ANALYSE – Liban : Les trois processus d’une souveraineté disputée

ANALYSE – Liban : Les trois processus d’une souveraineté disputée

lediplomate.media — imprimé le 23/06/2026
Liban : Les trois processus d’une souveraineté disputée
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

Le Liban n’est pas seulement suspendu à un cessez-le-feu. Il se trouve au croisement de trois processus : dans le dialogue américano-iranien, il apparaît comme une carte régionale où l’Iran conserve, à travers le Hezbollah, un levier stratégique ; dans la négociation directe avec Israël sous médiation américaine, il tente de redevenir un État capable de parler en son nom ; sur le terrain enfin, les frappes, les drones et les tirs rappellent que les textes diplomatiques ne valent que par leur application.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si la guerre s’arrêtera. Il est de savoir qui décidera de son arrêt : l’État libanais, les puissances régionales ou les acteurs armés du terrain.

Le processus américano-iranien : le Liban comme carte régionale

Dans le dialogue entre Washington et Téhéran, le Liban est présent, mais rarement comme État souverain. Il y figure comme front secondaire, espace de désescalade ou carte de pression dans une négociation extérieure.

Les États-Unis ont besoin que le front libanais ne fasse pas exploser leur séquence avec l’Iran. L’Iran peut contenir l’escalade en agissant sur le Hezbollah. Quant au Hezbollah, il cherche à ramener la question libanaise dans le grand marchandage régional, là où il demeure une force utile à Téhéran plutôt qu’un problème interne à régler par l’État libanais.

Dans cette configuration, le Hezbollah n’apparaît plus seulement comme un acteur libanais, mais comme une fonction régionale de la stratégie iranienne. Le Liban, lui, est présent comme terrain, non comme sujet : par son Sud, par les frappes israéliennes, par les capacités du Hezbollah, par le désarmement et par les risques d’embrasement. Il est un théâtre de guerre, non un centre de décision.

Un cessez-le-feu obtenu par une pression américaine sur Israël et par une intervention iranienne sur le Hezbollah peut réduire la violence à court terme. Mais s’il ne restitue pas à l’État libanais la maîtrise de son territoire, de son armée et de sa décision de guerre, il ne règle rien sur le fond. Il ne fait que déplacer la crise.

La souveraineté ne consiste pas seulement à obtenir une pause militaire. Elle consiste à savoir qui parle, qui décide, qui signe et qui applique. Dans le processus américano-iranien, le Liban risque d’être une variable d’ajustement : on apaise son front pour sauver une négociation régionale, sans répondre à la question centrale : qui commande au Liban ?

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La négociation directe : le retour fragile de l’État libanais

La négociation directe entre le Liban officiel et Israël, sous médiation américaine à Washington, n’est pas un simple détail diplomatique. Elle constitue un acte de réapparition de l’État libanais.

Il ne s’agit pas d’en faire une victoire naïve. Le Liban négocie en position difficile : territoire frappé, souveraineté fragmentée, Hezbollah armé, exigences israéliennes et intérêts américains. Mais cette voie oblige les acteurs à traiter le Liban comme un État, et non comme un front du Hezbollah ou une dépendance du dossier iranien.

Pour le Liban officiel, cette négociation directe rouvre un espace politique propre. Elle sort le pays du tête-à-tête mortel entre Israël et le Hezbollah, replace l’armée libanaise au centre de la discussion et réduit l’influence des canaux indirects, où l’ambiguïté entre État, Amal, Hezbollah et Iran a longtemps paralysé toute décision souveraine.

Le pari de Joseph Aoun et Nawaf Salam est risqué, mais compréhensible : négocier pour arrêter la guerre, obtenir un retrait israélien, déployer l’armée, rétablir l’autorité de l’État et sortir d’une logique de front permanent.

Pour Israël, la négociation directe répond à un autre calcul. Elle permet de sortir le Liban du grand marchandage américano-iranien. Si le dossier libanais reste absorbé dans l’accord entre Washington et Téhéran, Israël subit une pression américaine pour réduire l’intensité de ses opérations. Mais s’il peut dire qu’il négocie directement avec l’État libanais, il dispose d’un argument nouveau : il ne sabote pas la diplomatie, il poursuit une autre diplomatie.

