ANALYSE – Data centers : La guerre intérieure qui peut faire perdre aux États-Unis la course à l’IA face à la Chine

Par Angélique Bouchard
Pendant que Washington et Pékin s’affrontent pour la domination de l’intelligence artificielle, un front inattendu s’est ouvert… aux États-Unis mêmes. Shyam Sankar, directeur technique de Palantir, le résume d’une formule cinglante : le vrai danger n’est pas un « homicide » chinois, mais un « suicide » américain. Résistance locale aux data centers, crainte de la Big Tech, montée d’un « socialisme de l’accessibilité » chez les jeunes, et soupçons d’influence étrangère dans les campagnes d’opposition : le corpus révèle une Amérique qui risque de freiner elle-même l’infrastructure dont dépend sa suprématie technologique.
« Suicide, not homicide » : l’avertissement de Palantir
Shyam Sankar, dont l’entreprise fournit des logiciels au Pentagone, aux services de renseignement et à l’industrie, a déclaré à Fox News Digital que les « problèmes immédiats » de la course à l’IA sont « l’énergie et le backlash contre les data centers ».
« La seule menace contre la prospérité que l’IA peut générer pour l’Amérique, c’est le suicide, pas l’homicide », a-t-il affirmé.
Les États-Unis et la Chine investissent des milliards dans l’IA, vue comme le levier de la croissance, de la puissance militaire et de l’influence géopolitique. Ensemble, les deux pays contrôlent 90 % de la capacité de calcul mondiale dédiée à l’IA : 75 % pour les États-Unis, 15 % seulement pour la Chine. Les États-Unis dominent encore l’IA générative et l’innovation, tandis que Pékin a mis l’accent sur les applications industrielles et militaires. Mais cette avance américaine repose entièrement sur un déploiement massif de data centers, de production d’électricité et de réseaux de transmission.
Or ces projets se heurtent à une opposition croissante : consommation d’électricité, usage de l’eau, bruit, trafic, et crainte que les clients des utilities paient la facture de l’expansion du réseau. Certains projets sont retardés ou annulés. Des législateurs proposent des restrictions ou des moratoires. Le sujet a même pénétré les campagnes des midterms 2026, avec des publicités dans des États pivots comme la Pennsylvanie centrées sur les effets économiques et environnementaux des projets : ce qui était encore un dossier technique est devenu un argument électoral local, susceptible de freiner ou d’accélérer les implantations selon le résultat des urnes.
Sankar estime que ces débats freinent les gains industriels déjà possibles. Il cite un fabricant de pièces de sous-marins qui a réduit la planification de production de deux semaines à moins d’une heure, libérant assez de capacité pour ajouter un troisième shift. « Il n’y a personne sur ce shift qui pense : “J’ai mon job grâce à l’IA.” Mais c’est exactement ce qui s’est passé. »
Selon lui, l’industrie s’est trop focalisée sur l’AGI (intelligence artificielle générale, encore théorique, capable d’égaler ou de dépasser l’humain sur un large éventail de tâches intellectuelles) au détriment du déploiement de l’IA déjà disponible. « L’IA que nous avons est assez puissante pour avoir créé plus de prospérité et de valeur. La seule raison pour laquelle cela n’a pas encore été le cas n’est pas un échec de la technologie, c’est un manque de volonté nationale de diffuser cette technologie dans notre économie. On ne devrait pas perdre le fil en rêvant d’un dieu-machine. »
Il compare le moment actuel aux débuts de l’électricité : la technologie existe, mais les entreprises n’ont pas encore réorganisé leur fonctionnement autour d’elle. Et il pose une question directe : « Combien de personnes ont réellement, sur le terrain, expérimenté l’IA et la façon dont elle a changé leur travail, versus combien de personnes absorbent la peur entretenue par les flux des réseaux sociaux, qui est en partie aussi une opération psychologique chinoise ? »
Big Tech, nouvel ennemi public n°1
Un sondage Fox News de juin 2026 confirme le basculement d’opinion. Pour la première fois depuis des années, les électeurs voient la Big Tech — et non le Big Government — comme la plus grande menace pour l’avenir du pays : 52 % contre 47 %. C’est un retournement de 28 points par rapport à 2019, quand le gouvernement préoccupait 58 % des sondés et la tech seulement 35 %.
« Alors que l’IA s’intègre dans la vie quotidienne, les électeurs réévaluent où réside le pouvoir », explique le sondeur démocrate Chris Anderson (Beacon Research). « Les craintes de dépassement gouvernemental se déplacent vers les entreprises technologiques, car les électeurs se demandent si une croissance rapide n’a pas concentré trop de pouvoir dans des institutions largement hors de tout contrôle public. »
Les sentiments envers l’IA restent mitigés : autant de sondés la jugent « innovante ou utile » (14 %) que « une mauvaise idée » (14 %). 12 % se disent prudents, 10 % ont peur ou la trouvent dangereuse (en baisse par rapport aux 16 % de 2023). L’usage quotidien progresse : 18 % des électeurs utilisent l’IA tous les jours, contre 11 % un an plus tôt. La hausse est particulièrement marquée chez les hommes (+10 points) et les indépendants (+13).
