PORTRAIT – Basil Zaharoff, le marchand de canons qui avait compris que la guerre était aussi un marché

PORTRAIT – Basil Zaharoff, le marchand de canons qui avait compris que la guerre était aussi un marché

lediplomate.media — imprimé le 22/09/2026
PORTRAIT – Basil Zaharoff, le marchand de canons qui avait compris que la guerre était aussi un marché

Par Ulysse J. Capella

Il eut plusieurs patries, plusieurs identités et probablement autant de légendes que de contrats. Né sujet de l’Empire ottoman, Grec par ses origines, naturalisé français, anobli par les Britanniques, financier, industriel, homme de réseaux, intermédiaire politique et marchand d’armes, Basil Zaharoff traversa la fin du XIXe siècle et le premier tiers du XXe comme une ombre derrière les chancelleries. Son métier n’était pas seulement de vendre des canons, des mitrailleuses ou des sous-marins. Il avait compris quelque chose de plus profond : la peur constitue un marché, la rivalité entre États l’alimente et la guerre en assure parfois l’explosion. Dans les Balkans, il vendit ainsi des sous-marins en exploitant les inquiétudes successives des Grecs, des Ottomans puis des Russes ; avec Vickers, il pénétra au cœur du formidable réarmement européen précédant 1914 ; pendant la Grande Guerre, il fréquenta ministres et chefs de gouvernement tout en participant à une industrie produisant à une échelle devenue proprement industrielle. Autour de lui se mêlaient diplomatie, finance, presse, renseignement, patriotisme et intérêts privés. Près d’un siècle après sa mort, son monde paraît lointain. Pourtant, alors que la guerre est revenue en Europe, que les budgets militaires explosent et que des quantités considérables d’armes circulent autour du conflit ukrainien, l’ombre de Zaharoff mérite d’être rappelée. Non pour prétendre que l’histoire se répète à l’identique, encore moins pour confondre les livraisons étatiques d’armes à l’Ukraine avec leur détournement éventuel, mais parce qu’une constante demeure : lorsqu’une guerre transforme brutalement la demande, les circuits de l’armement — légaux comme clandestins — deviennent eux-mêmes un enjeu de puissance.

De Constantinople aux Balkans : vendre des armes en vendant d’abord la peur

Basil Zaharoff naît le 6 octobre 1849 à Muğla, en Anatolie ottomane, sous le nom de Vasílios Zacharías, dans une famille grecque dont le parcours épouse déjà cette géographie mouvante des empires du XIXe siècle. Il mourra en 1936 à Monte-Carlo, immensément riche et entouré d’une réputation si sulfureuse qu’il sera surnommé le « marchand de mort » ou « l’homme mystérieux de l’Europe ». Entre les deux, sa biographie ressemble parfois davantage à un roman d’espionnage qu’à celle d’un industriel. Une partie de sa jeunesse demeure obscure et les récits qui lui sont consacrés mélangent faits établis, souvenirs, accusations et légendes, ce qui impose une certaine prudence. Ce qui est assuré, en revanche, c’est qu’en 1877 il devient représentant du fabricant d’armes suédois Thorsten Nordenfelt et trouve dans les Balkans le terrain idéal pour ses talents commerciaux.

Il arrive au moment parfait. L’Empire ottoman décline, la Russie cherche à accroître son influence, les nationalismes grec, serbe, bulgare et roumain progressent et les puissances européennes interviennent constamment dans cet espace où se croisent les intérêts de Londres, Paris, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg. Le traité de Berlin de 1878 ne fait pas disparaître les rivalités ; il les réorganise. Dans cette poudrière, la sécurité de l’un devient presque mécaniquement l’insécurité de l’autre.

Zaharoff va en faire un modèle économique.

L’épisode des sous-marins Nordenfelt est devenu emblématique de ses méthodes. Il vend d’abord un exemplaire à la Grèce. L’acquisition grecque lui permet ensuite de convaincre l’Empire ottoman qu’un nouvel équilibre naval est en train de naître en mer Égée et de lui vendre deux bâtiments. La modernisation ottomane devient à son tour un argument susceptible d’intéresser la Russie. L’efficacité militaire réelle de ces premiers sous-marins est pour le moins discutable ; l’un des bâtiments ottomans se révèle extrêmement instable lors d’un essai de torpille. Mais l’essentiel est ailleurs : Zaharoff a compris que l’arme ne se vend pas uniquement pour ce qu’elle permet de faire. Elle se vend aussi pour ce que l’adversaire pourrait en faire.

