TRIBUNE – Algérie : Une présidente à l’Assemblée nationale, un événement historique, mais insuffisant

Par Razika Adnani
Pour la première fois depuis l’indépendance de l’Algérie, une femme, Khalida Boufedech, accède à la présidence de l’Assemblée nationale. Cette nomination revêt une portée historique, d’autant qu’elle concerne une femme qui ne porte pas le voile. L’image qu’elle offre contraste vivement avec celle de candidates qui, sur leurs affiches électorales,dissimulent leur visage tout en croyant pouvoir représenter le peuple et parler en son nom, ce qui est une totale illusion. Cet événement contribue à renouveler l’image de l’Algérie, trop souvent réduite à celle d’un pays prisonnier du conservatisme religieux et du fondamentalisme islamique.
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Entre conservatisme et modernité
Cette perception s’enracine sans doute dans son histoire. Le colonialisme s’est longtemps appliqué à dépeindre l’Algérie comme une société conservatrice et archaïque. Une représentation que certains continuent, aujourd’hui encore, d’entretenir. L’Association des oulémas musulmans algériens, fondée en 1931, a profondément marqué la société par un conservatisme rigoureux et un salafisme exagéré. Son fondateur, Ibn Badis, n’a d’ailleurs jamais dissimulé son admiration pour le wahhabisme. Plus récemment, les années de terrorisme islamiste qui ont endeuillé le peuple algérien ont, elles aussi, largement contribué à façonner cette image.
Cependant, l’Algérie a montré à maintes reprises qu’elle ne saurait être réduite à cette image. Une large part de la société résiste à l’intégrisme, refuse d’être ramenée au VIIe siècle et aspire à une Algérie libre, joyeuse, prospère et juste. La généralisation d’Internet a contribué à cette évolution : malgré l’activisme des conservateurs et des fondamentalistes sur les réseaux sociaux, la société algérienne n’a jamais connu de transformations aussi profondes ni autant desserré l’emprise du passé. La nomination de Khalida Boufedech en apporte une éclatante confirmation et fait naître un immense espoir,non seulement parmi les femmes, mais aussi chez l’ensemble des progressistes.
Le Code de la famille infériorise la femme algérienne
Cette nomination demeurera toutefois insuffisante tant que le Code de la famille n’aura pas été aboli. Profondément injuste envers les Algériennes, ce texte est indigne de la place qu’elles occupent dans la société et de tout ce qu’elles accomplissent, pour elles-mêmes comme pour leur pays. Ses articles 25, 26, 30 et 34 ne s’adressent tout simplement pas aux femmes, mais exclusivement aux hommes. Ils définissent les femmes qu’un homme ne peut épouser, mais ne disent pas quels hommes une femme ne saurait prendre pour époux. Ils font du mariage une affaire d’hommes uniquement, la femme n’étant présentée que comme celle que l’homme épouse.
Sans l’abolition du Code de la famille, cet événement ne fera qu’accentuer le paradoxe qui traverse la société algérienne depuis l’indépendance. Alors que les femmes transforment leur condition, travaillent et occupent des postes importants dans la société, la législation de leur pays persiste à les considérer comme des êtres inférieurs. Ainsi, sur le plan juridique,la présidente de l’Assemblée nationale algérienne, troisième personnalité de l’État, occupe une place inférieure à celle de l’homme algérien le plus ordinaire.
L’argument du Coran n’est pas valide
C’est au nom de l’islam et de la charia que les conservateurs ont imposé le Code de la famille aux femmes algériennes.Leur argument demeure inchangé : la société algérienne est musulmane et les inégalités entre les hommes et les femmes relèveraient d’un ordre divin et ne pourraient, dès lors, être ni abolies ni amendées. Cet argument n’est pourtant pas recevable, et le discours religieux qui s’en prévaut le sait parfaitement. Il ne saurait ignorer que plusieurs règles coraniques sont négligées par les musulmans et généralement considérées comme abrogées. Ainsi, ceux-ci ne mettent pas en pratique la liberté individuelle, l’autorisation de consommer de la viande porcine en cas de nécessité, le châtiment de l’amputation de la main ou encore l’esclavage. Pourquoi, alors, ces mêmes musulmans soutiennent-ils, lorsqu’il est question des femmes, que nul ne peut abolir une règle inscrite dans le Coran ? En réalité, c’est tout simplement parce que les hommes, qui ont toujours détenu le pouvoir religieux et politique, l’ont ainsi voulu.
En conclusion, bien que seules vingt-cinq femmes siègent au sein de l’Assemblée, institution censée représenter le peuple, l’élection d’une femme à la présidence de l’Assemblée nationale algérienne constitue un événement majeur pour l’Algérie et tout particulièrement pour les femmes. Les Algériennes et les Algériens qui refusent les injustices du Code de la famille doivent faire en sorte que cette élection marque le point de départ d’une véritable transformation juridique et sociale. Le rôle du droit est d’organiser la société, non de la figer. Il doit évoluer pour s’adapter à elle, plutôt que d’entraver son évolution en l’obligeant à se conformer à ses règles ancestrales.
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