ANALYSE – Records du recensement, portefeuilles vides : L’Amérique plus riche sur le papier, plus amère dans les urnes

ANALYSE – Records du recensement, portefeuilles vides : L’Amérique plus riche sur le papier, plus amère dans les urnes

lediplomate.media — imprimé le 22/09/2026
ANALYSE – Records du recensement, portefeuilles vides : L’Amérique plus riche sur le papier, plus amère dans les urnes

Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

Les Américains, écrit Fox News, « ne le sentent peut-être pas dans leur portefeuille ».

Deux grands indicateurs de bien-être économique se sont pourtant améliorés en 2025. Le Bureau du recensement l’établit sans détour : le taux de pauvreté est tombé à un étiage historique de 10,2 %, en baisse d’environ un demi-point par rapport à 2024. Le revenu médian des ménages, une fois corrigé de la hausse des prix, a atteint un sommet inédit : 87 460 dollars, en progression de 2,6 %. Le représentant républicain Michael Baumgartner, de l’État de Washington, a salué le premier chiffre : « La pauvreté est une mauvaise chose. Chaque Américain devrait célébrer le fait que les taux de pauvreté sont désormais les plus bas jamais enregistrés. Bon travail tout le monde. » Don Bacon, républicain du Nebraska et critique du président, a ajouté : « Une bonne nouvelle que nous pouvons tous célébrer. »

Le même jeu de données contient toutefois sa propre réfutation. Entre 2024 et 2025, la valeur du dollar a reculé d’environ 3 %. Le gain de revenu réel est donc annulé. Et, tout au long de 2025, quelque 85 % des personnes interrogées par Fox News ont déclaré que leur situation financière personnelle empirait ou demeurait inchangée. Deux mois plus tard, à moins de cinq mois des élections de mi-mandat, un autre sondage du même réseau dresse le portrait d’un électorat qui refuse le récit des sommets : 59 % se disent pessimistes sur l’économie, 44 % estiment qu’ils décrochent financièrement, 73 % jugent l’économie mauvaise. Donald Trump est à 39 % d’approbation. Une majorité — 54 % — pense que sa politique économique aide « les gens qui ont plus d’argent qu’eux ».

C’est le paradoxe américain de 2026 : le recensement célèbre, le portefeuille dément, le Sud absorbe les milliards, et novembre attend.

Les sommets du recensement, la hausse des prix et le « bon travail tout le monde »

Le Bureau du recensement définit la pauvreté selon la taille du foyer et le revenu. Une famille de deux adultes et deux enfants est considérée comme pauvre en deçà de 32 649 dollars par an. Le seuil s’élève avec la hausse des prix, à mesure que le dollar perd de sa valeur. Dans ce cadre, 10,2 % de pauvres constituent un plancher inédit. Le nombre de personnes sans assurance maladie est resté, lui aussi, proche de ses plus bas historiques.

Le revenu médian à 87 460 dollars est le second trophée. Trump l’avait brandi dès août 2025, graphique à la main, dans le Bureau ovale. La statistique n’est pas contestée. Sa traduction dans la vie quotidienne l’est. Un gain de 2,6 % contre une érosion monétaire d’environ 3 % : le pouvoir d’achat stagne, voire recule. Les prix de l’essence, liés aux opérations militaires au Moyen-Orient, et les hausses attribuées aux droits de douane ont pesé sur la cote du président alors même que la pauvreté baissait et que les revenus montaient. Environ deux tiers des électeurs, dans un sondage Fox récent, estiment que l’administration Trump « aggrave l’économie ».

Andrew Beck, associé du cabinet Beck and Stone, a tenté d’expliquer l’écart de perception : « Je vois beaucoup de connaissances à Washington, New York, Los Angeles parler des prix élevés. Pendant ce temps, les gens que je connais en Alabama, dans l’Indiana, en Géorgie trouvent de nouveaux emplois, des augmentations, ou développent et grandissent. Ça n’aide pas les jeunes dans les États démocrates, mais le Sud est en plein essor. »

Hasan Piker, de son côté, nie le recul de la pauvreté et inverse le diagnostic : « Nos élites terrorisent le monde entier pendant que les Américains ordinaires continuent de payer la facture. Nous avons dépensé des milliers de milliards à “combattre” la terreur que nous avons créée pour couvrir le vol, par nos barons du pétrole, des ressources du tiers-monde. Cela n’a produit que plus de morts à l’étranger, plus de pauvreté chez nous. » Pas de maisons, pas d’hôpitaux, pas d’écoles, écrit-il — « seulement une crise croissante de sans-abrisme, de sous-emploi et de maladies du désespoir dans le pays le plus riche de la Terre ».

