfred Dreyfus ou l’instrumentalisation du passé ?
[1] Claude Quétel, L’impardonnable défaite. 1918-1940, JC Lattès, Paris, 2010.
[2] Général André Beaufre, Le drame de 1940, Perrin, Paris, 2024 (1965 pour la première édition).
[3] Liana Fix, Europe’s Next Hegemon. The Perils of German Power, Foreign Affairs, 6 février 2026.
[4] Adrien Beyrand, Dominer militairement l’Europe (sans tirer un coup de feu) : la stratégie allemande, L’Audace, 13 juillet 2026.
[5] Jacques Bainville, Histoire de trois générations, Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1918, p. 9.
[6] Ibid. p. 274.
[7] Raoul Delcorde, Que révèlent les revolvers offerts en cadeau par Erdogan à chaque dirigeant de l’OTAN ? La Tribune, 16 juillet 2026.
[8] Edmund Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie des sciences transcendentales, in Husserliana, volume VI, éditions Martinus Nijhoff, La Haye, 1954.
[9] Bainville, op. cit. p. 13.
[10] Pierre Mari, En pays défait, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2019, p. 174.
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