ANALYSE – Sûreté portuaire : L’Afrique à l’épreuve du gendarme américain

ANALYSE – Sûreté portuaire : L’Afrique à l’épreuve du gendarme américain

lediplomate.media — imprimé le 05/09/2026
Sûreté portuaire
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Le Nigeria peut souffler. Après douze années de mise à l’écart, ses ports sont enfin jugés conformes aux normes antiterroristes de Washington. Mais pour dix autres nations africaines, l’étau se resserre. Derrière les arcanes techniques de la sécurité maritime se dessine une géopolitique impériale où les États-Unis, par la grâce du Maritime Transportation Security Act(MTSA), placent leurs lignes rouges bien au-delà de leurs eaux territoriales.

Le 19 août 2026, l’US Coast Guard a confirmé le maintien sous haute surveillance de Madagascar, du Cameroun, des Seychelles, de la Guinée équatoriale, du Soudan, de la Gambie, de la Guinée-Bissau, de la Libye, des Comores et de São Tomé-et-Principe. Tous ces États sont accusés de ne pas maintenir de « mesures antiterroristes efficaces » dans leurs installations portuaires. Concrètement, tout navire ayant fait escale dans l’un de ces pays lors de ses cinq dernières escales devra, avant d’accoster aux États-Unis, se soumettre à un régime d’exception : inspections intrusives, gardes armés, déclarations de sécurité renforcées. En cas de manquement, l’entrée en port américain peut être purement et simplement refusée.

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La diplomatie du conteneur

Cette décision n’a rien d’une simple lubie administrative. Elle est le reflet d’une diplomatie où la sécurité des chaînes logistiques devient l’arme d’une influence massive. En imposant ses standards au reste du monde, Washington rappelle qu’il tient le gouvernail de la mondialisation maritime. Les évaluateurs de l’US Coast Guard ne se contentent pas de vérifier des barbelés ou des badges : ils auscultent la gouvernance des États, leur capacité à contrôler leurs côtes face à la menace terroriste, et leur volonté politique de se conformer au code ISPS (International Ship and Port Facility Security Code), ce référentiel international né des cendres du 11-Septembre.

Et ce faisant, ils tracent une ligne de fracture nette au sein du continent africain. D’un côté, le Nigeria, qui a passé avec succès quatre audits américains entre mars 2024 et avril 2026. Le pays a su muscler son agence maritime (NIMASA) et intégrer les données de surveillance dans les centres régionaux de partage d’information. Une belle leçon de réalisme pour Abuja, qui voit désormais ses coûts logistiques diminuer et son attractivité portuaire grimper en flèche.

Faillites d’État et menaces djihadistes

De l’autre côté, les dix « recalés » partagent un triste point commun : un État de droit maritime défaillant, quand ce n’est pas une quasi-faillite politique. La Libye et le Soudan, déchirés par des guerres civiles, n’ont tout simplement plus les moyens de contrôler leurs quais. Mais le problème est plus profond encore. Dans le golfe de Guinée, où sévissent le Cameroun et la Guinée équatoriale, la menace ne vient pas seulement des pirates. 

La nébuleuse terroriste sahélienne (JNIM, État islamique) tente inexorablement de couler vers la mer, cherchant à utiliser les ports comme portes d’entrée pour le trafic d’armes ou de stupéfiants. Les Seychelles, les Comores et Madagascar, elles, sont les vigies fragiles de l’océan Indien, vulnérables aux détournements de navires et aux trafics en provenance de la Corne de l’Afrique.

Et la France dans tout cela ?

Paris ne peut rester spectateur de cette surveillance renforcée. Le pavillon français, via des armateurs comme la CMA CGM, est en première ligne. Chaque escale dans ces ports « sensibles » se traduit par une inflation des coûts d’exploitation (recrutement de gardes privés, documentation alourdie, retards de surestaries). 

Ces contraintes fragilisent directement nos chaînes d’approvisionnement et notre compétitivité. Plus encore, la France possède des intérêts stratégiques vitaux dans les eaux où ces pays sont situés, notamment dans l’océan Indien avec les îles de La Réunion et Mayotte. L’instabilité portuaire à Madagascar ou aux Comores nous expose, par ricochet, à une insécurité régionale que nous ne maîtrisons pas.

Cette décision américaine devrait interpeller l’Europe. Bruxelles se contente trop souvent de suivre les standards de l’OMI sans les imposer avec la même vigueur. Washington ne demande pas l’impossible ; il exige une discipline de fer et des investissements dans la sécurité. Peut-être est-il temps que l’Union européenne, et la France en particulier, se dotent de leurs propres mécanismes de vérification pour peser dans ce jeu, sous peine de voir la sûreté maritimedevenir un simple synonyme de law américaine.

Au fond, ce que nous dit l’US Coast Guard, c’est que la liberté des mers n’existe plus sans la rigueur des États. Et que pour une dizaine de pays africains, le chemin vers la conformité sera long. L’exemple nigérian prouve qu’il est praticable, mais il exige des gouvernements une volonté politique que les capitales concernées n’ont pas encore montrée. En attendant, ce sont les armateurs et, in fine, les consommateurs qui paieront la facture de cette insécurité portuaire. Une mise en garde sévère, adressée à l’Afrique, mais aussi à ses partenaires européens qui naviguent dans le sillage américain.

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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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