EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec le commandant Benoît Valadier : « Entre ciel et feu », dans l’intimité des commandos parachutistes

Réalisation Le Lab Le Diplo
Officier des Troupes de marine, Benoît Valadier a servi au 8e Régiment de parachutistes d’infanterie de marine (8e RPIMa). À 43 ans, il est l’ancien chef du Groupement des commandos parachutistes (GCP). Une trajectoire militaire et humaine qu’il raconte dans Entre ciel et feu, publié aux Éditions Mareuil.
À travers cet ouvrage, Benoît Valadier nous entraîne au plus près de l’histoire, des missions et de la réalité opérationnelle de cette unité d’élite, dans un univers où l’exigence militaire se conjugue avec l’engagement, la fraternité et la confrontation permanente au risque.
Mais l’homme ne se résume pas au soldat. Dans cet entretien accordé au Diplomate, Benoît Valadier aborde avec humilité, sensibilité et une profonde humanité les bouleversements géopolitiques et sociétaux de notre époque. Il évoque également une dimension plus intime, celle des doutes et des questionnements qui accompagnent l’homme placé face aux réalités de la guerre, mais aussi le chrétien confronté à ce que signifie servir, combattre et parfois donner la mort.
Un échange qui dépasse ainsi le seul récit militaire pour interroger le sens de l’engagement, la responsabilité du combattant et la place de la conscience lorsque l’Histoire cesse d’être une abstraction pour devenir une expérience vécue.
Propos recueillis par Cécile Audebert
Le Diplomate : Vous citez en préambule Hélie Denoix de Saint Marc – Les sentinelles du soir – « C’est la dernière responsabilité qui nous incombe : éviter que nos enfants aient un jour les dents gâtées par les raisins verts de l’oubli. Écrire et raconter, inlassablement, non pour juger mais pour expliquer. Ouvrir la porte à ceux qui cherchent une trace du passé et qui refusent le silence, repiquer chaque matin le riz de nos souvenirs. »
Entre ciel et feu, nous plonge à la fois dans l’histoire du Groupement des commandos parachutistes – GCP – et dans les actions de terrain. Pourquoi ce livre et ce besoin de raconter si tôt alors que vous êtes jeune et que vous êtes en activité ? Que représentent pour vous la transmission et la mémoire ?
Benoît Valadier : La première raison pour laquelle j’ai écrit ce livre est le côté unique et épique des missions qui nous ont été confiées pendant les années de présence française au Sahel. La partie historique s’est ensuite imposée comme une évidence sur les conseils de Louis de Mareuil, afin de publier un ouvrage de référence sur le GCP qui n’en disposait pas encore. Je ne voulais pas attendre la retraite pour raconter ces faits d’armes, car dans vingt ans, il aurait été difficile de dépoussiérer les mémoires et aussi de retrouver certains témoins. C’est la particularité de mon livre, qui n’est pas à la première personne, mais laisse la place au groupe et aux hommes d’action. L’écrire en étant encore en activité, à mi-parcours, n’est en effet pas commun et cela implique d’ailleurs une mise en déséquilibre, car je m’expose, ce qui n’est pas courant à ce stade de la carrière. La plupart des écrivains militaires prennent en général la plume au soir de leur carrière ou une fois celle-ci définitivement terminée. Le sortir maintenant fait que les actions décrites sont encore parlantes pour la génération qui monte. Cela ne relève pas de l’histoire d’un vieux soldat ou d’un conflit qui ne leur parlerait pas, mais bien d’une épopée moderne à la portée des jeunes qui s’engagent sous le drapeau tricolore. Et puis, nous avons le devoir de faire vivre la mémoire de nos morts. Je pense que c’est le plus beau cadeau, la plus belle reconnaissance que l’on puisse leur offrir que de laisser une trace écrite de leur vie.
Quel regard portez-vous sur la nouvelle génération ? On la décrit souvent, comme endormie, en manque de repères et en perte de sens. Avez-vous un message à lui transmettre ? Et êtes-vous favorable, et si oui dans quelles conditions, au retour du service militaire obligatoire ?
