EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec François Costantini – Liban, Hezbollah, accord Iran-USA : La recomposition d’un pays au bord de la renaissance

EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec François Costantini – Liban, Hezbollah, accord Iran-USA : La recomposition d’un pays au bord de la renaissance

lediplomate.media — imprimé le 01/07/2026
François Costantini
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le Liban traverse, en ce printemps 2026, une séquence qui pourrait s’avérer décisive dans son histoire tourmentée. 

Depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran le 28 février 2026, le front sud du pays est redevenu un théâtre d’opérations actif, avec des frappes israéliennes ciblant les positions et les infrastructures du Hezbollah, dont l’état-major est déjà décimé et les voies de ravitaillement syriennes définitivement coupées depuis la chute d’Assad. L’accord-cadre Trump-Iran annoncé le 13 juin 2026, la cessation des hostilités, la réouverture du détroit d’Ormuz, les 60 jours de négociations sur le nucléaire et les sanctions, et la signature à Genève, posent désormais une question fondamentale pour Beyrouth : un Iran qui négocie sa survie diplomatique avec Washington abandonnera-t-il son bras armé libanais, ou le Hezbollah saura-t-il muter et survivre à la disparition de son parrain stratégique ? 

Tandis que le président Joseph Aoun et son gouvernement tentent d’imposer l’autorité de l’État libanais dans le Sud et que des drones ont encore frappé le territoire israélien depuis le Liban le 22 juin 2026.

François Costantini est docteur en science politique (Université Paris-Sorbonne), diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, titulaire de plusieurs diplômes de 3ème cycle en droit privé, ancien enseignant associé à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, analyste des questions de défense et des dynamiques militaires au Moyen-Orient et notamment au Liban. 

Il est l’un des experts français les plus fins de la complexité libanaise et revient sur Le Diplomate afin de faire un point sur ce moment charnière.

Son dernier livre, Le Liban, Histoire et destin d’une exception, salué pour sa rigueur et sa profondeur analytique, fait l’objet d’une seconde édition enrichie parue le 1er avril 2025, en plein bouleversement régional. 

Propos recueillis par la rédaction

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Le Diplomate : Fin juin 2026, où en est concrètement la situation au Liban, sur le plan militaire, politique et institutionnel, selon vous ?

François Costantini : La situation est plus que jamais tendue et à l’issue incertaine, pour plusieurs raisons.

Sur le plan militaire, le Hezbollah a encaissé des coups considérables ces deux dernières années, notamment avec l’élimination de ses principaux chefs, la destruction de ses réseaux de communication et les frappes répétées. Il n’en demeure pas moins présent sur le terrain. Surtout, l’accord entre l’Iran et les États-Unis change la donne : Téhéran veut absolument que le Hezbollah soit intégré à cet accord, précisément pour lui sauver la mise. Le Hezbollah reste une carte maîtresse dans la main iranienne face aux États-Unis, notamment si les négociations venaient à mal tourner. La stratégie iranienne a toujours consisté à éviter le face-à-face direct en activant ses proxys, le Hezbollah, les milices chiites irakiennes pro-iraniennes, et d’autres réseaux dans la région.

Sur le plan institutionnel, la situation est également préoccupante. Le 29 juin au matin même, dans L’Orient le Jour, Nabih Berry, président chiite du Parlement, s’est ouvertement opposé à l’accord. Il fera tout pour bloquer son adoption à la Chambre, alors même qu’il existe vraisemblablement une majorité entre les députés chrétiens et sunnites pour le soutenir.

Le Hezbollah a perdu Nasrallah, une grande partie de son état-major, ses voies syriennes de ravitaillement, et vient de subir de nouvelles frappes israéliennes. Est-il en train de mourir, ou dispose-t-il encore de ressources suffisantes pour se régénérer ?

Non, il dispose encore de ressources significatives. Les liens avec l’Iran ont certes été fragilisés par la chute du régime Assad en décembre 2024, qui a fermé la route terrestre syrienne. Mais l’Iran conserve d’autres moyens de le ravitailler.

Il ne faut pas oublier que le Hezbollah contrôle toujours effectivement l’aéroport de Beyrouth et la Sûreté générale. La preuve en est que le gouvernement libanais envisage aujourd’hui d’ouvrir un aéroport dans le nord du pays précisément pour s’affranchir d’une infrastructure sous emprise du Hezbollah. L’organisation dispose également d’un stock d’armes important et de milliers de combattants toujours mobilisés.

Le 22 juin 2026, des drones ont encore frappé le territoire israélien depuis le Liban. Qui tire ces drones, le Hezbollah en tant qu’organisation, des factions dissidentes, ou des acteurs tiers ?

C’est le Hezbollah, directement sous commandement iranien. Depuis deux ans, l’Iran a pris les commandes de manière très directe, en envoyant des officiers supérieurs des Gardiens de la Révolution encadrer le Hezbollah, dont plusieurs ont d’ailleurs été éliminés par les Israéliens.

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Le président Joseph Aoun et l’armée libanaise tentent d’imposer l’autorité de l’État dans le Sud. Cette fois, les conditions sont-elles réunies pour que cela réussisse là où toutes les tentatives précédentes ont échoué ?

Non. Le Hezbollah ne lâchera pas, et il l’a dit clairement : il est prêt à se battre.

