ANALYSE – Kinshasa sur la ligne de front : Le pari géopolitique de Tshisekedi pour Jérusalem

ANALYSE – Kinshasa sur la ligne de front : Le pari géopolitique de Tshisekedi pour Jérusalem

lediplomate.media — imprimé le 18/09/2026
ANALYSE – Kinshasa sur la ligne de front : Le pari géopolitique de Tshisekedi pour Jérusalem

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Le 3 septembre 2026, la République démocratique du Congo a franchi le Rubicon diplomatique. À l’issue d’une visite à Jérusalem, Félix Tshisekedi a annoncé le transfert de son ambassade de Tel-Aviv à la Ville sainte.

En apparence, une simple formalité administrative. En réalité, une décision lourde de sens qui place la RDC dans le club très fermé des nations ayant osé défier le consensus international sur le statut de Jérusalem.

Car il faut mesurer le poids de ce geste. Depuis la résolution 478 du Conseil de sécurité des Nations unies, la quasi-totalité des 87 ambassades accréditées en Israël restent à Tel-Aviv, refusant de reconnaître l’annexion de Jérusalem-Est.

Seuls les États-Unis de Donald Trump, suivis par une poignée de nations comme le Guatemala, le Honduras ou le Kosovo, ont franchi le pas.

La RDC devient le premier État membre de l’ONU reconnu par la communauté internationale à rejoindre ce cercle

Le poids de l’histoire et des hésitations africaines

Ce n’est pas la première fois que l’Afrique s’aventure sur ce terrain miné. Dans les années 1970, le Zaïre de Mobutu, la Côte d’Ivoire et le Kenya avaient déjà installé leurs ambassades à Jérusalem. Elles furent toutes fermées après la guerre d’Octobre 1973, sous la pression des pays arabes et de l’Organisation de l’unité africaine.

Plus récemment, le Malawi et la Guinée équatoriale avaient annoncé leur intention de suivre le mouvement avant de reculer, faute de courage politique

Seul le Somaliland, cette république autoproclamée non reconnue par l’ONU, a ouvert une représentation à Jérusalem en juin 2026.

La décision de Tshisekedi tranche donc avec les atermoiements du continent. Mais elle s’inscrit dans une logique que notre confrère, celle du réalisme géopolitique pur, dénué d’illusions idéologiques.

L’urgence sécuritaire comme moteur

Car il ne faut pas s’y tromper. La foi chrétienne que le président congolais invoque pour justifier son attachement à Israël n’est que la façade d’un calcul autrement plus prosaïque. L’est de la RDC est en guerre. Le M23, soutenu par le Rwanda, grignote chaque jour un peu plus de terrain.

Kinshasa est acculée militairement. Et comme l’a souligné l’expert Jason Stearns, « on connaît les capacités d’Israël en cette matière »

La coopération sécuritaire est déjà une réalité. Des conseillers israéliens forment deux bataillons de forces spéciales congolaises aux opérations de jour comme de nuit

Ils coordonnent leurs actions avec les mercenaires d’Erik Prince, l’ancien fondateur de Blackwater, déployés pour sécuriser les mines de la région du Kivu.

Drones, renseignement, cybersécurité : voilà ce que Kinshasa espère obtenir de Jérusalem en échange de ce geste diplomatique.

Un alignement américain assumé

Ce rapprochement avec Israël sert également un autre objectif : renforcer l’alliance avec Washington. Tshisekedi soigne ses relations avec l’administration Trump, qui a accru la pression sur le Rwanda. En s’alignant sur la politique américaine à Jérusalem, Kinshasa achète un soutien précieux dans son conflit avec Kigali. Une Realpolitik qui ne dit pas son nom, mais qui pourrait s’avérer payante.

Reste une inconnue : ce pari sera-t-il tenu ? En 2023, Tshisekedi et Netanyahu avaient déjà annoncé un accord similaire, sans lendemain. Le président congolais a cette fois l’avantage que la situation militaire s’est dégradée, rendant le besoin de soutien étranger plus pressant. Mais le souvenir des promesses non tenues du Malawi et de la Guinée équatoriale incite à la prudence.

Une chose est sûre : en bravant la communauté internationale, en s’affranchissant du consensus africain, Tshisekedi a fait un choix lourd de conséquences. Pour le meilleur, peut-être. Pour le pire, probablement. Mais dans la guerre sans merci qui déchire l’est du Congo, l’heure n’est plus aux atermoiements diplomatiques.

Sources

  • Le Soleil, « RD Congo-Israël : Félix Tshisekedi bouge son ambassade à Jérusalem », 3 septembre 2026
  • RFI, « DRC eyes Jerusalem embassy as Tshisekedi seeks Israel’s support », 4 septembre 2026
  • FratMat, « Transfert de l’ambassade de la RD Congo de Tel-Aviv à Jérusalem : l’Afrique toujours divisée sur la question », 3 septembre 2026
  • RTBF, « Proche-Orient : à l’instar des États-Unis, la RDC va déplacer son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem », 3 septembre 2026
  • The Times of Israel, « Trump ally, Israeli advisers helped train Congo forces to secure strategic town », 10 février 2026
  • The New Arab, « Israeli trainers and Blackwater played a key role in Congo army’s capture of strategic town », 11 février 2026

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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