Je trouve que nous sommes durs avec la nouvelle génération. Étions-nous vraiment différents aux yeux de nos parents il y a quelques années ? Il est certain que la génération actuelle est terriblement marquée et influencée par de nombreuses mutations technologiques, mais aussi sociales et idéologiques. Malheureusement, elle n’y est pour rien. Elle subit cela bien malgré elle, puisque c’est quelque chose qui est arrivé grâce ou à cause des générations précédentes et aussi en fonction des parents qu’elle a eus et des choix qu’ils ont posés. Les choix sur les écoles, la religion, la morale, la culture matérialiste qu’ils leur ont été transmises ou pas, par exemple. Je pense qu’il est un peu facile de lui taper dessus gratuitement. Typiquement, si je fais le choix de jouer avec mes enfants dehors, de randonner avec eux, de bricoler avec eux, de leur donner l’amour du bon, du bien et du vrai, de l’effort, du travail plutôt que de leur acheter un écran et un paquet de M&M’s pour qu’ils me fichent la paix, là, je pose un acte salvateur pour eux, notre pays et notre civilisation. Les jeunes que nous recrutons aujourd’hui sont pétris de qualités qu’ils ignorent pour certains. Il nous faut donc leur faire prendre conscience de leur valeur. Ce qui n’est pas une mince affaire. Si j’ai un message à leur passer, c’est de ne pas écouter les râleurs et les pessimistes qui les rabaissent. Il faut qu’ils croient en eux, qu’ils visent haut. Ils peuvent se le permettre s’ils arrivent à sortir de leur zone de confort, chose à laquelle on ne les habitue plus, et à se discipliner dans leur vie quotidienne et dans tous les aspects de leur vie. Je ne peux que leur conseiller de lire beaucoup et de prendre de beaux livres inspirants tels que ceux d’Hélie de Saint Marc, de Saint-Exupéry ou encore de Kessel.
Et pour répondre à votre question sur le service national – aujourd’hui, sur la base du volontariat – un retour au service national intégral serait une très bonne chose pour la cohésion nationale et le patriotisme qui doit être développé dans le cœur des Français.
Chaque mission transforme, quelle est celle qui vous a le plus marqué et pourquoi ? Quels enseignements en retenez-vous, qu’avez-vous appris, compris, découvert de vous ?
L’opération qui m’a le plus marqué et que j’ai vécue par procuration est l’Afghanistan de 2011. J’y ai perdu beaucoup d’amis et de nombreux autres ont été blessés. Au-delà de la douleur que vous avez très bien ressentie à la lecture de ce chapitre, je pense que c’est la première fois que je comprenais la portée réelle de mon engagement et du don total qu’il impliquait. Plus positivement, j’ai beaucoup apprécié mes missions au Mali et au Niger, car en tant que chef, j’y ai souvent, quasiment toujours d’ailleurs, bénéficié d’une immense autonomie et de liberté de décisions, ce qui est de plus en plus rare avec les armées modernes.
Vous avez participé à de nombreuses opérations à l’étranger et pourtant vous consacrez le premier chapitre de votre livre à l’Afghanistan – vous évoquez le 13 juillet 2011, date de l’attentat suicide qui tue 5 soldats français à l’occasion d’une assemblée de notables (shura) – opération à laquelle vous n’avez pas participé. On ressent beaucoup d’émotion et de douleur à la lecture de ce chapitre. Pourquoi est-elle si marquante pour vous et pour l’armée française ? A quel niveau y a-t-il eu une faille le 13 juillet 2011 ? Est-ce que les services de renseignement ont failli ?
C’est une mission qui est surtout marquante pour le GCP, car c’est la première fois que le GCP a des pertes massives. Nous avions déjà eu des morts auparavant, mais là, il y a eu une multiplication de morts et de blessés. La quasi-intégralité de la section a été touchée. Cette opération n’a pas été aussi marquante je pense, pour l’armée et même pour la France d’ailleurs, que l’embuscade d’Uzbin qui a eu lieu en 2008 – 10 soldats tués par les talibans – mais elle est et demeure marquante pour le GCP.
