ANALYSE – Gironde : Le scénario catastrophe se confirme – plus de 42 000 hectares brûlés, Bordeaux menacée et un modèle de financement à bout de souffle

Par Angélique Bouchard
Alors que la Gironde fait face au plus grand incendie qu’ait connu la France depuis un demi-siècle, une question s’impose : quelles sont réellement les priorités budgétaires de l’État ? Le 25 juin dernier, l’Union européenne débloquait une première tranche de 3,2 milliards d’euros sur les 90 milliards supplémentaires destinés à l’Ukraine, dont près de 600 millions d’euros à la charge de la France. L’équivalent du prix de douze Canadair neufs, soit pratiquement toute la flotte française actuelle. Depuis février 2022, la France a par ailleurs engagé environ 7,6 milliards d’euros d’aides bilatérales en faveur de l’Ukraine, selon l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel. Si l’on y ajoute la quote-part française des différents mécanismes de financement européens, l’effort financier supporté par les contribuables français est couramment estimé à plus de 20 milliards d’euros, selon la méthode de calcul retenue – une estimation, et non un montant officiel publié par l’État. Une comparaison qui relance un débat de fond : chaque euro consacré à des engagements extérieurs, en particulier dans une guerre entre l’Ukraine et la Russie qui ne concerne pas directement les intérêts géostratégiques de la France, est-il un euro qui manque aujourd’hui à la protection de notre propre territoire et de ceux qui le défendent ?
En à peine trois jours, l’incendie parti de Saumos, au nord du bassin d’Arcachon, a ravagé près de 42 000 hectares de forêt girondine. Plus de 220 000 personnes ont déjà été évacuées, 100 bâtiments détruits, 42 sapeurs-pompiers blessés. La préfète Sophie Brocas qualifie la situation de « XXL » et « imprévisible ». Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez parle d’un « feu convectif », capable de créer son propre fonctionnement et de s’autoalimenter. Un phénomène « jamais vu ».
Le feu progresse vers l’est, poussé par un vent d’ouest soutenu. Huit communes de l’agglomération bordelaise sont en alerte d’évacuation : Saint-Hélène, Salaunes, Lanton, Audenge, Saint-Médard-en-Jalles, Saint-Aubin-de-Médoc, Saint-Jean-d’Illac et Martignas-sur-Jalle. L’aéroport de Bordeaux a été fermé. L’odeur de fumée flotte jusque dans la métropole. Des moyens militaires sont déployés pour protéger Bordeaux. C’est désormais l’incendie le plus dévastateur qu’ait connu la France depuis cinquante ans, devant celui de Landiras en 2022 (12 552 hectares).
Pendant que la France a engagé des dizaines de milliards d’euros d’aide militaire, financière et humanitaire à l’Ukraine depuis 2022, le budget de la sécurité civile nationale stagne depuis des années autour d’un milliard d’euros. On peut s’étonner de ce faible niveau de préparation et de défense du territoire face à un risque qui, chaque été, se rapproche un peu plus des grandes métropoles. Le contraste est saisissant : on trouve les moyens de soutenir un pays en guerre à des milliers de kilomètres, mais on laisse le financement de la lutte contre les incendies reposer à 54 % sur les départements et à seulement 3 % sur l’État.
Un record national qui révèle l’impréparation
À l’échelle du pays, Laurent Nuñez a annoncé samedi près de 98 000 hectares déjà brûlés, un « record historique ». L’été 2026 s’annonce comme celui de tous les records et pourrait largement dépasser les 70 000 hectares de 2022. Plus de 32 000 hectares avaient déjà brûlé à la mi-juillet, davantage que sur toute la saison 2025.
Ce n’est pas seulement le climat. C’est aussi le résultat d’années de sous-investissement chronique. Dans un avis du Sénat de novembre 2019, la sénatrice Catherine Troendlé dénonçait déjà la sécurité civile comme « le parent pauvre du budget de la sécurité ». Les crédits stagnent, les emplois sont sans perspective d’évolution, et le programme « Sécurité civile » ne représente que 2,5 % des crédits de la mission « Sécurités ». La commission des lois avait émis un avis défavorable sur le projet de loi de finances pour 2020.
Le modèle de financement à bout de souffle
Aujourd’hui, le constat est le même, en pire. Selon François Sauvadet, président de l’Assemblée des départements de France, les SDIS disposent d’un budget total de 6,2 milliards d’euros en 2025. « Ce sont les principaux financeurs, à hauteur de 54 %. Le reste, ce sont pour beaucoup les communes et les communautés de communes. L’État ne supporte que 3 % de la charge. » Les moyens nationaux de la sécurité civile sont évalués à environ 1 milliard d’euros pour les personnels, les véhicules et la flotte aérienne.