Le recensement et Piker ne parlent pas le même langage. L’un mesure un seuil officiel. L’autre mesure le logement, dont le prix a nettement dépassé, depuis des décennies, la progression des salaires. Fox le rappelle : la propriété du logement garde, aux États-Unis, une importance culturelle telle que la hausse des prix de l’immobilier nourrit un pessimisme que les progrès ailleurs ne compensent pas.

Le décalage n’est donc pas un simple malentendu statistique. Il oppose trois thermomètres. Le premier, administratif, enregistre moins de ménages sous le seuil et davantage de revenus nominaux. Le second, monétaire, retire ce que le premier vient d’accorder. Le troisième, politique, traduit le litre d’essence, le droit de douane et le loyer en jugement sur le mandat. Célébrer le plancher de pauvreté sans nommer les 3 % d’érosion du dollar, c’est exposer le graphique à la révolte du ticket de caisse.

Le sondage Fox : le portefeuille contre le graphique

Le sondage réalisé du 12 au 15 juin 2026 auprès de 1 002 électeurs inscrits (marge d’erreur de plus ou moins trois points) fixe le climat à moins de cinq mois des élections de mi-mandat. Seulement 12 % disent qu’ils s’en sortent financièrement. 59 % sont pessimistes sur l’économie, quatre points de plus qu’en juin 2025 (55 %) — à l’opposé du premier mandat, lorsque 57 % se disaient optimistes (juin 2019). 44 % déclarent décrocher, huit points de plus qu’un an plus tôt (36 %) et trois points de plus qu’en juin 2024 (41 %). 26 % jugent l’économie bonne, trois points de mieux que le mois précédent, mais encore sous les 31 % de juin 2025. Environ trois quarts la jugent mauvaise (73 %).

La satisfaction à l’égard de la direction du pays est à 37 %, inchangée depuis mars, en baisse par rapport aux 44 % de juillet 2025 — tout en restant supérieure à la plus grande partie du mandat de Joe Biden. L’approbation de Trump suit : 39 %, stable sur un mois, sept points sous les 46 % de juin 2025. Son étiage, tous mandats confondus, est 38 % en octobre 2017.

20 % pensent que sa politique économique profite à tout le monde ; 54 % qu’elle aide ceux qui ont plus d’argent ; 15 % qu’elle n’aide « personne ». La part de ceux qui voient un bénéfice universel est tombée par rapport à 31 % en 2019 (Trump), 27 % en 2023 (Biden) et 23 % en 2015 (Obama).

Le clivage partisan est presque mécanique. Chez les républicains : 42 % disent que les politiques aident tout le monde, 49 % qu’ils tiennent le coup, 50 % jugent l’économie bonne, 66 % sont optimistes. Chez les démocrates : 81 % pessimistes, 91 % jugent l’économie mauvaise, 55 % décrochent, 71 % pensent que le président aide les plus fortunés. L’approbation est proche de ses planchers chez plusieurs piliers de sa coalition : hommes (43 %), électeurs blancs (44 %), chrétiens évangéliques blancs (61 %), républicains (81 %). Chez les hommes blancs sans diplôme universitaire : 50 %, deux points seulement au-dessus de son plus bas.

L’essence fait consensus contre lui. 23 % seulement approuvent sa gestion des prix à la pompe. Des majorités de démocrates (95 %), d’indépendants (88 %) et de républicains (53 %) la désapprouvent. Sur l’économie dans son ensemble, 31 % approuvent, au-dessus du plancher de 29 % en mai, loin des 40 % d’il y a un an. L’immigration reste son meilleur dossier (43 %), mais le plus bas de son second mandat. 51 % estiment que l’application de la loi migratoire est allée trop loin. Les collectivités locales ont basculé : 53 % veulent qu’elles contrôlent l’application sur leur territoire, 46 % veulent l’obligation de coopérer avec les services fédéraux de l’immigration — l’inverse de l’an dernier (51 % pour la coopération obligatoire, 45 % pour le contrôle local).