Ensuite, je ne connais pas assez les dessous de cette mission pour savoir s’il y a eu une faille dans le renseignement ou autre.
Combien d’hommes sont sous vos ordres ? Quelle est la nature de vos missions ?
Le chef GCP commande dix hommes au sein de son état-major qui est basé à Toulouse. Avec cet état-major de dix personnes, il va former, entraîner, équiper et projeter en mission les deux cents commandos parachutistes qui composent le GCP. Ces deux cents GCP sont, eux, répartis dans tous les régiments de la brigade parachutiste. Les missions du GCP, je les déclinerai en trois catégories : le renseignement, l’action et la formation de partenaires. La mission reine du GCP reste l’appui à la mise à terre de la brigade parachutiste. Très concrètement, cela veut dire que les GCP sont parachutés, à haute altitude, puis suite à une dérive sous voile, vont aller repérer et sécuriser une zone de saut dans la profondeur tactique, sur le territoire ennemi. Une fois que cette zone de saut est repérée et sécurisée, ils envoient un dossier de renseignement aux états-majors qui, eux, décident du déclenchement d’une opération aéroportée. La vingtaine de militaires qui vont être sur le sol pour conduire cette mission vont alors attendre le parachutage du gros de la troupe qui arrivera deux à trois jours plus tard. Plusieurs centaines d’hommes vont être parachutés à basse altitude pour avoir un effet de masse et de saturation sur ce deuxième largage. Ça, c’est vraiment la mission reine du GCP. Ensuite, il va être employé de différentes manières sur le champ de bataille pour faire du renseignement. Au profit de la brigade comme on vient de l’évoquer, mais cela peut être aussi au profit d’autres unités. Il va y avoir des missions d’action assez classiques, de la neutralisation ou destruction de postes de commandement ennemis, de lieux de vie ennemis, de relais de transmission, par exemple. Le GCP peut faire ça sous forme de raid aussi ou de capture quand le terrain le permet, comme au Mali où l’adversaire était assez faiblement armé et réparti sur tout le terrain. Ça serait naturellement beaucoup plus difficile à réaliser sur un conflit en Europe, par exemple en terrain urbain où la densité de feu d’action va être plus importante. Et enfin, la formation de partenaires, c’est quelque chose que la France fait depuis presque toujours et qu’elle continue à faire actuellement avec nos partenaires au Proche et Moyen-Orient. C’est aussi le cas avec nos partenaires sur le flanc Est, avec l’Estonie, la Roumanie et la Pologne, où la France est impliquée et le GCP également.
Comment se passent les étapes de recrutement pour intégrer le GCP ? Quelles sont les qualités essentielles recherchées, au-delà des aptitudes physiques ?
Le recrutement et la formation vont se faire en plusieurs étapes. La première étape est la sélection qui se fait, elle, au sein des régiments. Chaque régiment va sélectionner ses propres candidats, ce qui lui permet de garder son esprit de corps et son style particulier. Vous n’avez pas du tout le même genre de soldat avec le même esprit, par exemple, au 2e régiment étranger parachutiste et au 8e RPIMA. Les profils ne sont pas du tout les mêmes et donc les attendus pour les tests ne seront pas les mêmes non plus. Il y a des constantes malgré tout. On va chercher des personnes physiques, rustiques, qui sont capables de durer dans le temps et avec une qualité technique, c’est-à-dire des savoir-faire militaires assez développés. Les qualités recherchées, je les classerai en trois catégories. Physique, morale-mentale et comportementale. Pour la partie physique, on cherche vraiment des profils complets aussi à l’aise sur des ateliers musculaires que dans la course à pied, la marche, l’agilité sur des parcours d’obstacles. Il y a une épreuve qui est reine et qui est très révélatrice, c’est le 30 km, il s’agit de courir 30 km en tenue de combat avec son sac à dos et son arme, ce qui met à l’épreuve le candidat et révèle beaucoup de choses sur sa capacité à résister face à la douleur, sur son