ANALYSE – La carte syrienne de Trump : Hezbollah face au triangle Ankara-Riyad-Washington

Par Pierre Sassine
Lorsque Donald Trump évoque la possibilité de voir la Syrie d’Ahmad al-Charaa « s’occuper » du Hezbollah, il ne lance pas seulement une formule de circonstance. Il révèle une intuition stratégique plus large : dans le Levant post-Assad, Damas pourrait cesser d’être l’arrière-cour de l’Iran pour devenir l’un des instruments d’une nouvelle architecture régionale. Mais si la Syrie est appelée à jouer un rôle contre le Hezbollah, au nom de qui le ferait-elle ? Pour elle-même, pour Washington, pour Riyad, pour Ankara, ou dans le prolongement d’un agenda israélien ?
La Syrie n’est plus le poumon oriental du Hezbollah
Pendant des décennies, le Hezbollah n’a pas seulement disposé d’un territoire libanais. Il a bénéficié d’une profondeur syrienne. La Syrie d’Assad n’était pas un simple passage logistique ; elle était un sanctuaire politique, militaire et stratégique. Par elle transitaient les armes, les relais iraniens, les dépôts, les routes et les protections. C’est par cet espace que se dessinait une continuité entre l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.
Cette réalité a changé. La Syrie post-Assad n’offre plus au Hezbollah le même parapluie. Le parti conserve des réseaux et des passages clandestins forgés par des années de guerre. Mais il n’a plus, de manière ouverte et organique, l’État syrien comme partenaire stratégique. La formule selon laquelle Damas pourrait « fermer le flanc oriental » du Hezbollah doit donc être précisée : ce flanc n’est plus ouvert comme avant ; il n’est pas fermé pour autant.
Le Hezbollah a perdu son ancien arrière-pays stratégique, mais il n’a pas perdu toutes ses capacités logistiques. Il ne respire plus par la Syrie comme il respirait sous Assad, mais il peut encore chercher de l’air par des réseaux résiduels. L’enjeu, pour Washington et Israël, est de transformer cette dégradation passive en fermeture active : pousser Damas à ne plus seulement cesser de protéger le Hezbollah, mais à contribuer à l’étouffer.
C’est là que le dossier devient explosif. Ahmad al-Charaa peut prétendre sécuriser ses frontières, restaurer la souveraineté syrienne, démanteler les réseaux iraniens, combattre la contrebande ou empêcher la reconstitution des anciennes lignes Assad-Hezbollah. Mais il ne peut pas apparaître comme le président syrien qui entre dans le jeu libanais pour soulager Israël. Ce serait politiquement mortel pour un pouvoir qui cherche encore sa légitimité.
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Entre Ankara et Riyad, Damas cherche son équilibre
Ahmad al-Charaa n’est pas l’homme d’un seul parrain. Il est le président d’une Syrie fragile qui survit entre plusieurs autorisations extérieures. La Turquie lui fournit une partie de la profondeur sécuritaire. Les États-Unis lui offrent la reconnaissance stratégique. L’Arabie saoudite lui donne l’entrée dans l’ordre arabe respectable, les capitaux de reconstruction et une légitimité sunnite non jihadiste, non frériste et non iranienne.
La question syrienne devient ainsi un tiraillement entre Ankara et Riyad, sous arbitrage américain. La Turquie a investi dans la Syrie post-Assad pour contrôler sa frontière, contenir les autonomismes kurdes hostiles, disposer d’une profondeur stratégique au sud et garder une influence directe sur les nouveaux équilibres syriens. Pour Ankara, la Syrie est d’abord une frontière, une sécurité et un prolongement géopolitique.
Pour Riyad, elle est autre chose : la porte méditerranéenne d’un ordre arabe sunnite que l’Arabie saoudite cherche à reconstruire après des années de recul face à l’Iran. Une Syrie sortie de l’orbite iranienne, réinsérée dans le monde arabe, financée par le Golfe et reconnue par Washington peut devenir une pièce maîtresse du retour saoudien au Levant. Damas n’est pas seulement un État à stabiliser ; c’est un axe reliant le Golfe, la Jordanie, le Liban et la Méditerranée.