C’est l’une des mécaniques fondamentales de la course aux armements.

Un État A acquiert une capacité nouvelle. L’État B considère que l’équilibre stratégique vient d’être modifié et acquiert à son tour un système équivalent ou supérieur. L’État A modernise alors son arsenal. L’industriel n’a plus nécessairement besoin de créer artificiellement la menace : il lui suffit d’accompagner la perception qu’en ont les gouvernements.

Zaharoff avait compris avant beaucoup d’autres que le produit le plus rentable de l’industrie de défense n’est parfois pas l’arme elle-même, mais l’incertitude stratégique qui rend son acquisition indispensable.

L’arrivée de la mitrailleuse Maxim va lui permettre de changer d’échelle. L’invention de Hiram Maxim représente une révolution dans la puissance de feu. Zaharoff évolue progressivement de Nordenfelt vers Maxim puis, après le rachat de Maxim par Vickers en 1897, entre dans l’univers de l’un des principaux groupes industriels britanniques. Il acquiert des actions, rejoint le conseil d’administration de Vickers et devient progressivement beaucoup plus qu’un simple représentant commercial.

À partir de là, l’aventurier des Balkans entre dans la cour des grands.

Vickers, la presse et les gouvernements : quand l’armement devient géopolitique

Le début du XXe siècle constitue pour Zaharoff un environnement presque idéal. Les grandes puissances se réarment. L’Allemagne de Guillaume II veut sa place au soleil et développe notamment une flotte capable de contester la Royal Navy. Londres répond. La France observe avec inquiétude la croissance de la puissance allemande. La Russie, humiliée par sa défaite face au Japon en 1905, doit reconstruire une partie de son outil militaire. L’Autriche-Hongrie surveille les Balkans. Les Ottomans cherchent à moderniser leurs forces tandis que les jeunes États de la région considèrent l’armée comme un instrument indispensable de leur indépendance.

L’Europe entre progressivement dans une mécanique dont chacun des acteurs pense pouvoir conserver le contrôle.

Zaharoff prospère au milieu d’elle.

C’est ici que son personnage devient réellement intéressant pour le géopoliticien. Il ne se contente plus de vendre une arme à un ministère. Il évolue à l’intersection de l’industrie, de la banque, de la presse et du pouvoir politique. Il investit dans la finance, notamment autour de l’Union parisienne des banques, et devient un actionnaire important du quotidien Excelsior. Ses relations s’étendent jusqu’aux sommets des États. Pendant la Première Guerre mondiale, il est proche de David Lloyd George et d’Aristide Briand ; il entretient également des liens avec Elefthérios Venizélos et fréquente Georges Clemenceau. En France, ses donations, son soutien à différentes institutions et ses services lui valent une ascension spectaculaire dans la Légion d’honneur, jusqu’à la grand-croix après la guerre. Les Britanniques l’honorent également.

Le personnage résume à lui seul une transformation majeure du capitalisme de guerre.

Au XIXe siècle, l’armurier vendait des fusils. Au début du XXe, le grand industriel de défense vend désormais des systèmes de puissance : navires, artillerie, mitrailleuses, torpilles, sous-marins, bientôt avions. Pour les acquérir, il faut des budgets publics, des banques capables de financer les contrats, des gouvernements disposés à les signer, des diplomates pour faciliter les accords et parfois une opinion publique convaincue que la menace justifie la dépense.

L’industrie de l’armement devient ainsi inséparable de la politique internationale.

C’est également là que la légende noire de Zaharoff s’épaissit. Sabotages de démonstrations concurrentes, corruption, manipulation de la presse, financement politique, influence occulte : les récits abondent. Certains sont documentés, d’autres beaucoup moins. La biographie de Zaharoff a été si souvent transformée en parabole du marchand de mort qu’il faut distinguer l’homme réel du personnage construit après coup.

Mais il n’est nul besoin de lui attribuer tous les complots d’Europe pour comprendre sa puissance. Les faits établis suffisent.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Vickers est devenu l’un des géants du complexe industriel de guerre britannique. La branche anglaise du groupe produira pendant le conflit des milliers de pièces d’artillerie, des dizaines de sous-marins, des dizaines de milliers de torpilles et de mines, des milliers d’avions et environ 100 000 mitrailleuses selon les chiffres traditionnellement rapportés. Zaharoff n’est évidemment pas l’homme qui fabrique personnellement cet arsenal ; il est devenu l’un de ceux qui savent relier l’industrie aux États qui en ont besoin.