endurance, sur sa condition physique globale. En ce qui concerne les qualités morales ou mentales, on regarde forcément si les gens tiennent dans la difficulté. Il faut savoir que sur ces deux semaines de test, ils sont privés de sommeil assez rapidement pour qu’ils puissent révéler ce qu’ils ont vraiment au fond du sac. On veut voir des gens qui arrivent à tenir dans la difficulté, à rester lucides et donc à mobiliser leurs ressources profondes. Et enfin, pour le comportemental, on cherche différentes qualités. Les qualités majeures, je dirais, sont la loyauté, puisque ces gens-là vont se retrouver à gérer des missions en autonomie, sans forcément trop de contact avec leur chef. Il faut absolument que ce soit des profils loyaux sur lesquels on peut compter en toutes circonstances. Il faut qu’ils aient une intelligence de situation supérieure à la moyenne, pour les mêmes raisons qu’évoquées précédemment, et la capacité à travailler en équipe. Que ce soit deux ou trois ou jusqu’à dix, le travail en équipe est primordial. On refuse les profils trop égoïstes qui ont besoin d’être mis en avant en permanence. Il faut vraiment travailler pour le groupe et avec le groupe. L’objectif ultime derrière tout ça, c’est de recruter des gens qui sont capables de mener avec une pleine confiance de leur hiérarchie et en autonomie des missions à haute valeur ajoutée. Après cette sélection, les candidats retenus vont suivre quatre mois du stage Jedburgh, qui est le stage de formation initiale où ils vont apprendre tous les basiques du travail de commando. Ensuite, on les envoie quatre mois supplémentaires à Pau pour suivre le stage de chuteur opérationnel, ils vont apprendre à sauter à partir d’un avion qui va aller à 3600 mètres, à chuter de jour comme de nuit avec tous leurs équipements. La finalité de ce stage, c’est de les amener à faire des infiltrations sous voile de nuit, en pleine maîtrise, pour qu’ils soient 100% opérationnels.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut s’engager ? L’armée se féminise de plus en plus, est-ce également le cas du GCP ?
Je leur dirais d’aller chercher un univers qui les pousse à se dépasser afin de donner le meilleur d’eux-mêmes, qui les force à grandir et le tout en servant une cause noble, ce qui n’est pas toujours recherché. Je pense qu’il est important de donner du sens à ce que l’on fait. Les unités d’élite et des parachutistes sont toutes indiquées pour cette jeunesse. Pour cela, il faut qu’ils s’en donnent les moyens, qu’ils soient persistants et qu’ils soient capables de se relever souvent. Il faut être conscient de ses forces et de ses faiblesses ; mais surtout être conscient de ses forces sans manquer d’humilité, ce qui permet d’aller loin dans la vie. Et puis, je leur dirais qu’ils n’aient pas peur de viser haut, j’aime cette citation qui dit « Si tes rêves ne te font pas peur ou qu’ils ne t’impressionnent pas, c’est qu’ils ne sont pas assez grands. »
Le GCP est également ouvert aux femmes, même si pour l’instant aucune qui n’y est entrée. Les tests sont les mêmes pour tous parce qu’ils correspondent à un niveau seuil à atteindre pour garantir l’efficacité qui sera demandée ensuite aux opérateurs durant leur stage ou dans leur mission. C’est vraiment ce critère d’efficacité qui est le critère principal et nous n’y dérogerons jamais. Tout le monde peut se présenter, mais nous n’abaisserons jamais notre niveau d’exigence et chaque candidat sera jugé selon les mêmes critères, sans aucune distinction.
L’expansion spectaculaire du djihadisme – GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) affilié à Al-Qaïda et d’autres groupes terroristes – dans d’importantes zones du Mali, du Tchad, du Burkina Faso, du Bénin – laisse à craindre que la menace du terrorisme islamique ne se répande encore davantage au Sahel. Quelles sont les conséquences des multiples retraits des troupes françaises au Sahel ? Quelles conséquences ce retrait a-t-il eu sur les sources d’informations de la France et quelles sont les répercussions sur le terrorisme en Europe ?
