Grand Entretien avec Bertrand Leblanc-Barbedienne – Infrastructures critiques : la France est-elle prête à tenir quand tout vacille ?

Cyberattaques, sabotages, ruptures logistiques, dépendances énergétiques ou technologiques : les vulnérabilités d’une nation ne se mesurent plus seulement à la solidité de ses frontières. Elles se nichent désormais dans les réseaux, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures énergétiques, les télécommunications, la santé ou encore l’alimentation.
Le 18 septembre 2026, au Palais du Grand Large à Saint-Malo, Souveraine Tech organisera la quatrième édition de son colloque national, consacrée à la « Résilience des infrastructures et technologies critiques ». L’ambition affichée est de dépasser le simple constat des dépendances pour réfléchir très concrètement à la capacité du pays à continuer de fonctionner, décider et se rétablir en situation de crise.
Directeur de la publication de Souveraine Tech et président de l’association, Bertrand Leblanc-Barbedienne défend une approche de la souveraineté technologique qui mêle enjeux techniques, politiques, économiques et doctrinaux. À quelques semaines du colloque, Le Diplomate l’interroge sur les vulnérabilités françaises, la résilience nationale et les enseignements qu’il souhaite faire émerger de cette quatrième édition.
Pour s’inscrire au colloque : https://souveraine.tech/
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Après trois éditions consacrées à la souveraineté numérique, aux dépendances et à l’innovation duale, vous placez cette année la résilience au centre du colloque. Pourquoi estimez-vous que le temps du diagnostic doit désormais laisser place à celui de la préparation concrète aux crises ?
Bertrand Leblanc-Barbedienne : Pour des raisons pratiques liées au fait que le risque autour duquel gravite l’idée de résilience échoit chaque jour dans tous les domaines depuis déjà longtemps. C’est aujourd’hui que nous devons manifester des capacités de résilience insoupçonnées, parce que le préjudice est actuel et qu’hélas, peu de dispositifs semblent nous avoir efficacement préparés à y faire face. Conflits armés, menace hybride, piratage informatique, guerre des représentations, subversion des institutions, guerre économique abiment déjà ou menacent d’abimer davantage notre pays. La résilience puise normalement dans la souveraineté, c’est à dire dans notre disposition à faire face comme nation. Mais hélas, il est convenu depuis si longtemps de chanter sur tous les octaves la chanson du repli sur soi que serait la souveraineté. On comprend bien aujourd’hui combien elle est précieuse, parce qu’elle est mère de prévoyance.
Vous insistez sur le fait que la résilience ne se limite pas à la cybersécurité. Énergie, alimentation, eau, santé, transports ou chaînes logistiques : parmi ces dépendances, lesquelles vous paraissent aujourd’hui les plus préoccupantes pour la continuité du pays ?
La principale dépendance me semble intellectuelle. Toutes les autres procèdent d’un manque de vision de nos élites. Au lieu d’enseigner le marketing, nous devrions former nos étudiants à cette compétition sourde, insidieuse et assez impitoyable qu’est la guerre économique. Toutes les dépendances économiques dont nous souffrons aujourd’hui me semblent avoir été allaitées à deux mamelles : la complaisance atlantiste et la fascination pour un marché pur de toute malice. J’en ajoute une troisième : l’erreur stratégique qui a consisté dans la délégation de toute notre fabrication ou presque à des pays tiers.
À lire aussi : RAPPORT – L’influence occulte du régime iranien en Europe
Les crises récentes montrent que des sabotages, cyberattaques ou ruptures d’approvisionnement peuvent produire des effets considérables sans confrontation militaire ouverte. La France a-t-elle suffisamment pris conscience de cette nouvelle zone grise entre paix, guerre économique et guerre hybride ?