Et à ce niveau, le marchand commence parfois à ressembler à un diplomate.

Un marchand d’armes dans les coulisses de la Grande Guerre

La Première Guerre mondiale constitue l’apogée de cette confusion des rôles. Zaharoff ne se trouve plus seulement dans les antichambres des ministères pour vendre des équipements. Il intervient dans les affaires politiques et diplomatiques.

Son rôle en Grèce est particulièrement révélateur. Le pays est profondément divisé entre le roi Constantin Ier, lié familialement au Kaiser et favorable à la neutralité, et Elefthérios Venizélos, qui souhaite rapprocher la Grèce des Alliés. Zaharoff soutient activement la cause alliée et contribue à mettre en place une agence de presse favorable à celle-ci. En 1917, Constantin doit finalement quitter le pouvoir et la Grèce rejoint officiellement le camp allié. Il serait excessif d’attribuer ce basculement à Zaharoff seul : les pressions franco-britanniques et la crise politique grecque sont déterminantes. Mais sa participation montre à quel point il avait dépassé le métier traditionnel de vendeur d’armes.

Il participe même, à la demande de Lloyd George, à des tentatives de contacts secrets destinés à sonder la possibilité d’une paix séparée avec l’Empire ottoman.

L’homme qui vend des armes intervient donc également pour tenter d’arrêter une guerre.

Le paradoxe n’est qu’apparent. Zaharoff n’est pas un idéologue de la guerre permanente. Il est d’abord un homme de réseaux et d’intérêts évoluant dans un monde où la puissance militaire constitue une monnaie politique. Sa carrière montre précisément combien il est artificiel de séparer complètement le commerce des armes de la diplomatie.

L’arme est une marchandise particulière. Celui qui achète une locomotive acquiert un moyen de transport. Celui qui achète cent canons modifie potentiellement le calcul stratégique de son voisin. Une vente d’armes peut renforcer une alliance, créer une dépendance technologique, modifier un rapport de forces, offrir un accès politique à un gouvernement ou fermer un marché à une puissance concurrente.

C’est toujours vrai aujourd’hui. Lorsque les États-Unis vendent un système de combat à un allié, ils ne réalisent pas seulement une opération commerciale. Ils installent souvent pour plusieurs décennies une relation de formation, de maintenance, de munitions, de pièces détachées, de renseignement et parfois d’interopérabilité. Il en va de même, selon des modalités différentes, pour les exportations françaises, russes, chinoises, turques, israéliennes ou sud-coréennes.

Zaharoff n’a donc pas inventé le commerce géopolitique des armes. Il en fut l’un des premiers grands virtuoses modernes.

Sa célébrité fut d’ailleurs telle qu’elle dépassa très vite les chancelleries et les milieux industriels pour entrer dans la culture populaire. Hergé lui-même s’en inspira directement dans L’Oreille cassée. Zaharoff y devient Basil Bazaroff — Mazaroff dans la première version en noir et blanc —, représentant de la Vicking Arms Company, transparente déformation de Vickers-Armstrongs. Le marchand de canons de Tintin vend successivement ses armes au San Théodoros puis à son ennemi, le Nuevo Rico, deux États imaginaires dont la guerre pour le Gran Chapo transpose avec ironie la véritable guerre du Chaco qui opposa la Bolivie au Paraguay entre 1932 et 1935. Hergé avait découvert Zaharoff dans les pages du Crapouillot et en reprit jusqu’à l’apparence physique. Le rapprochement était si évident pour les contemporains que le personnage pouvait à peine être considéré comme dissimulé. Le site officiel de Tintin identifie d’ailleurs explicitement Basil Zaharoff comme le modèle de Bazaroff. (Tintin)