Depuis le retrait de la France au Sahel, les armées régionales perdent du terrain face aux groupes islamistes qui se réorganisent et qui ont repris de leur superbe. Ils gagnent effectivement chaque jour du terrain au niveau régional et ils étendent leur influence tout simplement parce qu’ils ne sont plus contraints ni amoindris autant qu’avant par la résistance et par les affrontements que la France pouvait leur offrir en mobilisant ses partenaires derrière elle. C’est effectivement peu rassurant, aussi proche de l’Europe, et surtout quand on connaît les flux migratoires africains, on sait très bien que tout ce qui passe dans cette région revient vers la Méditerranée et donc termine en Europe d’une manière ou d’une autre, que ce soit en passant par l’Espagne ou par l’Italie. C’est assez inquiétant pour la France, ce qui peut laisser craindre un renforcement de l’islamisme global, pas que de l’islamisme ambiant, mais aussi d’un islamisme violent et radical. Ensuite, pour ce qui est des sources d’informations, ce n’est pas tout à fait mon domaine d’expertise, mais j’estime que nos services sont suffisamment bien implantés depuis des dizaines d’années dans ces régions et qu’ils ont conservé des sources fiables pour continuer à faire leur travail de renseignement et éclairer nos décideurs qui font face à de multiples menaces et pas uniquement focalisées sur l’islamisme saharien.
La France perd son rôle historique de « gendarme de l’Afrique ». Aujourd’hui, il ne reste plus que deux enclaves françaises en Afrique – au Gabon et en Côte d’Ivoire – et une base permanente à Djibouti. Les États-Unis tissent discrètement leur toile, la Russie joue au « chamboule-tout », la Chine s’installe à son tour. Quelles sont vos craintes de voir ces nouveaux acteurs grignoter l’Afrique ? La perte des bases en Afrique a-t-elle eu un impact sur la qualité de l’entraînement en zone désertique ?
La France conserve effectivement deux petites enclaves au Gabon et en Côte d’Ivoire et une vraie base conséquente et bien dimensionnée à Djibouti. Sur cette dernière base, la France dispose d’une véritable force interarmées qui offre à Djibouti et à toute la sous-région un appui stratégique indispensable et apprécié. Cela offre aussi et toujours aux armées françaises des capacités d’entraînement dans un milieu qui est exigeant et éprouvant, tant pour les hommes que pour les matériels. Maintenant que nous n’avons plus ni le Gabon, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire pour nous entrainer dans d’autres milieux que le milieu désertique, il nous reste la Guyane qui offre des conditions quasi similaires et nous permet aussi de participer à la protection directe des intérêts français avec la lutte contre l’orpaillage. Le développement d’autres acteurs étatiques en Afrique reste logique, puisque la nature a horreur du vide, mais nous pouvons observer que cela reste compliqué pour eux. Ces acteurs viennent avec des objectifs commerciaux qui sont clairement affichés, il n’y a pas d’objectifs de développement, d’objectifs culturels assumés derrière. Ils ont donc du mal à s’ancrer localement, notamment dans les pays d’Afrique francophone, puisqu’ils n’ont aucune histoire, aucune culture, ni aucune langue commune avec ces pays-là. Ils repartiront une fois leurs intérêts commerciaux satisfaits. C’est regrettable pour les pays concertés, car au final, ils n’y gagnent pas grand-chose, voire même rien du tout.
Les sociétés privées de conseil en défense – souvent dépeintes comme des sociétés de mercenaires – sont très présentes en Afrique. Les États-Unis y ont facilement recours pour mener la guerre, à contrario la France refuse de déléguer sa défense. Seriez-vous favorable à une collaboration entre le Ministère des armées et des sociétés privées, rappelons que la France est actionnaire à 30% de DCI.
La France travaille avec de nombreuses sociétés privées, mais jamais pour assurer des missions de guerre, comme vous le précisez. Les missions de guerre sont et seront toujours confiées aux armées. En revanche, la France utilise de nombreuses sociétés pour le conseil, la formation de nos partenaires, la gestion des interprètes dans certains pays et la société DCI que vous citez est la principale société avec laquelle la France travaille dans les domaines que je viens d’énumérer. Nous travaillons bien avec DCI qui recrute d’ailleurs beaucoup d’anciens militaires.