En parallèle, deux tiers des électeurs (67 %) s’opposent à l’implantation de data centers près de chez eux, dont 43 % « fortement ». L’opposition est plus forte chez les femmes, les Blancs, les plus de 65 ans et les démocrates (environ 70 % ou plus). Seuls ceux qui jugent l’IA innovante (68 % favorables) ou qui l’utilisent au moins une fois par semaine (54 %) y sont majoritairement favorables. Le sondeur républicain Daron Shaw note : « L’émergence des data centers comme enjeu politique est l’une des intrigues les plus intéressantes de 2026. S’y opposer est une victoire à court terme, mais les attitudes sur l’efficacité de l’IA et sa régulation restent fluides. »
Malgré ces craintes, 79 % des électeurs estiment encore contrôler la technologie plutôt que d’être contrôlés par elle — un niveau inchangé depuis près de trente ans.
Impact économique : les chiffres que le mouvement anti-data centers occulte
Arthur Herman, historien et finaliste du prix Pulitzer, dresse un tableau alarmant et chiffre les enjeux. Au moins 78 juridictions locales ont déjà imposé des interdictions ou des moratoires temporaires sur les nouveaux data centers. New York est le seul État à avoir voté un moratoire, mais 14 autres — dont des États républicains comme la Floride, l’Oklahoma et la Géorgie — envisagent des mesures similaires.
En Géorgie seule, un ban menacerait 552 000 emplois et 850 millions de dollars de recettes fiscales. À l’échelle nationale, les estimations convergent : l’IA et les data centers qui la soutiennent pourraient ajouter entre 1,5 % et 3,7 % de croissance annuelle du PIB américain, soit des milliers de milliards de dollars.
Une étude de la Brookings Institution (institution plutôt classée à gauche) montre qu’à l’arrivée d’un data center dans une communauté :
• l’emploi dans la construction bondit de 11 % ;
• l’emploi dans le secteur de l’information (services informatiques, télécoms, logiciels) grimpe de 22 % ;
• les salaires progressent de 3 à 4 % pour les travailleurs déjà en place comme pour les nouvelles embauches.
Herman conteste point par point les arguments environnementaux et économiques des opposants :
• Électricité : loin d’augmenter systématiquement les factures, de nouveaux data centers peuvent les faire baisser en répartissant les coûts sur un volume de ventes plus large. Certains développeurs construisent désormais leur propre production d’électricité dédiée, plutôt que de s’appuyer uniquement sur le réseau.
• Eau : beaucoup de data centers n’utilisent quasiment pas d’eau potable 96 % du temps ; d’autres n’en utilisent aucune. Ceux qui en consomment restent bien en deçà des terrains de golf, qui absorbent plus de 500 milliards de gallons d’eau par an au niveau national, contre environ 230 milliards pour l’ensemble des data centers.
• Fiscalité et croissance : les recettes fiscales grimpent avec l’activité économique supplémentaire. Les bénéfices ne se limitent pas aux milliardaires de la tech : l’IA permet à des startups et à des PME, y compris dans le renouveau manufacturier américain, de concurrencer les géants.
Herman compare la situation à un sabotage volontaire en temps de guerre : « Imaginez que pendant la Seconde Guerre mondiale, des manifestants se soient rassemblés devant les usines de chars et d’avions pour les fermer. Ou qu’à la veille de Pearl Harbor, alors que l’industrie américaine “hyperscalait” son infrastructure de défense, des villes et des comtés aient placé des restrictions sur l’ouverture de nouvelles usines et chantiers navals. […] Le seul bénéficiaire clair serait la Chine, tout comme interdire la construction d’usines de défense en 1940-1941 aurait bénéficié à l’Allemagne nazie et au Japon impérial. »
Sur le plan militaire, l’IA sert déjà aux drones de combat (comme le montre l’Ukraine), à la détection des cybermenaces, à l’analyse de masses de renseignements, à la logistique de préparation et à l’efficacité de la base industrielle de défense face à la Chine.
Enquête sur l’influence étrangère : Singham, PSL et les comptes chinois
Des élus républicains, menés par le représentant Lance Gooden (Texas), ont demandé au procureur général par intérim Todd Blanche d’enquêter sur une possible influence étrangère dans ces campagnes. Leur lettre cite des rapports d’OpenAI et du Bitcoin Policy Institute.
OpenAI a indiqué que « deux clusters de comptes ChatGPT probablement originaires de Chine » ont été bannis après avoir utilisé les modèles « pour soutenir des opérations d’influence couvertes visant à manipuler un débat légitime sur les politiques américaines en matière d’IA et de technologie plus large ».