Les coûts d’intervention explosent : usage intensif des Canadair, des Dash et des hélicoptères bombardiers d’eau, indemnités des pompiers, investissements dans les pélicandromes. Face à l’extension des incendies hors du sud, plusieurs responsables locaux estiment que le système actuel n’est plus adapté et réclament une participation accrue de l’État, voire de nouvelles recettes dédiées.
Le rapport Troendlé de 2019 pointait déjà la souffrance des investissements des SDIS. Après la réforme de la prestation de fidélisation et de reconnaissance des volontaires, l’État avait promis de réinjecter les économies réalisées. Il ne l’a pas fait. En quatre ans, la sécurité civile a été privée de plus de 60 millions d’euros. La dotation de soutien aux investissements structurants est tombée à 7 millions d’euros en 2020.
Le rapport du Sénat de novembre 2025 sur le projet de loi de finances pour 2026 confirme que le modèle reste « unanimement reconnu comme à bout de souffle ». Le Beauvau de la sécurité civile a bien produit un rapport de synthèse le 4 septembre 2025, présenté par François-Noël Buffet, alors ministre auprès du ministre de l’Intérieur. Ce document formule des préconisations, mais le contexte d’instabilité politique a empêché tout arbitrage aboutissant à un projet de loi. Le PLF 2026 ne contient aucune mesure fiscale destinée à réformer le financement de la sécurité civile. Les crédits du programme 161 s’élèvent à 994,9 millions d’euros en autorisations d’engagement (+15,7 %) et 882,7 millions d’euros en crédits de paiement (+6,3 %). Ils restent cependant très inférieurs au budget consolidé des services d’incendie et de secours, qui repose massivement sur les collectivités territoriales et sur la fraction de la taxe spéciale sur les conventions d’assurance (TSCA) qui leur est affectée.
Les pactes capacitaires, lancés après les incendies de 2022 avec 150 millions d’euros d’autorisations d’engagement dédiés aux feux de forêt, arrivent en phase terminale. Le PLF 2026 ne prévoit plus que 22 millions d’euros de crédits de paiement pour les solder, alors que 120 millions ont déjà été consommés entre 2023 et 2025. L’effort exceptionnel engagé après Landiras s’essouffle précisément au moment où le risque s’intensifie.
Ce déséquilibre structurel a des conséquences directes sur la capacité de réponse. L’État assume une part marginale du financement tout en demandant aux départements et aux communes de porter l’essentiel de l’effort, y compris lorsque les feux sortent de leur zone géographique traditionnelle. Le Beauvau de la sécurité civile a reconnu le problème, mais n’a produit, à ce stade, aucune réforme concrète du modèle. Tant que ce partage de la charge restera inchangé, chaque nouvelle saison de feux ne fera que reporter sur les collectivités territoriales le coût d’une impréparation nationale. Le modèle actuel transforme les départements en financeurs de dernier ressort d’un risque qui est pourtant national, voire européen, par son ampleur et sa récurrence.
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Les moyens aériens et l’échec de l’anticipation
Le même rapport de 2019 alertait déjà sur le cycle de remplacement des Tracker par les Dash et sur l’absence de solution ferme pour le renouvellement des Canadair, dont les deux tiers auraient plus de 25 ans en 2020. En 2026, la flotte reste sous tension. Les Canadair et les Dash sont massivement engagés en Gironde, mais le modèle de financement et de renouvellement n’a pas suivi l’accélération du risque.
Le rapport Vogel de novembre 2025 rappelle que le risque de rupture capacitaire s’est déjà matérialisé. À certaines périodes critiques de l’été 2024, seuls trois Canadair sur douze étaient opérationnels. En juillet 2025, le sous-dimensionnement des avions bombardiers d’eau a obligé à arbitrer entre des demandes simultanées dans l’Aude et les Bouches-du-Rhône. Le mégafeu de l’Aude en août 2025 a de nouveau démontré les limites du dispositif, avec une capacité de destruction estimée à plus de 2 000 hectares par heure selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France.
Deux Canadair de type DHC-515 cofinancés par l’Union européenne ont été commandés en 2024 dans le cadre du mécanisme RescEU. Leur livraison est attendue en mars et novembre 2028. Le PLF 2026 inscrit enfin 209 millions d’euros en autorisations d’engagement et 20 millions d’euros en crédits de paiement pour commander deux appareils supplémentaires entièrement sur fonds propres. Ces deux avions ne seraient cependant livrés qu’entre fin 2032 et courant 2033. Dans l’intervalle, la France continue de dépendre d’un mix fragile entre une flotte patrimoniale vieillissante et des locations saisonnières (30 millions d’euros pérennisés dans le budget 2026 pour les hélicoptères bombardiers d’eau et les Air Tractor).