Je vous cite « Contrairement à d’autres armées qui peuvent avoir tendance à s’installer dans des camps surprotégés et sans contact avec les habitants, la France a conservé cette culture humaine très poussée et tellement efficace ». Pouvez-vous nous en dire plus sur la culture humaine de l’armée française ?
Les soldats partent avec leur famille pour deux, trois, voire quatre ans parfois. A chaque fois que les soldats partent sur ce type d’opération, qu’elle soit de courte ou de longue durée, nous suivons de nombreuses formations pour comprendre la population que nous allons y fréquenter, les choses à faire et à ne pas faire, ce qui peut sembler assez logique, mais qui est primordial, puisque certains gestes, très anodins pour nous, peuvent prendre une signification toute autre en fonction du pays dans lequel on est projeté, voire même devenir offensant. Je me souviens que plus jeune, on m’avait appris à toujours enlever mes lunettes de soleil quand je parlais à un soldat ou à une personne au sein de la population. Je remarque que c’est quelque chose qui se fait de moins en moins ou qui ne se fait absolument pas dans d’autres armées, comme les Américains par exemple. On voit très souvent des soldats américains, casque vissé sur la tête et qui gardent les lunettes de soleil ; donc le rapport humain est plus froid et moins sincère je pense. Regarder l’autre dans les yeux, est un geste simple qui va amener de la considération et du respect. On doit mettre une part d’humanité dans nos relations, avoir la volonté profonde de considérer l’autre et de tisser un lien. Un autre exemple concret sur les déploiements de longue durée à l’étranger, le soldat français vit au milieu de la population, à Djibouti la plupart des soldats vivent en ville et font travailler au moins une employée de maison pour le ménage et un autre pour le gardiennage, tandis que les autres nations vont vivre enfermées pour certaines dans leur camp, c’est le cas des Américains et des Chinois, ou alors ils vont être parqués dans des hôtels, comme les Espagnols ou les Italiens. Notre pays a cette culture d’ouverture et de recherche du lien qui le rend si attachant et surtout si efficace. Les autres nations nous envient mais elles n’y arrivent pas puisque c’est une spécificité qui ne fait pas partie de leur ADN.
Le SA (Service action) de la DGSE, le COS (Commandement des opérations spéciales) et le GCP peuvent-ils être amenés à collaborer ? Existe-t-il de la rivalité ?
Les emplois sont radicalement différents. Le service action n’opérera que sur le côté clandestin, les forces spéciales mèneront des actions à portée, en général, stratégique, tandis que le GCP, lui, va avoir des actions à portée tactique, voire opérative, mais jamais au-delà de ce domaine. Malgré tout, il nous arrive de collaborer. Déjà, nous nous formons ensemble sur certains stages. Le stage chuteur opérationnel, par exemple, regroupe tous les gens des trois milieux que je viens de citer. Et en mission, il nous arrive de travailler de manière ponctuelle ensemble, que ce soit pour du partage de renseignements ou de cibles. Il y a une mission racontée dans mon livre qui décrit une interaction avec les forces spéciales que nous relevons sous position, puisqu’après quasiment 24-48 heures de combat, il faut les relever pour continuer la mission. On ne travaille jamais d’entrée de jeu côte à côte, puisque chacun a ses missions et ses domaines d’expertise, mais en cours de match, il arrive assez régulièrement que nous soyons associés. Mais ce n’est pas la doctrine d’emploi de ces trois unités de travailler ensemble au quotidien.
Avez-vous le souvenir en particulier d’un accrochage ?