Cette apparition dans Tintin est finalement révélatrice de la place prise par Zaharoff dans l’imaginaire européen de l’entre-deux-guerres. Il n’était plus seulement un homme d’affaires : il était devenu un type, presque un personnage mythologique moderne, celui du marchand qui prospère lorsque deux peuples commencent à se regarder en ennemis. Hergé transforme cette réputation en satire géopolitique. Derrière l’aventure de Tintin apparaît déjà une critique des rapports troubles entre ressources naturelles, intérêts financiers, industrie d’armement, rivalités internationales et guerres locales. Le véritable Zaharoff avait ainsi réussi une dernière prouesse : entrer dans la bande dessinée comme il était entré dans les ministères, presque sans avoir besoin de changer de nom. ([RetroNews – Le site de presse de la BnF](https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/echo-de-presse/2021/02/25/basil-zaharoff?utm_source=chatgpt.com" o "Basil Zaharoff, richissime « marchand de mort » de la Belle Epoque))

De Zaharoff à Viktor Bout : le marchand d’armes change de siècle et de visage

Zaharoff appartient au monde des empires, des grands groupes industriels et des salons ministériels. La mondialisation, l’effondrement de l’Union soviétique et la multiplication des guerres civiles de la fin du XXe siècle feront émerger une autre figure : celle du courtier international capable de déplacer des armes d’un continent à l’autre en exploitant les zones grises de la mondialisation.

Peu de personnages l’incarnent aussi spectaculairement que Viktor Bout.

Ancien officier soviétique selon de nombreuses sources, devenu homme d’affaires après la disparition de l’URSS, Bout construit dans les années 1990 un réseau de sociétés et d’avions-cargos opérant dans plusieurs régions du monde. Son nom apparaît progressivement dans les enquêtes internationales concernant des livraisons d’armes vers différents conflits africains. Les Nations unies documentent les réseaux de transport et sociétés associés à Bout dans le contexte des violations d’embargos sur les armes, notamment autour de l’Angola, du Liberia et de la Sierra Leone. Les États-Unis finiront par le désigner comme l’un des trafiquants d’armes les plus importants de son époque. Arrêté en Thaïlande en 2008 lors d’une opération américaine, extradé vers les États-Unis, il est reconnu coupable en 2011 de plusieurs chefs liés notamment à un projet de vente d’armes aux FARC, puis condamné à vingt-cinq ans de prison. Il sera finalement libéré en décembre 2022 dans le cadre de l’échange de prisonniers entre Washington et Moscou qui permit le retour aux États-Unis de la basketteuse Brittney Griner.

Bout devint également une figure de culture populaire. Son parcours est généralement cité parmi les inspirations de Yuri Orlov, le marchand d’armes incarné par Nicolas Cage dans l’excellent Lord of War d’Andrew Niccol, sorti en 2005. Il faut néanmoins éviter le raccourci : Yuri Orlov n’est pas Viktor Bout transposé à l’écran, mais un personnage composite inspiré de plusieurs trafiquants et intermédiaires du commerce international des armes. Le parallèle reste saisissant parce que le film saisit admirablement l’économie politique de ces réseaux : les stocks abandonnés après l’effondrement soviétique, les compagnies de transport, les faux certificats d’utilisateur final, les États fragiles, les guerres africaines et l’existence permanente d’intermédiaires capables de faire communiquer des mondes qui officiellement ne se parlent pas.

Entre Zaharoff et Bout, les méthodes, les statuts et surtout le rapport à la légalité sont profondément différents. Zaharoff évoluait principalement au cœur du commerce légal des armements et des relations entre États, même si son nom fut associé à de nombreuses pratiques controversées ; Bout devint au contraire emblématique des circuits clandestins et des violations d’embargos de l’après-guerre froide. Les confondre serait historiquement faux.

Mais leur rapprochement révèle une continuité. Tous deux comprennent que l’essentiel n’est pas seulement de posséder des armes : il faut savoir où elles se trouvent, qui les veut, qui peut les payer et comment les transporter. Entre le fabricant et le combattant existe un univers d’intermédiaires, de logisticiens, de sociétés-écrans, de financiers et de réseaux politiques. À mesure que les guerres se mondialisent, cette géographie invisible devient parfois presque aussi importante que le champ de bataille.

Le XXe siècle finissant n’a donc pas fait disparaître le marchand d’armes. Il l’a transformé. Le personnage qui autrefois fréquentait les chancelleries peut désormais posséder une flotte d’Antonov, changer le pavillon d’un appareil, déplacer une société d’un paradis juridique à un autre et transporter en quelques heures ce qui aurait autrefois nécessité des semaines.

Et c’est précisément cette évolution qui conduit à l’Ukraine.