Le rapporteur spécial du Sénat souligne par ailleurs le risque de retards supplémentaires liés à la remise en route de la chaîne de production canadienne et à la pression concurrentielle des États-Unis et du Canada, eux-mêmes confrontés à des saisons d’incendies extrêmes. Il insiste sur la nécessité de faire émerger un modèle d’avion bombardier d’eau européen pour réduire la dépendance à un unique industriel.
Cette situation place les autorités dans une position délicate : elles doivent gérer des feux de plus en plus intenses avec une flotte dont une partie significative est immobilisée pour maintenance, tout en attendant des livraisons qui n’interviendront que dans plusieurs années. Le recours accru à la location d’appareils privés et l’appel ponctuel aux moyens militaires pour protéger des zones urbaines ne constituent que des palliatifs temporaires. Le décalage entre l’accélération du risque et la lenteur du renouvellement capacitaire n’a jamais été aussi visible. Entre 2026 et 2033, la France restera structurellement exposée à des situations de rupture capacitaire dès lors que plusieurs feux majeurs se déclareront simultanément.
Le mécanisme d’entraide nationale sous tension
Face à l’extension géographique et temporelle des feux, la France s’appuie de plus en plus sur le principe des colonnes de renfort. Ce mécanisme d’entraide entre départements, coordonné au niveau national, est devenu un pilier de la réponse opérationnelle. Le rapport du Sénat de novembre 2025 souligne que les crédits prévus au titre des colonnes de renfort pour 2026 s’élèvent à 13,3 millions d’euros en AE et en CP, soit près du double des montants de 2023 et 2024. Cette hausse apparaît nécessaire : le coût des colonnes de renfort pour la seule saison 2025 est déjà estimé à plus de 16 millions d’euros.
Ce système d’entraide révèle cependant ses limites structurelles. Ce qui était autrefois un dispositif exceptionnel de solidarité est devenu une nécessité permanente. Plus le risque s’étend au-delà des zones traditionnellement exposées, plus les SDIS sont sollicités pour prêter des hommes et du matériel à leurs voisins, parfois à plusieurs centaines de kilomètres. Les pactes capacitaires, destinés à uniformiser une partie des engins pour faciliter ces renforts, ont permis de livrer plus de 300 véhicules de lutte contre les feux de forêt d’ici mi-2025. Mais l’enveloppe reste limitée une fois rapportée au nombre de services, et les délais de livraison comme les contraintes de standardisation ont été critiqués lors des auditions parlementaires.
L’entraide nationale fonctionne tant que les moyens existent quelque part sur le territoire. Lorsqu’un mégafeu immobilise simultanément plusieurs départements, comme en 2025 entre l’Aude et les Bouches-du-Rhône, le système se heurte à une pénurie réelle de moyens aériens et de colonnes disponibles. Le recours croissant aux locations d’appareils privés et l’appel ponctuel aux moyens militaires pour protéger des zones urbaines, comme Bordeaux, illustrent cette tension. Derrière les engins et les avions, ce sont aussi des hommes et des femmes – très majoritairement des volontaires – qui sont sollicités de manière répétée, au risque de l’épuisement. Le mécanisme d’entraide, conçu comme un filet de sécurité, est en train de devenir la béquille principale d’un système sous-dimensionné.
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La Gironde brûle. Bordeaux est menacée. Des dizaines de milliers d’habitants ont dû fuir. Et pendant ce temps, la France découvre, une fois de plus, les limites d’un modèle qu’elle a refusé de réformer.
Trois pour cent de financement par l’État. Cinquante-quatre pour cent par les départements. Des Canadair qui n’arriveront qu’en 2028, voire 2033. Des colonnes de renfort de plus en plus coûteuses. Des volontaires qui tiennent le système à bout de bras. Les rapports sénatoriaux de 2019 et de 2025 avaient tout annoncé. Le Beauvau de la sécurité civile a formulé des préconisations. Rien de structurel n’a suivi.
Pendant que des milliards partaient vers l’Ukraine, la sécurité civile française restait le parent pauvre du budget. Le feu de Saumos n’est pas seulement un désastre climatique. C’est le produit d’un choix politique prolongé : celui d’avoir traité la protection du territoire comme une variable d’ajustement. Aujourd’hui, la facture est présentée. Elle se paie en hectares brûlés, en communes évacuées et en pompiers épuisés.
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