Je me souviens particulièrement du regard de mes subordonnés lors d’une action en 2013 au Mali, lorsque j’étais chef d’élément pour aller neutraliser un terroriste. Lors de ma réunion d’information à la petite trentaine d’hommes que je commandais, j’ai dû être bref parce que la cible était en mouvement, nous n’avions donc pas le temps de discuter et je n’avais pas le temps de prendre d’avis particuliers. En moins de deux minutes, j’ai donné mes ordres au GCP et aux pilotes d’hélicoptère qui nous accompagnaient. Ce sont des ordres, donc une réflexion rapide dans ma tête, sans en faire état à qui que ce soit. Des ordres clairs, très précis, pour ne pas laisser de prise aux doutes ou au quiproquo. Et dans le regard de mes sous-officiers les plus anciens, ce jour-là, j’ai lu une confiance totale et une détermination comme je n’avais jamais vue auparavant. C’était la deuxième fois que je les menais au combat. Lors de la première action de combat, ils m’ont observé, scruté et certainement jugé intérieurement ; nous avions vaincu et je les ai tous ramenés. Je pense qu’ils m’ont alors adoubé et qu’ils me faisaient confiance. Lors de cette deuxième action, c’était acquis, ils adhèrent et ils suivent sans se poser de questions. Pour eux, je suis leur chef de manière incontestable. Ce regard est puissant quand vous le rencontrez et presque affolant quand on y pense, surtout quand on sait toutes les responsabilités que l’on endosse au moment où on donne ce type d’ordre.
A leur retour au pouvoir en 2021, les talibans se sont prétendus plus ouverts que leurs prédécesseurs et ont tenté de “normaliser” les relations diplomatiques avec le reste du monde alors que la réalité est tout autre, ils ont choisi de durcir leur régime. Le mardi 23 juin, une délégation de l’administration talibane a été reçue à Bruxelles pour discuter de la coopération en matière d’immigration. Ma question est la suivante, y-a-t-il aujourd’hui une opposition ferme et crédible face aux talibans ? Et si oui, laquelle ? Les talibans n’ont-ils pas tout simplement vaincu l’Occident ?
Je dirais qu’ils ont tenu l’Occident en échec comme ils l’ont fait d’ailleurs face aux russes et aux anglais en leur temps. D’ailleurs, ce n’est pas toujours les talibans qui ont vaincu, mais bien les guerriers afghans qui ont cette réputation de guerriers coriaces et qui ont donné à l’Afghanistan le surnom « le cimetière des empires ». L’Afghanistan n’a jamais été conquis durablement par une armée moderne et ça ce n’est pas le fait des talibans mais bien des afghans eux-mêmes. Je crois également qu’un autre surnom est « Royaume de l’insolence » ; ce qui colle assez bien dans les deux cas avec ce royaume que personne n’arrive à contrôler et cela est bien dû aux qualités guerrières de ces hommes, mais aussi et en grande partie à la géographie, qui est montagneuse et très rude. Rude géographiquement parlant, mais aussi d’un point de vue climatique, ce qui rend l’insurrection aisée et l’occupation difficile, notamment au niveau logistique et au niveau humain, puisqu’il faut consentir un taux de perte important pour aller déloger les gens dans les montagnes. Je ne suis pas sûr que les troupes occidentales, en vingt ans de présence, aient voulu consentir ce sacrifice. Les talibans ont gagné la guerre en Afghanistan, c’est incontestable, mais ils l’ont gagnée à l’usure et c’est ce qui fait la différence. Il y a une expression qu’on entend souvent en Afrique ou dans ce genre de pays, « vous avez la montre, nous, nous avons le temps ». Ce sont des gens qui ne sont pas pressés, ils savent que l’occupation durera, mais ils savent qu’elle ne durera pas éternellement. On ne peut pas dire qu’ils ont vaincu l’Occident, parce qu’ils ne l’ont pas défait militairement, mais ils ont profité d’une stratégie occidentale qui était inadaptée. Je pense qu’on peut plus parler d’échec du modèle occidental en Afghanistan que de défaite de l’Occident.
Il y a une armée dans l’ombre que l’on oublie souvent, qui patiente, s’adapte au gré des mutations et des missions, je parle évidemment des familles. Comment gérez-vous les périodes d’éloignement et assurez-vous la stabilité de votre foyer ? Est-ce parfois difficile de trouver les mots pour rassurer son conjoint et ses enfants ? La famille n’est-elle pas un autre type de mission ?