La confiance dans le gouvernement fédéral est à un étiage de 25 %, contre 32 % en 2025 et 2024, et 31 % en 2023. Elle n’a plus atteint 40 % depuis 2012 ; elle était à 54 % en 2002. Chez les démocrates, la méfiance est passée de 44 % en 2024 à 73 % en 2025 puis 83 % cette année. Chez les républicains, 63 % ne font pas confiance à l’État, quinze points de plus qu’à l’été 2025, mais moins que les 85 % d’il y a deux ans. Parmi les républicains « MAGA », 57 % n’ont pas confiance ; parmi les autres républicains, 73 %. Indépendants : 80 %, comme en 2025. 60 % des électeurs estiment que le gouvernement consacre trop peu de temps à combattre la fraude dans les programmes fédéraux ; 66 % jugent les efforts récents inefficaces. Démocrates et républicains s’accordent sur l’insuffisance de l’effort (55 % et 63 %), non sur le bilan : 56 % des républicains jugent les démarches efficaces, 83 % des démocrates les jugent vaines. Les indépendants sont les plus sévères : 67 % estiment que l’État n’en fait pas assez, 78 % que ce qu’il a fait est inefficace.

Janelle King, coprésidente de Let’s Win for America Action, a résumé le piège : Trump met en avant les « comptes Trump » comme bénéfice de long terme ; les électeurs sentent la chaleur financière immédiate. Elle s’inquiète aussi, dans le même entretien, de l’influence montante de l’extrême gauche dans des primaires du Midwest et d’un vote de plus en plus émotionnel. Le sondage décrit autre chose qu’une humeur : un régime de méfiance généralisée où le graphique officiel n’a plus de relais dans la confiance publique.

Migration intérieure : le Sud capte les foyers et l’assiette fiscale

Les indicateurs nationaux masquent une géographie. La croissance des États du Sud a constamment dépassé celle du pays dans son ensemble. Elle s’appuie sur un double mouvement : le déplacement des ménages d’un État à l’autre, et l’installation d’entreprises attirées par des fiscalités plus légères et un coût de la vie moindre. Les données de l’administration fiscale américaine sur les exercices 2022-2023 permettent de mesurer non seulement les personnes qui partent, mais les revenus imposables qu’elles emportent.

Le Texas et la Floride arrivent en tête des flux bruts. Plus de 56 000 résidents et 55 000 déclarants fiscaux y sont entrés. La Floride a capté environ 20,6 milliards de dollars de revenus imposables ; le Texas, 5,5 milliards. Derrière eux, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le Tennessee et l’Arizona figurent parmi les premières destinations. Ce n’est pas un hasard de carte : ce sont des États à fiscalité plus compétitive, souvent sans impôt sur le revenu des personnes physiques ou à barème plus bas, et dont le marché immobilier reste, relativement aux côtes, plus accessible.

Rapportée à la population, la Caroline du Sud enregistre le plus fort gain intérieur du pays : 1,12 %. Plus de 29 000 foyers y ont apporté environ 4,1 milliards de dollars. Entre 2022 et 2023, l’État a gagné plus de 59 000 résidents venus d’autres États — soit, pour cent habitants déjà présents, un nouvel arrivant. Fox le souligne : le Texas et la Floride restent premiers en volume parce qu’ils sont plus vastes ; la Caroline du Sud, plus petite, croît plus vite par habitant. Le mouvement n’est donc pas seulement démographique. Il est fiscal. Chaque déclarant qui s’installe emporte une capacité de dépense, une demande de logements et une contribution aux caisses locales.

Les États démocrates de la côte enregistrent le mouvement inverse, et les montants le rendent plus net que les seuls effectifs. La Californie a perdu plus de 100 000 déclarants et près de 12 milliards de dollars de revenus imposables. New York : environ 72 000 foyers et près de 10 milliards. L’Illinois et le New Jersey : environ 6 milliards et 2,6 milliards. Ce sont, pour une part, des assiettes élevées qui partent : Fox note que les pertes de revenu suivent le recul démographique, « surtout lorsque certains de leurs contribuables les plus aisés déménagent ».

