ANALYSE – Liban : L’après-FINUL a déjà commencé

ANALYSE – Liban : L’après-FINUL a déjà commencé

lediplomate.media — imprimé le 06/08/2026
Liban : L’après-FINUL
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

La fin programmée de la FINUL n’est plus seulement une échéance onusienne. Elle se prépare déjà dans les villages du Sud-Liban, à Rome, à Washington, à Paris et à Bruxelles. Avec les premières zones pilotes prévues par l’accord-cadre libano-israélien du 26 juin, le départ des Casques bleus, attendu après la dernière prolongation du mandat jusqu’au 31 décembre 2026, devient une épreuve immédiate : le Liban peut-il remplacer une présence internationale par une souveraineté réelle ?

Les zones pilotes, premier laboratoire de souveraineté

Depuis 2006, la FINUL a joué un rôle d’observation, de médiation et d’amortisseur entre le Liban et Israël. Elle a documenté des violations, accompagné l’armée libanaise et maintenu des canaux de liaison. Mais elle n’a pas désarmé le Hezbollah, empêché les opérations israéliennes ni rendu l’État libanais pleinement souverain au Sud. Elle a contenu une partie du désordre sans en résoudre la cause.

Son départ ne créera donc pas le vide libanais. Il risque simplement de le rendre visible.

La vraie nouveauté tient aux zones pilotes. Froun, Srifa, Zawtar al-Gharbiyeh : derrière ces villages se joue une expérience plus large que leur seule géographie.

Le cas le plus sensible est Zawtar al-Gharbiyeh, où la question du retrait israélien, de la sécurisation et du retour des habitants se pose avec intensité. Mais l’ensemble dessine un même test : déploiement de l’armée libanaise, contrôle des accès, vérification de l’absence d’armes non étatiques, déminage, retour encadré des populations et prévention du retour des infrastructures du Hezbollah.

Là, la souveraineté cesse d’être un mot. Elle devient un geste : tenir un barrage, fouiller une zone, protéger les habitants sans céder à la pression politique, empêcher une milice de revenir derrière la foule.

Le retour des habitants est légitime, humain, douloureux. Mais cette réalité peut devenir un terrain d’instrumentalisation. Toute friction avec l’armée, toute contestation d’un barrage ou tentative de forcer l’entrée d’une zone non sécurisée peut servir à délégitimer le dispositif. Le Hezbollah n’a pas nécessairement besoin d’affronter frontalement l’armée pour entraver l’accord-cadre. Il peut transformer l’autorité en humiliation sociale, puis accuser ceux qui veulent restaurer la souveraineté de servir Israël ou l’Occident.

Si l’armée protège les habitants tout en empêchant le retour des armes non étatiques, ces zones peuvent devenir le premier laboratoire d’une souveraineté retrouvée. Si elle se retrouve contestée ou contournée, elles annonceront l’échec du dispositif avant même le départ des Casques bleus.

À lire aussi : TRIBUNE – La résolution 1701 : un échec collectif et ses conséquences pour le Liban

Rome, Washington, Paris : une architecture extérieure se met en place

La deuxième évolution tient au déplacement du centre de gravité diplomatique. Rome est devenue l’atelier technique de l’après-FINUL. Les dernières discussions libano-israéliennes, sous médiation américaine, s’y sont tenues pour fixer les détails des zones pilotes. Un nouveau rendez-vous est annoncé en Italie le 4 août. Ce déplacement n’est pas anodin : l’Italie n’est plus seulement un contributeur important à la FINUL ; elle devient l’un des lieux où se fabrique la transition entre présence internationale, retrait israélien et déploiement de l’armée libanaise.

Washington cherche à piloter l’exécution de l’accord-cadre : zones pilotes, retrait israélien par étapes, déploiement de l’armée libanaise, vérification de l’absence d’armes du Hezbollah dans les secteurs concernés. La visite du président Joseph Aoun à Washington a replacé cette mécanique au centre du jeu et montré que l’après-FINUL n’est pas seulement une affaire européenne ou onusienne, mais une séquence euro-américaine.

L’appel téléphonique du 26 juillet entre Emmanuel Macron et Joseph Aoun confirme cette articulation. Les deux présidents ont évoqué la visite libanaise aux États-Unis, la situation au Sud, le début du déploiement de l’armée dans les zones pilotes, les attaques israéliennes et la phase post-FINUL. Paris ne traite donc plus le départ des Casques bleus comme un dossier séparé. Il le relie à l’application de l’accord-cadre.