Mais au-delà de la résistance du Hezbollah, l’armée libanaise elle-même ne veut pas et ne peut pas le désarmer. Le commandant en chef, le général Rodolphe Heikal, a déclaré publiquement qu’il refusait d’engager l’armée dans cette opération pour deux raisons : cela provoquerait selon lui un bain de sang, et cela fracturerait l’institution militaire elle-même.

J’y ajouterais une troisième raison, plus personnelle : le général Heikal nourrit vraisemblablement des ambitions politiques comme chacun de ses prédécesseurs. Il vise la succession de Joseph Aoun à la présidence dans quatre ans. Un chef d’armée qui a toujours su ménager ses appuis ne va pas s’engager dans un affrontement avec le Hezbollah qui pourrait lui coûter cette trajectoire. Ce serait, s’il réussissait, le cinquième commandant en chef d’affilée à accéder à la présidence, ce précédent n’est certainement pas absent de son calcul.

L’accord Trump-Iran du 13 juin 2026 prévoit une cessation des hostilités et 60 jours de négociations sur le nucléaire. Le Hezbollah, bras armé de Téhéran, fait-il partie des variables d’ajustement de cet accord, explicitement ou implicitement ?

Explicitement. C’est inscrit dans les 14 points. L’Iran a tenu à ce que le Hezbollah soit inclus dans l’accord pour une raison simple : lui sauver la mise. L’organisation a perdu des positions importantes, et Washington a posé un veto aux bombardements de la banlieue sud de Beyrouth, non pas de Beyrouth intra-muros, mais de la banlieue sud, là où se concentrent les bastions du Hezbollah, ses centres de commandement, et une population chiite majoritairement acquise à sa cause.

C’est précisément depuis ce territoire que partent aujourd’hui les provocations régulières, les manifestations, les menaces ouvertes etc., qui cherchent à déstabiliser le gouvernement libanais. L’Iran sait que si le Hezbollah est laissé sans protection dans cet accord, il perd l’un de ses principaux leviers de pression dans la région.

Israël maintient une présence militaire dans le Sud-Liban depuis le début de ses opérations. Sous quelles conditions politiques et sécuritaires peut-on envisager un retrait israélien, et qui en garantirait le respect ?

Israël ne se retirera que lorsqu’il aura la certitude d’une sécurité absolue dans le Sud-Liban. Et il faut rappeler le précédent : la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2006, n’a jamais été appliquée. L’armée libanaise ne s’est jamais vraiment déployée ; elle a laissé faire, se bornant à une mission d’inspection formelle pendant que le Hezbollah creusait des dizaines de kilomètres de tunnels au vu et au su de tout le monde, sans que personne ne le signale.

Israël a conduit des inspections massives qui ont rendu cette réalité flagrante. Fort de cet antécédent, il maintiendra sa pression sécuritaire dans le Sud. L’armée libanaise n’a, à mon sens, ni la volonté ni le pouvoir de déloger le Hezbollah. Le retrait israélien restera donc conditionné à des garanties que personne, pour l’heure, n’est en mesure de fournir.

Le Liban a besoin d’une reconstruction massive, économique, institutionnelle et infrastructurelle. Dans le contexte de l’accord Trump-Iran et de l’affaiblissement du Hezbollah, qui financera cette reconstruction, et à quelles conditions politiques ?

L’Union européenne et les pays du Golfe sont les principaux bailleurs historiques du Liban, et ils continueront vraisemblablement à l’être. Mais le problème structurel reste entier : l’argent finit dans les poches de la classe politique corrompue.

Les exemples ne manquent pas. Une usine de retraitement des eaux financée à hauteur de 50 millions d’euros a tout simplement disparu sans laisser de trace opérationnelle. Les figures de la corruption sont connues : Nabih Berry, président du Parlement, le clan Aoun, Michel, principalement son gendre Gebran Bassil et non Joseph, et le Hezbollah lui-même, profondément incrusté dans les rouages de l’État et l’un des principaux bénéficiaires des détournements.

La reconstruction est donc peu probable dans des conditions satisfaisantes tant que les bailleurs, la France, l’Union européenne, et les monarchies du Golfe, continueront à financer un gouvernement phagocyté par le Hezbollah et une classe politique qui rafle la mise. Les conditions politiques d’une reconstruction crédible passent impérativement par une rupture avec ces logiques de captation, ce que personne n’est encore en mesure d’imposer.

Vous avez bâti votre œuvre sur la notion d’« exception libanaise ». En ce moment charnière, le Liban est-il enfin en mesure de redevenir acteur de son propre destin, ou risque-t-il d’être une fois de plus la variable d’ajustement des puissances régionales ?

Depuis un demi-siècle, depuis le déclenchement de la guerre du Liban, le pays a été systématiquement utilisé comme variable d’ajustement régional. On a donné le Liban à la Syrie en échange de compensations destinées à l’intégrer dans le système proche-oriental. Quand on a décidé que la Syrie devait en sortir, le Liban a payé le prix de cette sortie, à la fois par les années d’occupation et par les conditions traumatiques dans lesquelles elle s’est faite.

Aujourd’hui, cette logique risque de se reproduire. La politique d’Emmanuel Macron y a largement contribué : par une sorte de fait accompli incompréhensible, il a consacré le Hezbollah comme acteur incontournable de la scène libanaise, lui sauvant la mise à la fois sur le plan militaire et politique.

Il reste pourtant un Liban qui résiste. Une communauté chrétienne encore présente en nombre, qui donne au pays son visage, son identité et sa mémoire. Mais jusqu’à quand ?


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François Costantini

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