Notre pays prend doucement conscience de la notion d’adversité. Il a longtemps cherché à passer pour la puissance vertueuse. Les Etats-Unis seraient « nos alliés » et se jouent pourtant savamment de notre naïveté, l’Allemagne, qui serait « en couple » avec la France, a placé un faux-nez européen sur ses velléités de résurrection nationale tout en nous enjoignant d’être toujours de meilleurs Bruxellois, et la Chine ce grand entrepôt, « premier partenaire commercial de l’Europe », construit son empire sur une vision des droits humains, au regard de laquelle on a peine à comprendre le traitement réservé à d’autres puissances plus proches de nous.
Vous critiquez régulièrement notre culture du flux tendu et la disparition des stocks. Faut-il accepter de payer davantage en temps normal pour disposer de réserves, de capacités de réparation et de chaînes de production capable de tenir lorsqu’une crise survient ?
Est-il une métaphore plus représentative de l’idée de résilience que celle du stock, de la réserve ? Rien n’est trop cher pour être en situation de se relever d’une quelconque attaque ou avarie le jour où elle a lieu. C’est une chose que l’on apprenait autrefois pour gérer sa vie ou ses biens « en bon père de famille ». L’épargne, la prévoyance. La récolte mise au sec, c’est du bon sens paysan. Mais l’Union européenne voit d’un mauvais œil cette sagesse coupable à ses yeux du seul tort de contourner la mécanique du marché. Ce qui est amusant, c’est que les membres de l’UE semblent les uns les autres entendre cette injonction de façon très différente. Chassez le naturel, il revient au galop. L’incertitude dans laquelle se trouve l’avenir de cette fédération en devenir qui ne dit pas son nom amène naturellement ses membres à ménager leurs arrières et à penser à nouveau en nations. C’est là aussi une forme de résilience politique. Et c’est un point qui sera abordé lors de notre table ronde sur la résilience alimentaire, et qui est intitulée : « Que reste-t-il du grenier de la nation ? »
À lire aussi : ANALYSE – Iran : Guerre économique, cyber-espionnage
La dépendance technologique peut aussi prendre la forme d’un logiciel ou d’un service contrôlé depuis l’étranger et susceptible d’être interrompu. Jusqu’où la France doit-elle aller pour retrouver la maîtrise de ses infrastructures numériques et réduire son exposition aux acteurs extraterritoriaux ?
Il faut qu’elle aille jusqu’au point de se dire qu’elle doit non seulement s’affranchir, non pas des dépendances qui peuvent être naturelles ou le fruit du commerce, mais des dépendances qui peuvent être activées du jour au lendemain, de façon pernicieuse, comme des leviers stratégiques sur le mode du chantage. Et pour aller jusque-là, notre pays doit une bonne fois pour toute s’affranchir de l’idée stupide et mortifère selon laquelle elle est incapable de faire les choses, non pas seule, mais sans recourir au cousin américain avec son sourire Colgate et sa casquette de baseball. Pour des raisons qui sont sans doute liées à la courte histoire des USA, nous cultivons un complexe d’infériorité vis à vis d’eux qui nous incapacite quoique nous décidions de faire. Il aura fallu les outrances de Trump pour faire pousser dans les jardins des drapeaux tricolores. Mais les la plupart des gens qui ne jurent aujourd’hui que par notre souveraineté n’en disaient guère hier que pis-que-pendre. Or nous sommes effectivement des compétiteurs de tout premier plan et le continent européen, tout le continent européen et l’histoire des peuples qui l’on fait, regorge de puissants récits dont nous devons aujourd’hui copieusement nourrir notre aspiration à la résilience, qui doit précéder le retour à l’esprit de conquête.
Vous avez choisi Saint-Malo, ville reconstruite après les destructions de 1944, comme cadre de cette quatrième édition. Au-delà du symbole historique, souhaitez-vous rappeler que la véritable résilience repose moins sur les infrastructures elles-mêmes que sur les savoir-faire et la capacité humaine à décider et reconstruire ?