De Zaharoff à l’Ukraine : la guerre crée toujours son économie parallèle

C’est ici que son histoire rejoint brutalement notre époque.

Depuis l’invasion russe à grande échelle de février 2022, l’Ukraine est devenue le centre de la plus importante guerre conventionnelle qu’ait connue l’Europe depuis des décennies. Des quantités considérables d’armes, de munitions et d’équipements ont été envoyées par les États occidentaux, tandis que l’Ukraine a elle-même développé à grande vitesse son industrie de défense. Cette mobilisation est d’abord une politique étatique de soutien à un pays en guerre : elle ne doit évidemment pas être confondue avec un trafic clandestin.

Mais toute concentration massive d’armes dans une zone de guerre pose mécaniquement une question de traçabilité, de perte, de capture et de détournement.

C’est précisément ce que Roland Lombardi, géopolitologue et directeur du Diplomate, avait soulevé dès octobre 2022 dans son article « Peut-on encore parler du trafic d’armes en Ukraine ? ». Il rappelait une constante observée au Liban, en Afghanistan, dans l’ex-Yougoslavie, en Syrie ou en Libye : les guerres produisent des stocks, des réseaux, des intermédiaires et des opportunités criminelles qui peuvent survivre longtemps aux combats. Son texte évoquait alors les premières inquiétudes occidentales concernant la traçabilité de certaines armes et le risque qu’une fraction des matériels distribués ou abandonnés finisse par alimenter des circuits clandestins.

Quatre ans plus tard, le recul disponible oblige toutefois à préciser le tableau.

Les données les plus sérieuses ne confirment pas l’idée d’une exportation clandestine massive des armes occidentales depuis l’Ukraine vers l’Europe. Une étude de l’UNODC publiée en 2025 conclut que les trafics constatés sont principalement domestiques, opportunistes et de faible ampleur, portant notamment sur des armes ou munitions récupérées sur le champ de bataille ou provenant de stocks. Elle indiquait ne pas disposer d’éléments démontrant l’existence d’un trafic transnational significatif sortant d’Ukraine depuis février 2022.

Le Conseil de l’Union européenne constatait lui aussi, en février 2025, l’absence de saisies significatives dans l’UE d’armes provenant d’Ukraine. Mais le même document soulignait un point essentiel : le risque pourrait augmenter après la guerre ou après un cessez-le-feu, lorsque les énormes quantités d’armes présentes sur le territoire ne seront plus absorbées par les besoins immédiats du front.

Autrement dit, l’alerte formulée en 2022 n’est pas invalidée dans son principe ; elle doit être replacée dans sa temporalité. Le scénario le plus préoccupant pourrait ne pas être celui d’un détournement massif pendant la guerre, mais celui de la démobilisation après la guerre.

L’histoire européenne offre à cet égard quelques précédents suffisamment désagréables pour justifier la vigilance.

Après les guerres de Yougoslavie, des armes provenant des Balkans ont continué à circuler pendant des décennies dans les réseaux criminels européens. La situation ukrainienne est évidemment différente par son échelle, ses institutions et le niveau de coopération internationale mis en place. Mais le problème physique reste le même : une arme légère peut survivre plusieurs dizaines d’années, changer de propriétaire, traverser plusieurs frontières et réapparaître très loin du conflit dans lequel elle avait initialement été distribuée.

C’est pourquoi l’Union européenne et l’Ukraine ont renforcé leurs mécanismes de prévention. Une décision européenne de décembre 2024 finance spécifiquement le développement des capacités ukrainiennes destinées à prévenir et combattre le trafic illicite d’armes, de munitions et d’explosifs. Bruxelles constate par ailleurs des progrès ukrainiens dans ce domaine, notamment dans l’enregistrement et la saisie des armes, tout en demandant de poursuivre les efforts de coopération et de traçabilité.

La nuance est importante, parce que le sujet est devenu un champ de bataille informationnel en lui-même. Moscou a largement exploité le thème du détournement des armes occidentales ; inversement, traiter toute interrogation sur leur traçabilité comme une simple propagande russe serait tout aussi peu sérieux. Le Parlement européen reconnaissait lui-même le risque structurel tout en soulignant que les éléments disponibles ne montraient pas de trafic organisé massif vers l’Union.

La bonne analyse se situe donc entre deux caricatures : ni déni du risque, ni fantasme d’un gigantesque supermarché ukrainien alimentant déjà massivement les mafias européennes.