C’est un sujet qui me tient à cœur. Nos familles et plus particulièrement nos épouses sont un pilier indispensable. Il faut être clair, le métier de soldat nécessite une épouse courageuse. Les absences sont nombreuses, parfois sans préavis, et nos destinations ne sont pas les plus rassurantes pour ceux qui restent en France. Avec mon épouse, nous avons été habitués à ce déséquilibre assez tôt, car un mois et demi après notre mariage, je suis parti six mois en Afghanistan. À peine le temps de s’installer et de la laisser gérer seule sa première grossesse dans une ville où elle ne connaissait personne. C’est clairement un déséquilibre et il faut apprendre à le gérer et ne pas le subir. Cela est d’autant plus vrai quand il y a des enfants, car la maman va devoir gérer seule, sa fatigue, ses inquiétudes, les soucis matériels et administratifs du quotidien. Au retour, un des challenges pour le mari, est de retrouver sa place en bonne intelligence avec son épouse sans que cela soit fait de manière trop brutale. Avoir une épouse solide permet de limiter l’impact des missions et des absences sur les enfants. En général, je prends toujours le temps de les rassurer avant mon départ, quitte à minimiser certains points, en leur expliquant que je serai peu exposé, même si cela ne veut rien dire pour eux. Je tiens le même type de discours avec mon épouse pour ne pas l’inquiéter outre mesure. En lisant le livre, elle a d’ailleurs découvert certaines choses et était très contente de ne les découvrir que maintenant, parce que je pense que sinon elle n’aurait pas vécu les missions de la même manière. Nous annonçons le plus souvent mes départs aux enfants autour d’un moment convivial et joyeux, un repas ou un apéritif, ce qui enlève le côté tragique ou cérémonieux et laisse place à l’échange et à la liberté de laisser parler les émotions qui peuvent parfois être tristes ; les questions et remarques des enfants peuvent également être dures, « Tu ne seras pas là pour la naissance ? », « Du coup, la semaine au ski est annulée », ma fille m’a dit lors de mon départ sur ma dernière mission « Papa, je ne veux plus que tu partes, tu dois rester avec nous ».
Vous êtes chrétien – catholique – quelle est la place de Dieu dans vos prises de décisions ? Comment conciliez-vous votre vie de chrétien et vos responsabilités qui vous amènent à engager la vie des hommes que vous commandez ? A quel moment votre foi devient-elle la plus précieuse ? Votre foi a-t-elle transformé votre manière de commander et a-t-elle évolué avec le temps ? Vous êtes-vous déjà senti protégé et avez-vous une anecdote à nous raconter ? Prenez-vous chaque jour un moment pour prier et priez-vous un saint en particulier – en dehors de Saint Michel ? Votre foi a-t-elle déjà influencé une prise décision ? Pour terminer, quelle est la place de l’espérance dans votre vie de militaire ?
Ma foi est ma force et ma boussole. Il ne se passe pas un jour sans que je prie, que ce soit pour mon pays, ma famille et les hommes qui me sont confiés. Les décisions que nous prenons en opération sont lourdes de sens et peuvent conduire à la perte d’un ou plusieurs de nos hommes. Si elles sont toutes bâties sur des choix pragmatiques et tactiques, les confier au Saint-Esprit pour qu’il nous éclaire reste un réflexe acquis très tôt grâce à mes parents. Je remets toutes mes décisions sans exception et surtout quand elles sont difficiles entre les mains de Dieu. Évidemment, la peur, le doute, la proximité de la mort ont tendance à nous rapprocher davantage du divin, même pour ceux qui pourraient ne pas en être conscients. Lors de mon premier départ au Mali en 2013, je suis monté plusieurs semaines au nord du pays, marcher sur les traces de Saint Charles de Foucauld fut une expérience vécue intensément grâce à la lecture de ses écrits spirituels. Le désert va nous pousser à la retraite, à la lenteur et à la méditation pour se recentrer sur l’essentiel. J’aime beaucoup en général ce type de saints, les saints rudes à l’engagement total et sans concession. Et à ce titre, Saint-Charbel, l’ermite du Liban, que j’ai découvert il y a deux ans lors d’une mission, est un de mes saints préférés.
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