C’est de courage dont nous avons besoin aujourd’hui, de bonne foi et d’intégrité. L’amicale qui gouverne notre pays à tour de rôles depuis cinquante ans en fait-elle bien preuve ? Nous manquons de chefs, pas de candidats au pouvoir. Quelle Française, quel Français n’est pas pris d’un haut le cœur devant le spectacle du télécrochet des candidatures successives aux fonctions suprêmes ? La vraie résilience serait de voir sourdre au cœur de la nouvelle génération des jeunes gens capables de renoncer à eux-mêmes pour le seul bien du pays. Notre armée en regorge. Il faudrait que leurs homologues investissent maintenant la chose publique.
Le colloque réunira militaires, industriels, opérateurs d’infrastructures, entrepreneurs, juristes et décideurs publics, avec le colonel Peer de Jong comme invité d’honneur. Qu’attendez-vous de cette confrontation de cultures professionnelles qui, en France, ont parfois encore du mal à dialoguer ?
C’est tout l’intérêt de cette journée. Assez mystérieusement, il y a chez ceux qui acceptent d’effectuer cette transhumance loin de Paris où, comme chacun sait, quelque chose de l’ordre de l’affinité profonde : Un esprit bon enfant, terrien (si j’ose l’écrire à une coudée de l’océan !), constructif, qui fait fi des querelles politiques, des batailles de recettes, des biotopes des uns et des autres. Cet esprit que je m’emploie de convoquer ce jour-là, c’est un esprit de concorde. Et peut-être aussi de cocarde !
Enfin, lorsque les participants quitteront Saint-Malo le 18 septembre, quel changement concret souhaiteriez-vous provoquer ? Quelles décisions la France devrait-elle avoir prises dans un an pour que cette quatrième édition n’ait pas seulement dressé un constat supplémentaire ?
Je suis frappé par le manque de curiosité qui grève en général nos relations professionnelles. J’espère susciter ce jour de l’attention, de l’intérêt mutuel, de la coopération. J’ai pour habitude de dire que rien de bon ne naît jamais que de la dentelle humaine. Souveraine Tech, c’est une façon de rendre agréable ce qui est nécessaire : la société entre les Hommes de bonne volonté. Disons que le 18 septembre, j’espère que cette dentelle à laquelle je travaille depuis si longtemps apportera de puissants motifs d’agir en ensemble au service de ce pays qui en a tant besoin. On me fait parfois le reproche de rester dans l’ordre du discours, avec ce que j’appelle pompeusement peut-être des colloques. Des commentateurs auxquels je ne dois que l’heure et encore m’expliquent qu’il faudrait plutôt agir. Je leur réponds que seuls les imbéciles agissent avant d’avoir réfléchi, et que je ne touche pas un centime d’argent public. Ce que déplore une amie haut-fonctionnaire qui se reconnaîtra, et qui m’a écrit un jour « Mon pauvre Bertrand, avec ce que vous faites, vous devriez être payé par l’État ! ». C’est bien vrai. Je ne me paye pas non plus de mots. Et j’embrasse et ce rôle et cette amie avec enthousiasme !
À lire aussi : ÉNERGIE – EUROPE/RUSSIE : Une rupture énergétique
#Résilience, #RésilienceNationale, #InfrastructuresCritiques, #InfrastructuresStratégiques, #Souveraineté, #SouverainetéTechnologique, #SouverainetéNumérique, #AutonomieStratégique, #France, #Cyberattaques, #Cybersécurité, #SécuritéNationale, #SécuritéÉconomique, #GuerreHybride, #GuerreÉconomique, #MenacesHybrides, #TechnologiesCritiques, #DépendanceTechnologique, #IndépendanceTechnologique, #DépendanceÉnergétique, #SouverainetéÉnergétique, #Énergie, #Télécommunications, #ChaînesApprovisionnement, #Logistique, #SécuritéAlimentaire, #RésilienceÉnergétique, #RésilienceNumérique, #Défense, #Industrie, #IndustrieFrançaise, #Technologie, #Innovation, #Géopolitique, #SouveraineTech, #SaintMalo, #BertrandLeblancBarbedienne, #PeerDeJong, #LeDiplomate, #LeDiplomateMedia