Le véritable héritage de Zaharoff : derrière chaque guerre, regarder les circuits

Basil Zaharoff meurt à Monte-Carlo le 27 novembre 1936. Il a quatre-vingt-sept ans. L’Europe qu’il avait connue entre déjà dans la dernière ligne droite conduisant à une nouvelle catastrophe. Trois ans plus tard, la guerre recommencera.

Sa disparition n’emporte pourtant pas le système dont il avait été l’un des symboles.

Il serait trop facile d’en tirer une morale simpliste sur les « marchands de mort ». Les États ne s’arment pas uniquement parce que des industriels les y poussent. Ils s’arment parce qu’ils perçoivent des menaces, poursuivent des ambitions, veulent préserver leur souveraineté ou modifier un rapport de forces. Les armes vendues par Vickers n’ont pas créé à elles seules les rivalités franco-allemandes, la compétition navale anglo-allemande, la question d’Orient ou les nationalismes balkaniques. Zaharoff prospérait sur ces tensions beaucoup plus qu’il ne les avait inventées.

Mais il avait compris comment les transformer en affaires. Et c’est précisément ce qui rend son portrait encore utile.

Une guerre doit toujours être observée à deux niveaux. Il y a celui que montrent les cartes : offensives, lignes de front, territoires conquis ou perdus, alliances et négociations. Puis il existe une seconde géographie, beaucoup moins visible : celle des usines, des banques, des contrats, des intermédiaires, des stocks, des routes logistiques et, à leurs marges, des contrebandiers.

La guerre d’Ukraine ne fait pas exception. Elle a provoqué un réarmement européen, relancé des chaînes industrielles que l’on croyait presque appartenir au passé et replacé la production de munitions au centre de la souveraineté. Elle a également dispersé sur un immense champ de bataille des quantités considérables d’armes dont le contrôle constituera, demain encore davantage qu’aujourd’hui, un enjeu de sécurité intérieure pour l’Ukraine et potentiellement pour le reste de l’Europe. Le Small Arms Survey estime ainsi que les armes abandonnées, perdues ou récupérées par des civils représentent déjà un risque durable et pourraient affecter la sécurité régionale si elles étaient détournées vers des organisations criminelles ou extrémistes.

Zaharoff aurait parfaitement reconnu ce monde.

Viktor Bout également, quoique depuis l’autre versant de l’histoire du commerce des armes. L’un incarne l’intermédiaire devenu presque diplomate au temps des empires ; l’autre, le courtier aérien des zones grises nées de l’effondrement soviétique et des guerres de l’après-guerre froide. Entre les deux, s’étend plus d’un siècle d’évolution technologique, juridique et géopolitique, mais demeure une même réalité : tant qu’il y aura des guerres, il existera des hommes capables de transformer la distance séparant un stock d’armes d’un acheteur en opportunité commerciale.

Pas parce qu’un nouvel homme mystérieux tirerait nécessairement les ficelles derrière le conflit. Cette vision romanesque empêcherait précisément de comprendre la réalité. Zaharoff aurait reconnu notre époque parce qu’il savait que l’arme possède toujours deux histoires : celle de l’État qui la commande et celle du circuit qu’elle emprunte.

La première appartient à la stratégie.

La seconde appartient à l’économie, au renseignement et parfois au crime. Et lorsque les canons se taisent, c’est souvent la seconde qui continue le plus longtemps…


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Ulysse Jean Capella

Ulysse Jean Capella

Ulysse Jean Capella

Ulysse J. Capella est né en Corse au début des années 1970. Ancien militaire et marin, il est docteur en histoire médiévale et en histoire de l'art.

Esprit libre, indépendant et voyageur, il a longtemps parcouru le monde, multipliant les séjours à l’étranger où il vit encore aujourd’hui, cultivant une certaine discrétion sur son parcours et ses activités. Il est aujourd’hui antiquaire, spécialisé dans les armes anciennes.

Passionné par l’histoire, la Méditerranée et les grands rapports de force, il porte un regard réaliste et volontiers non conformiste sur les affaires du monde. Son expérience du terrain et des hommes nourrit des analyses mêlant culture stratégique, profondeur historique et goût du temps long.

Il a rejoint Le Diplomate média pour son attachement à une lecture libre et décloisonnée des relations internationales, loin des conformismes, de la bien-pensance et des idéologies, et au plus près des réalités du terrain.

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