Le dossier Hezbollah devient alors un révélateur. La Turquie n’a aucun intérêt à sauver le Hezbollah. Celui-ci reste un bras iranien, un ancien allié militaire d’Assad et un obstacle à une Syrie pleinement souveraine. Mais Ankara n’a aucun intérêt non plus à offrir à Israël une victoire stratégique gratuite. Erdogan ne peut pas se présenter comme défenseur de la cause palestinienne tout en cautionnant publiquement une opération syrienne destinée à faciliter le travail israélien au Liban.
Riyad peut assumer plus clairement l’affaiblissement du Hezbollah. Pour l’Arabie saoudite, le parti chiite est un relais iranien qui a contribué à l’effacement du Liban arabe et à la militarisation de la décision libanaise. Mais Riyad doit éviter l’image d’un axe sunnite travaillant, directement ou indirectement, pour Israël contre une force chiite. L’Arabie saoudite cherchera donc à encadrer toute action éventuelle dans un langage étatique : souveraineté syrienne, souveraineté libanaise, contrôle des frontières, reconstruction des institutions.
Le piège israélien : verrouiller Damas sans en faire un supplétif
L’intuition américaine est compréhensible. Si Israël frappe au sud du Liban et dans certaines zones de la Békaa, tandis que la Syrie bloque les réseaux orientaux du Hezbollah, le mouvement pro-iranien se retrouve pris en étau. Ce n’est pas nécessairement une invasion syrienne du Liban ; c’est plutôt une triangulation : Israël exerce la pression militaire directe, Washington donne le cadre politique, Damas verrouille l’arrière syrien, Riyad soutient la reconstruction et Ankara surveille que le nouvel équilibre ne tourne pas au bénéfice exclusif d’Israël.
Mais le Levant ne se gouverne pas comme un tableau d’état-major. Une Syrie qui interviendrait trop directement dans le dossier libanais réveillerait immédiatement des mémoires douloureuses : l’occupation syrienne du Liban, la tutelle sécuritaire, les prisons, les assassinats politiques, la confiscation de la décision nationale. Même sous couverture officielle libanaise, une action syrienne sur le territoire libanais serait vécue comme le retour d’un vieux cauchemar sous un nouveau drapeau.
Le seul scénario praticable est donc celui d’une action limitée, frontalière, sécuritaire et progressive. Damas peut contrôler les passages, démanteler des réseaux, empêcher les transferts d’armes, réduire les anciens relais iraniens et coopérer discrètement avec les Américains, les Turcs, les Saoudiens et les Libanais. Mais Damas doit éviter le franchissement politique majeur : devenir un acteur militaire direct du règlement libanais.
Pour le Liban, cette nuance est essentielle. La souveraineté libanaise ne peut pas être restaurée par une nouvelle délégation de puissance à la Syrie, même post-Assad. Elle ne peut pas davantage être reconstruite par une tutelle israélienne indirecte. Le seul cadre acceptable est celui de l’État libanais : armée, gouvernement, frontières, monopole de la décision de guerre et de paix. Toute aide extérieure ne peut être qu’un appui à cette souveraineté, non son remplacement.
Le flanc oriental du Hezbollah est devenu le lieu où se mesure la nouvelle hiérarchie régionale du Levant. Washington veut une Syrie utile. Israël veut une Syrie qui bloque le Hezbollah. Ankara veut une Syrie qu’elle puisse influencer sans renforcer Israël. Riyad veut une Syrie arabe, reconstruite et capable de réduire l’Iran. Quant à Ahmad al-Charaa, il doit prouver qu’il n’est pas seulement la somme de ces attentes contradictoires.
Si Damas ferme les derniers réseaux du Hezbollah au nom de sa propre souveraineté et en coordination avec l’État libanais, ce sera un tournant. Si elle le fait sous pression visible d’Israël ou dans une logique de sous-traitance américaine, ce sera une victoire tactique peut-être, mais une faute stratégique. Car dans le Levant, la manière de fermer une porte compte parfois autant que la porte elle-même.
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