Le Bitcoin Policy Institute a établi que le Party for Socialism and Liberation (PSL) a organisé des campagnes anti-data centers dans au moins 14 États, s’opposant à environ 23,6 milliards de dollars d’investissements IA. Le PSL se présente comme le « bras politique du réseau Singham » et entretient des liens avec des régimes socialistes comme Cuba et le Venezuela.
Neville Roy Singham, Américain de 72 ans qui a vendu son entreprise tech 785 millions de dollars en 2017 et vit désormais à Shanghai, est connu pour financer des groupes pro-Parti communiste chinois opérant aux États-Unis. Selon une enquête de Fox News Digital, il a injecté 278 millions de dollars dans un large réseau de nonprofits depuis 2017. Il fait l’objet d’une enquête du grand jury du district Sud de New York, autorisée par Todd Blanche. Singham n’a à ce jour été inculpé d’aucun crime.
Gooden déclare : « Nous pensons que les Chinois et aussi les Russes colludent et travaillent pour s’assurer que les États-Unis ne soient pas le leader en matière de politique et de développement de l’IA. Ils sont tellement sophistiqués en matière de désinformation et de manipulation de nos processus ici, aux États-Unis, contre nous. […] Nous savons historiquement qu’ils ont financé des ONG et des nonprofits qui ne divulguent pas les dons. Et ensuite, ils utilisent ces fonds étrangers contre nous et contre notre politique d’une manière qui leur profite. »
En janvier 2026, Jack Tensley, se présentant comme « organisateur » du PSL, a témoigné devant la commission de planification du comté de Frederick (Maryland) contre un projet de data center en Virginie, invoquant des risques de sécurité et de cyberattaques. Le PSL Boston a publié un message affirmant que « les travailleurs se soulèvent à travers le pays dans un mouvement croissant contre les milliardaires de la tech – des combats contre les data centers dans des centaines de villes à l’organisation syndicale dans les plus grandes entreprises technologiques du monde ».
Le « socialisme de l’accessibilité » de la Gen Z
En parallèle, Diogo Costa, président de la Foundation for Economic Education (FEE), la plus ancienne think tank libre-échangiste américaine, alerte sur un autre front idéologique. Selon lui, la crise du coût de la vie offre un terreau parfait au retour d’idées socialistes chez les jeunes.
Les jeunes veulent vivre dans une économie de marché, dit-il, mais réclament des contrôles des loyers, des transports gratuits, des prix encadrés sur les denrées. « Ils ne veulent pas déménager au Venezuela ou à Cuba, mais ils veulent des contrôles de prix sur tout. […] Ce n’est pas seulement un phénomène de New York ou de Californie. C’est quelque chose qui se produit à l’échelle mondiale. »
Costa, qui a grandi au Brésil pendant l’hyperinflation des années 1990 (plus de 1 000 % par an), rappelle que les bonnes idées économiques doivent être « réenseignées à chaque génération », faute de quoi la prospérité bascule en pauvreté. Il cite Joseph Schumpeter : le capitalisme est économiquement puissant mais culturellement fragile, car il rend les choses abstraites jusqu’à ce que les gens cessent de voir comment ils font partie de cette complexité. D’où l’exercice de la FEE sur le crayon : comprendre la chaîne de production d’un simple crayon, c’est comprendre le marché.
Sur l’IA, Costa observe un paradoxe : « Nous sommes dans un âge d’or pour la technologie, pas nécessairement pour les idées qui la sous-tendent. […] Quand on parle d’IA, les gens pensent que tous les emplois vont disparaître, que l’humanité est au bord de l’extinction. Il y a beaucoup de pessimisme en même temps que ces technologies merveilleuses. Ce qui manque, ce sont les idées qui nous aident à expliquer et à travailler avec la technologie. »
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La course à l’IA avec la Chine ne se joue plus seulement dans les laboratoires et les budgets de défense. Elle se joue dans les conseils municipaux, dans les publicités de midterms en Pennsylvanie, dans l’opinion qui classe désormais la Big Tech comme menace numéro un (52 %), dans 78 juridictions qui bloquent ou freinent les data centers, et dans une jeunesse tentée par le contrôle des prix. Sankar parle de « suicide ». Herman évoque un sabotage digne de 1940. Les élus républicains voient la main de Singham, du PSL et de comptes chinois. Costa redoute un basculement idéologique durable.
Les chiffres sont implacables : 552 000 emplois et 850 millions de recettes fiscales en Géorgie seule ; jusqu’à 1,5 % à 3,7 % de PIB national ; un avantage de calcul de 75 % contre 15 %. Si l’Amérique choisit de ralentir elle-même l’infrastructure énergétique et numérique de l’IA, elle n’aura pas besoin que Pékin la dépasse. Elle l’aura déjà fait.
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