Le mécanisme n’est pas celui d’une « taxe locale » unique, au sens français. Aux États-Unis, le ménage mobile arbitrage un faisceau : impôt d’État sur le revenu (nul ou faible au Texas, en Floride, au Tennessee ; lourd en Californie, à New York, dans le New Jersey), charges foncières et coût du logement, parfois taxe sur les ventes. Nicole Fox, analyste à la Tax Foundation, le dit sans en faire une loi unique : « Si l’attractivité fiscale n’est pas le seul déterminant du lieu où l’on choisit de vivre ou de créer une entreprise, les États qui connaissent une immigration nette intérieure tendent à avoir des structures fiscales plus compétitives et un coût de la vie globalement plus bas. » L’assiette qui quitte Los Angeles ou Manhattan n’est donc pas interchangeable avec celle qui arrive à Charleston ou Dallas : ce sont souvent des déclarants à fort revenu, précisément ceux dont le départ creuse les 12 milliards californiens et les 10 milliards new-yorkais.

Steve Moore, cofondateur d’Unleash Prosperity et ancien conseiller économique de l’administration Trump, parle d’une « migration massive » hors des États démocrates les plus ancrés à gauche. Son organisation a lancé une campagne d’affichage à New York et dans le New Jersey, précisément là où partent les foyers et les revenus.

Amanda Macias en tire la conséquence politique : les Américains ne font pas que changer d’adresse ; ils redistribuent le revenu et la puissance économique. Les États d’accueil voient gonfler leurs marchés du travail et du logement. Les États de départ voient s’éroder la base fiscale, ralentir la croissance démographique et s’aggraver, parfois, les difficultés de coût de la vie qui ont poussé les ménages à partir. À moins de six mois des élections de mi-mandat, ce réagencement pèse sur le poids au Congrès autant que sur les budgets des États. Le Sud qui, selon Beck, « est en plein essor » et les métropoles qui parlent des prix élevés n’habitent plus le même pays statistique. Le sondage national, lui, continue de peser comme un verdict unique — ce qui explique qu’un Texas ou un Ohio habituellement favorables aux républicains puisse, selon Fox, envoyer des démocrates au Sénat si le pessimisme l’emporte sur la géographie des revenus.

D’où le paradoxe fiscal de 2026. Le graphique du recensement est une moyenne nationale. L’assiette, elle, se déplace vers des États à prélèvement plus léger pendant que le pessimisme (essence, droits de douane, immobilier) reste un fait d’opinion national. Le Sud encaisse les milliards. L’urne de novembre, elle, ne se tient pas État par État dans la tête de l’électeur : elle se tient dans le portefeuille.

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Le recensement a raison sur le seuil. Le sondage a raison sur le sentiment. Le Sud a raison sur le mouvement des assiettes. Rien de cela ne coïncide.

La pauvreté officielle n’a jamais été aussi basse. Le revenu médian n’a jamais été aussi haut. La hausse des prix a repris le gain. L’immobilier a repris le récit. Deux tiers des électeurs imputent à Trump une économie qui empire ; 54 % voient une politique pour ceux qui ont déjà plus. Les républicains célèbrent le graphique. Les électeurs, y compris la moitié d’entre eux dans leur propre camp selon un autre sondage Fox, jugent l’économie mauvaise. Les États qui absorbent les foyers et les milliards — Texas, Floride, Caroline du Sud — ne parlent pas le même langage que Washington, New York ou Los Angeles lorsqu’il s’agit des prix.

Le contraste avec la France éclaire le mécanisme, plus qu’il ne le copie. Outre-Atlantique, la richesse se déplace : le fédéralisme fiscal permet de voter avec ses pieds, d’emporter son assiette vers Austin, Miami ou Charleston. En France, la richesse stagne davantage qu’elle ne migre : croissance Insee ramenée à 0,4 % pour 2026, vingt-septième rang mondial en produit par habitant selon le FMI, consommation intérieure grippée, chômage qui remonte — et un débat qui se joue à Paris (calendrier d’investiture, journée d’initiative sur Schengen) plutôt que par transfert massif de contribuables d’une région à l’autre. L’Amérique redistribue son revenu entre États. La France discute encore du diagnostic pendant que le trimestre s’écrit.

Novembre ne sanctionnera pas un tableau du recensement. Il sanctionnera un portefeuille, un litre d’essence et, pour une partie du pays, le sentiment d’avoir été laissé de côté pendant que le Sud empochait le transfert des revenus. Baumgartner a écrit : « Bon travail tout le monde. » L’Amérique des élections de mi-mandat répond, pour l’instant, qu’elle n’a pas encore encaissé le chèque.


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Angélique Bouchard

Angélique Bouchard

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

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