La France veut accompagner cette séquence avec ses partenaires européens, notamment italiens, en appui des États-Unis, et préparer une coalition internationale dédiée au soutien de l’armée libanaise après la FINUL. L’Allemagne a ajouté, le 17 juillet, l’idée d’examiner au niveau européen une mission ou une force destinée à éviter un vide sécuritaire après le départ des Casques bleus, sans la présenter comme un simple remplacement mécanique de la FINUL.

Ce qui se dessine n’est donc pas encore une force européenne constituée. C’est une architecture en formation : noyau franco-italo-allemand, cadre européen, médiation américaine, discussions techniques à Rome, soutien à l’armée libanaise, possible conférence internationale. Elle peut être utile. Mais elle n’aura de sens que si elle conduit à un résultat précis : l’armée libanaise comme seule autorité armée légitime au Sud et sur tout le territoire national.

Le risque inverse serait celui d’une souveraineté assistée devenue permanente : coordination américaine, présence européenne, conférence internationale, armée libanaise appuyée mais contrainte, Hezbollah affaibli mais encore armé, Israël partiellement retiré mais toujours tenté par l’action unilatérale. Au centre, un État libanais qui existe juridiquement sans exercer pleinement ses fonctions régaliennes.

La Méditerranée orientale comme arrière-plan

Dans cette recomposition, Chypre mérite attention. L’île n’est pas officiellement désignée comme base arrière de l’après-FINUL, mais il serait imprudent de l’ignorer. Membre de l’Union européenne, proche des côtes libanaises, souvent utilisée comme plateforme d’évacuation et de soutien humanitaire, elle se situe naturellement dans le périmètre logistique d’une architecture européenne en Méditerranée orientale.

Les bases britanniques d’Akrotiri et Dhekelia rappellent que l’île est aussi une plateforme stratégique occidentale. Les menaces du Hezbollah contre Chypre, puis l’attaque de drone contre Akrotiri au printemps, ont montré qu’elle n’est plus seulement un refuge logistique. Si l’État libanais ne reprend pas son autorité, le problème risque d’être déplacé vers une architecture régionale associant l’Union européenne, les États-Unis, Israël, Chypre, l’Iran et le Hezbollah.

Le Liban n’a donc pas seulement besoin d’un soutien extérieur. Il a besoin d’une décision intérieure. Les partenaires peuvent financer, former, conseiller, observer, accompagner. Ils ne peuvent pas décider à la place de Beyrouth que le monopole des armes est non négociable.

Deux chemins se dessinent. Le premier est celui d’une transition exigeante : retrait israélien progressif, zones pilotes contrôlées par l’armée, retour sécurisé des habitants, désarmement vérifié du Hezbollah, soutien européen limité dans le temps, coordination américaine orientée vers l’exécution, puis effacement des dispositifs extérieurs au profit de l’autorité libanaise. Le second est celui d’une souveraineté assistée : un dispositif international pour éviter le vide, mais sans résoudre le cœur du problème ; une armée présente, mais pas pleinement maîtresse ; un Hezbollah contraint, mais pas désarmé ; Israël partiellement retiré, mais pas sorti de sa logique sécuritaire.

La fin de la FINUL oblige le Liban à sortir de l’ambiguïté. Elle peut être une chance si elle force l’État à assumer ce qu’il a longtemps différé. Elle peut être une menace si elle révèle que le pays n’a toujours pas la force politique de transformer l’aide internationale en souveraineté nationale. Après la FINUL, la question ne sera donc pas de savoir si les partenaires extérieurs sont prêts. Elle sera de savoir si le Liban l’est. Car la souveraineté ne se délègue pas. Elle ne se négocie pas avec une milice. Elle ne se sous-traite pas à une coalition extérieure. Elle s’exerce, ou elle disparaît.

À lire aussi : DÉFENSE – De Guynemer au Rafale, en passant par la Patrouille de France : L’épopée de l’aviation militaire française


#Liban, #FINUL, #ApresFINUL, #SudLiban, #SouveraineteLibanaise, #ArmeeLibanaise, #Hezbollah, #Israel, #ONU, #CasquesBleus, #Resolution1701, #Geopolitique, #MoyenOrient, #MediterraneeOrientale, #SecuriteRegionale, #ZonesPilotes, #AccordCadre, #RetraitIsraelien, #DesarmementHezbollah, #MonopoleDesArmes, #EtatLibanais, #JosephAoun, #EmmanuelMacron, #Washington, #Paris, #Rome, #Bruxelles, #UnionEuropeenne, #France, #Italie, #Allemagne, #Chypre, #Akrotiri, #PolitiqueLibanaise, #CriseLibanaise, #StabiliteLiban, #FrontiereLibanIsrael, #AnalyseGeopolitique, #Defense, #PaixAuLiban

Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

▼ Lire la biographie complète
Retour en haut