Cette manœuvre révèle pourtant une contradiction. Israël veut un État libanais assez fort pour contenir puis démanteler la capacité militaire du Hezbollah, mais ses frappes contribuent à fragiliser politiquement cet État. Netanyahou peut accepter une baisse d’intensité sans retrait immédiat : tant que le Hezbollah n’est pas désarmé et que l’armée libanaise ne contrôle pas le Sud, Israël maintiendra une pression militaire.

Les États-Unis jouent, eux aussi, sur deux niveaux : calmer le front libanais pour protéger leur séquence avec l’Iran, tout en faisant émerger une architecture où le Liban et Israël négocient directement sous leur patronage. Washington utilise l’influence iranienne pour éteindre l’incendie, mais cherche une diplomatie qui rendrait demain cette influence moins nécessaire.

À une condition toutefois : que cette négociation ne devienne pas un simple arrangement sécuritaire dicté au Liban, mais un levier de récupération progressive de l’autorité de l’État.

Le terrain : le juge brutal des textes diplomatiques

Sur le terrain, les communiqués peuvent annoncer une désescalade ; les frappes, les drones, les tirs et les morts rappellent que la guerre possède sa propre inertie.

Pour le Hezbollah, le terrain permet de prouver qu’il existe encore et qu’aucune solution ne peut se faire sans lui. Il ne lui est pas toujours nécessaire de gagner au sens classique : survivre, rester armé et demeurer utile dans le dispositif iranien peuvent suffire à nourrir son récit.

Pour Israël, le terrain sert à imposer des faits : détruire des capacités du Hezbollah, maintenir une profondeur de sécurité, rassurer son opinion publique et peser sur les négociations. Netanyahou doit pouvoir affirmer qu’il a obtenu des garanties.

Pour le Liban officiel, le terrain est à la fois une tragédie et un révélateur. Les frappes aggravent l’effondrement national, mais chaque épisode militaire montre que le Liban ne peut plus vivre avec deux décisions de guerre, deux légitimités armées et deux lectures de la souveraineté.

C’est là que se trouve le paradoxe central. Israël affirme qu’il ne se retirera pas tant que le Hezbollah conservera ses capacités militaires. Le Hezbollah affirme qu’il ne désarmera pas tant qu’Israël occupera ou frappera le territoire libanais. Israël justifie sa présence par le Hezbollah. Le Hezbollah justifie ses armes par Israël. Et l’État libanais se retrouve enfermé dans cette circularité mortelle.

La négociation directe tente précisément de briser ce cercle. Elle ne garantit pas le succès, ne règle pas immédiatement la question du Hezbollah et ne transforme pas Israël en partenaire désintéressé. Mais elle ouvre une voie où le Liban peut formuler ses propres demandes : cessez-le-feu complet, retrait israélien, déploiement de l’armée, contrôle exclusif du territoire, fin des armes hors de l’État, retour à une décision nationale unique.

Cette voie doit être défendue sans naïveté. Elle n’est ni une capitulation ni une normalisation déguisée. Elle est un instrument de récupération souveraine. Refuser que le Liban négocie directement revient à maintenir le pays dans la dépendance des canaux parallèles, des médiations régionales et du veto armé du Hezbollah.

Le Liban doit éviter deux pièges : être absorbé dans le grand arrangement américano-iranien, où il serait traité comme une carte parmi d’autres ; ou être écrasé par le seul rapport de force israélien, où la sécurité d’Israël serait obtenue au prix d’une souveraineté libanaise diminuée.

Entre ces deux dangers, la seule voie utile est celle d’un État qui négocie, déploie son armée, reprend son territoire et impose progressivement le monopole de la décision nationale. Dans le processus américano-iranien, le Liban risque d’être un objet. Sur le terrain, il demeure une victime. Mais dans la négociation directe, il redevient, même imparfaitement, un sujet. La vraie question est donc de savoir si l’arrêt de la guerre sera décidé par le Liban, négocié au-dessus de lui, ou imposé par ceux qui continuent à parler le langage des armes.

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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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